Chers hommes de gauche

Je me souviens avoir regardé à la télé, en 2006, le politicien de gauche britannique George Galloway mimer être un chat. Aussi fascinante et troublante que pût être cette scène (qui a terrifié le mien), ce n’est pas ce qui m’a frappé à propos de cet homme. Je me rappelle beaucoup plus clairement ses commentaires à propos de sa colocataire, la mannequin Jodie Marsh : il a dit qu’au risque de paraître sexiste, il croyait profondément qu’elle n’aspirait à sans doute rien de plus qu’une vie tranquille de femme mariée et de mère. Je me souviens m’être exclamée d’incrédulité. Avait-il vraiment dit ça ? L’homme de gauche assis à côté de moi ne broncha même pas.

Je voudrais pouvoir dire que ce fut la première fois où je me rendis compte que certains hommes que je croyais être dans mon camp ne l’étaient pas vraiment, mais ces anecdotes furent trop nombreuses pour en faire la liste aujourd’hui. Un fait haut en couleur de mon enfance est le souvenir d’un visiteur intempestif chargé sommairement dans un caddie et expulsé de force du camp pacifiste Greenham Common par des femmes exaspérées. Plus tard, en tant que jeune activiste, j’ai absorbé les messages subtils conçus pour m’orienter vers la fonction de gardienne du foyer et de boute-en-train – un rôle que je détestais et n’ai jamais réclamé. Plus tard encore, j’allais entendre avec horreur l’histoire d’une femme ostracisée par sa communauté soi-disant radicale pour avoir fait appel à la police en désespoir de cause face à un conjoint agresseur. Pendant une grande partie de ma vie de femme de gauche, j’ai été entourée d’hommes de gauche. Des hommes débordant de machisme et de grands idéaux, défenseurs des pauvres, de la Terre, des droits de l’homme et des libertés, et que j’admirais souvent. Mais un fil très ténu, quasi invisible, traversait ce milieu, constitué de récits discrets des femmes, narrés avec culpabilité ; des témoignages qui faisaient pourtant sens, quelle que soit notre orientation politique. Car qu’une femme soit de gauche, de droite ou du centre, ou même si elle préfère gâcher son bulletin de vote, certains récits de femmes demeurent les mêmes.

Plus récemment, j’ai vu, sans surprise, des hommes progressistes comme Michael Moore, Yanis Varoufakis et Ken Loach prendre la défense de Julian Assange, en disant qu’il ne pouvait absolument pas être un violeur quand il existait des explications beaucoup plus plausibles, comme un piège tendu par la CIA ou des femmes menteuses. J’ai aussi vu, avec un étrange mélange de curiosité, d’espoir et d’appréhension, des hommes de gauche acquérir une soudaine conscience féministe, sortie de nulle part. Alors que traditionnellement les hommes ont toujours été si hostiles à l’idée de la libération des femmes, les hommes féministes se comptent maintenant à la pelle. Ils se regroupent avec enthousiasme autour d’une troisième vague plus sexy et plus acceptable, en y dispensant généreusement approbation et suggestions, qu’ils revendiquent comme leurs.

Pourtant, nulle part la misogynie de la gauche n’est-elle plus apparente que dans le conflit actuel autour des enjeux transgenres. C’est ici que les hommes aiment le plus s’agglutiner, derrière une prétendue revendication d’équité et d’égalité, faisant agressivement étalage d’une vertu qui ne leur coûte guère. Ne risquant rien en termes de pouvoir ou de droits, ils trônent confortablement sur leurs montures, réprimandant haut et fort celles d’entre nous qui avons tout à perdre, nous insultant si nous n’acceptons pas leur point de vue.

À titre d’exemple, Chris Godfrey, responsable des commandes de textes au journal The Guardian, a récemment qualifié de « déchet vil et transphobe » un article minutieusement documenté et franchement accablant qui révélait les façons dont le harcèlement homophobe des jeunes lesbiennes pouvait les aiguiller sur la voie d’un changement de genre et en faire des transhommes. Cet article était l’œuvre d’une journaliste renommée, qui l’avait étayé de citations de médecins (apparemment très nombreux) qu’inquiètent beaucoup ces développements, et d’une femme ayant mis fin à son changement de genre. Elle déclarait explicitement que le harcèlement lié à sa sexualité avait joué un rôle énorme dans sa tentative de transition. L’expérience de vraies femmes, dont la vie réelle avait été complètement bouleversée, a ainsi été sommairement écartée par un homme qui ne comprendra jamais ce que c’est que d’être une femme ou une lesbienne, contrainte de naviguer dans un monde hostile.

Lors d’une émission de radio récente, un représentant autoproclamé de la « gauche caviar », James O’Brien, a encouragé son auditoire à participer en direct à une discussion sur l’identité de genre. Il disait vouloir comprendre les préoccupations des femmes et des parents concernant les locaux mixtes. Une auditrice qui essayait d’exprimer son opinion a été interrompue par O’Brien pas moins de dix-sept fois. Il n’a pas cessé de l’enguirlander, de la railler et de l’intimider, en refusant de la laisser parler. L’animateur jugeait paranoïaque sa réticence à partager des cabines d’essayage avec des personnes au corps masculin. « Vous sentiriez-vous à l’aise de vous changer dans une pièce à côté de moi ? », lui demanda-t-il, la mettant au défi de répondre. « Que croyez-vous que je vais vous faire ? » Je trouve extraordinairement hypocrite la fausse naïveté affichée par O’Brien, vu le climat actuel de témoignage en masse et de compréhension croissante de l’expérience universelle des femmes en matière de violence et de harcèlement sexuels, une situation que beaucoup d’hommes de gauche ont pourtant eux-mêmes condamnée. O’Brien semble également manquer de la conscience nécessaire pour réaliser qu’il se tirait lui-même une balle dans le pied : son refus agressif d’accepter les limites clairement indiquées d’une femme faisait de lui un homme qu’aucune de nous ne voudrait côtoyer dans une cabine d’essayage.

Il est amplement établi que l’expression TERF (pour « féministe radicale excluant les trans ») est inextricablement liée à des violences misogynes, des menaces de mort et des agressions antifemmes ; pourtant beaucoup d’hommes de gauche continuent à se délecter de cette insulte. L’ancien porte-parole de Jeremy Corbyn, Matt Zarb-Cousin, se plaint que des TERFS aux opinions libérales font obstacle au progrès. On peut seulement présumer que sa vision de l’avenir consiste à empêcher les femmes de s’organiser politiquement et exclusivement avec des êtres du même sexe pour combattre leur oppression de genre. Il aime utiliser le mot TERF plutôt que le nom réel d’une femme, ne voyant clairement aucun besoin de s’adresser à nous en tant que véritables êtres humains quand il y a des péjoratifs déshumanisants à portée de main. « Cause toujours, espèce de TERF », tape-t-il avec une jubilation palpable, sachant sans doute qu’il ne pourrait pas employer le mot « salope ».

Enfin, dans un récent message affiché sur Twitter, le chroniqueur de gauche Owen Jones a écrit : « Si le mot ‘TERF’ est inacceptable, utilisons simplement le mot ‘transphobe’ – problème résolu », pour tenter de cimenter l’idée selon laquelle toute pensée féministe un tant soit peu critique de l’idéologie transgenriste doit être censurée et dénoncée, sans débat ni question. Maintenant que des hommes comme Jones ont trouvé un moyen de nier les droits et l’expérience spécifiques des personnes nées femmes, de nous envoyer balader, nous engueuler et se moquer de nous tout en conservant leur vernis de rectitude politique, il est difficile de ne pas remarquer l’enthousiasme que certains mettent à la tâche.

Parlant couramment le langage du féminisme moderne, Jones et ses semblables prétendent être du côté des femmes. Pourtant, toute l’empathie et l’indignation qu’ils peuvent rassembler paraissent uniquement réservées à la défense des femmes autodéclarées, nées avec le même corps et la même biologie qu’eux. Outragés, ils citent des statistiques (habituellement erronées) sur la violence vécue par les transfemmes, comme s’ils découvraient pour la toute première fois la réalité de la violence masculine. Il se peut que la violence contre les femmes et les filles les ait toujours autant irrités, mais ce n’est pas une colère que j’ai remarquée chez eux. Après tout, il existe une pandémie de violence mortelle commise par les hommes contre les personnes nées femmes depuis les tous débuts de l’histoire écrite. On nous a violées, brûlées sur le bûcher, vendues en esclavage sexuel, et nous mourons encore, deux d’entre nous par semaine, sous les coups d’hommes qui prétendent nous aimer, ou avoir déjà éprouvé ce sentiment. À quel moment toute votre rage vertueuse s’est-elle exprimée en notre faveur ? Et si nous acceptons qu’il n’y en ait pas eu, ou du moins rien d’équivalent, alors comment interpréter cette épiphanie soudaine et furieuse ?

Chers hommes de gauche, je vais vous dire quelque chose et vous n’allez pas aimer ça. Quand il s’agit de misogynie indécrottable, vous n’êtes souvent pas meilleurs que les hommes de droite. Votre soi-disant féminisme ne peut être conciliable avec vos attaques contre les femmes avec lesquelles vous n’êtes pas d’accord, et votre prétention à l’équité et à l’égalité n’est pas non plus compatible avec la liquidation de nos droits durement acquis.

Vous n’êtes pas meilleurs quand vous nous dites que nous n’avons aucun droit à une opinion sur le sens du mot « femme ». Vous n’êtes pas meilleurs quand vous nous traitez de noms dont on sait qu’ils incitent au viol et à d’autres violences, sous prétexte que nous n’interpréterons pas le genre comme vous le souhaiteriez. Et vous n’êtes pas meilleurs quand vous refusez d’écouter, de ressentir ou d’essayer de comprendre notre point de vue.

Chers hommes de gauche, regardez autour de vous. Vous ne pouvez pas construire un monde meilleur et plus juste sur le dos des femmes. Il suffira simplement que quelques-unes d’entre nous se tiennent debout pour que tout l’édifice s’écroule.

Harvey Jeni

Harvey Jeni est féministe, écrivaine et critique du genre. Elle écrit actuellement un roman sur un groupe d’alcooliques et de toxicomanes en réhabilitation ; ce qui, dit-elle, alimente des conversations passionnantes dans les partys ! 

Version originale : https://medium.com/@GappyTales/dear-men-on-the-left-f20fbf6272cf

Traduction : TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2017/12/18/harvey-jeni-chers-hommes-de-gauche/

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