« Sunny » Murray, batteur. Mort d’un révolutionnaire

Qui aurait pu penser à le voir – une tête à la « Sonny » Liston – dans les années 1960, aux côtés de Albert Ayler, qu’il vivrait jusqu’à cet âge de 81 ans ? Certain-e-s donnent l’impression d’être éternel-le-s, lui non. Le battement sauvage de la batterie donnait l’impression de courir entre les premiers temps du jazz où cette révolte s’exprimait et la modernité d’un temps qui appelait la révolution, le changement brutal. Le tout s’exprimait dans cet instrument créé par le jazz et pour le jazz, un instrument révélateur de toutes les transformations de cette musique à travers le siècle. Des premiers temps où le jazz ne s’appelait pas encore jazz mais ragtime, jusqu’à la révolution totale, puissante du Free-Jazz, la batterie s’est métamorphosée.

Sunny Murray a exprimé cette nécessité d’abattre les formes anciennes pour n’en conserver que la mémoire, la pulsation pour la conduire vers d’autres horizons, pour retrouver la naïveté du jazz, une sorte de retour de l’enfance pour donner une signification nouvelle à la beauté qui ne peut-être que convulsive. Le tout se résumait dans un sourire puissant dominant la batterie qui, se sentant aimée, en redemandait.

Devenir le batteur du free jazz n’est pas facile. Abandonner le confort d’un jazz qui devient routinier, prendre des risques, aller voir ailleurs si le cœur du jazz n’y est pas, trouver des partenaires pour tenter une nouvelle aventure, pour creuser une route souterraine qui permette de combattre, une fois encore, la bêtise du racisme, pour revendiquer encore et encore la dignité.

Il allait commencer dans les groupes de jazz traditionnel, de blues pour apprendre à combattre, pour connaître la tradition et la faire exploser. Il rencontrera Henry « Red » Allen, trompettiste étrange qui n’arrivait pas à jouer sur le temps, un infime décalage qui le rend non seulement original mais aussi précurseur des styles qui vont suivre et le suivre. « Red » Allen est le « détail » – comme sur un tableau – annonciateur du futur.

Je ne sais s’il fut un « bon » batteur de ce type de groupe, mais l’histoire dit qu’il fut aussi engagé par Jackie McLean, saxophoniste alto, Ted Curson, trompettiste comme Donald Byrd, musiciens de la transition entre be-bop et free-jazz, be-bop et d’autres musiques plus populaires.

Chacun de ses « patrons » a, sans doute, entendu la différence, quelque chose dans le jeu de Murray qui les incitait à aller ailleurs, toujours ailleurs, pas nécessairement plus loin, à chercher des réponses aux questions multiples qu’il posait.

Jusqu’à deux rencontres décisives. Cecil Taylor, pianiste et compositeur, d’abord, en 1959. Une sorte de découverte de soi-même par la découverte de l’autre. Sunny Murray et Cecil Taylor avait besoin l’un de l’autre pour déclencher l’étincelle qui met le feu à la création, à leur épanouissement respectif. Les couples dans le jazz ont une histoire et une grande importance pour expliquer les sauts esthétiques. Django et Stéphane, Bird and Diz, Coltrane et Elvin, Billie et Lester en sont des exemples.

Albert Ayler, saxophoniste ténor, dynamiteur patenté de tous les clichés, de toutes les habitudes et encore de la complexité du be-bop. La leçon était nette pour tout le monde, et Sunny sera aussi de cette partie, il fallait revenir à des musiques plus simples, plus apurées, pour reprendre le flambeau de la révolte contre l’ordre établi, pour aller vers l’universel, vers l’amour. Albert, c’est le cri de Dieu, celui venant des profondeurs de l’Histoire des Africains-Américains, du gospel comme du blues, un cri de désespoir qui voulait appeler à l’espoir d’une nouvelle fraternité. La sonorité du saxophone venait de la terre, des marches, de la rue, du quotidien pour renouer des fils perdus, laissés sans tricoter, des fils oubliés.

« Sunny » Murray sera aussi le pilier du groupe « New Contemporary Five » créé par Archie Shepp en 1964, année de la révolution d’octobre (1964) du jazz, une révolution fondamentale qui interroge la musique elle-même, les styles de jazz. Le free-jazz, par sa volonté sauvage de destructions, se veut décomposition/recomposition d’une musique adaptée à ces temps barbares, en emmêlant toutes les mémoires du jazz. Il trace des avenirs pour se réapproprier le passé, pour en faire une arme de compréhension d’un futur qui se dérobe.

La batterie change, se plie au processus de mélange de mémoire pour obéir aux injonctions d’un Murray maître d’un nouvel espace/temps. Se dessine sous ses baguettes une porte d’entrée dans la modernité.

Il était né, le 21 septembre 1936 à Idabel (Oklahoma), James, Marcellus, Arthur, des prénoms difficiles à porter qui obligent à devenir soi-même sous un nom d’emprunt. Il sera baigné, très tôt dans le bain de Philadelphie – un des villes importantes du jazz – où ses parents émigrent en 1941. Toute une génération est en train de se forger des racines communes. Dés 9 ans, leçons de batterie.

Il lui faudra atterrir à New York pour commencer à être reconnu. Ce sera le cas en 1957. En 1989 s’installera définitivement en France où il réside depuis 1968. En 1969, « Big Chief » fera partie du patrimoine français de ce free jazz qui court après lui-même à la recherche d’une codification qui ne peut pas exister. Comme aux premiers temps du jazz ! Ce jazz dont les territoires ne cessent de s’agrandir jusque donner le tournis, le vertige.

Sunny Murray, en France, donnera des cours tout en participant aux expériences de » ces jeunes musiciens avides de retrouver le sens de la révolution. Sunny Murray ne décevra jamais sur ce terrain.

Le 7 décembre 2017, la batterie avait perdu un de ses amants passionnés. Elle est orpheline. Nous, un peu aussi.

Nicolas Béniès

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