En finir avec les châtiments corporels et la soustraction de l’espace familial au droit

« Battre, frapper, taper un enfant,lui donner une claque ou une fessée, n’est pas une nécessité éducative. Utiliser la violence pour se faire respecter n’est pas une manière de mettre des limites à un enfant pour bien le faire grandir. Intimider l’enfant n’est pas un moyen pour lui apprendre la frustration et l’art de grandir… » Dans sa préface, Marie Rose Moro parle donc de la « violence éducative » et de son nécessaire arrêt, d’échec de « notre fonction parentale ». J’indique que cette fonction parentale, peu interrogée, nous est attribuée – et de manière très asymétrique suivant les sexes – comme un inné, ce qu’elle n’est pas. Et si n’apprenons pas socialement ces « fonctions parentales » nous ne pouvons les connaître… Etre un·e adulte bienveillant·e ne peut que se construire dans des socialisations adéquates, certainement pas dans les fantasmes d’un « naturel » (accompagné de mythes sur la transmission par le sang, les gènes, le sperme, l’ovule, etc.) qui n’existe que dans la tête des réactionnaires de tous poils.

La préfacière aborde, entre autres, « le poison qui s’infiltre dans les relations entre adultes et enfants et les transforment en bombes à retardement, en bombes à fragmentation, avec des effets délétères transgénérationnels maintenant bien connus », ces blessures qu’elle nomme « les bleus à l’âme », ce qui fait maltraitance, ce qui fait violence, la violence ordinaire faite aux enfants.

Elle y oppose l’éducation et l’interdiction de tous les châtiments corporels, la sortie de la répétition de la violence.

Dans son introduction, Daniel Delanoë parle de souffrances et de traumatismes déniés, de problème de santé publique méconnu, de la justification culturelle des châtiments corporels de l’enfant, de « trait social autoritaire », des liens entre « comportement difficile » et claques reçues, de pratiques et de croyances, « que représentent les châtiments corporels pour les enfants qui les subissent ? Pourquoi les parents frappent-ils leurs enfants ? », des effets négatifs à court et long terme, de la Suède « premier pays à interdire les châtiments corporels de l’enfant » en 1979, des rapports entre les violences envers les enfants et celles envers les femmes, les violences guerrières et les hiérarchies sociales.

L’auteur regarde du coté de la France, de la législation et de la jurisprudence, du « droit de correction », de la suspension du Code Pénal dans la famille (Je souligne qu’il n’y a pas que le Code pénal qui soit suspendu, il va de même de la démocratie restée aux portes du « privé »…)

L’Organisation des nations unies a adopté, en 1989, la Convention internationale des droit de l’enfant, qui s’oppose aux châtiments corporels ; le Conseil de l’Europe condamne tous les châtiments corporels de l’enfant ; silences et non applications au Canada, au Royaume-uni, aux Etats-unis ou en France, modèles auto-proclamés du Droit et des droits…

En 2016, le Comité des droits de l’enfant a publié son observation sur le rapport de la France, où « il réitère sa demande d’une interdiction explicite de tous les châtiments corporels dans la famille et à l’école ». Un texte est enfin voté dans le cadre « Egalité et citoyenneté », 120 député·e·s et sénateurs/sénatrices d’opposition saisissent le Conseil constitutionnel, le texte est censuré (au nom d’une absence de lien entre la disposition et le texte). Mais c’est bien le contenu du texte qui fût refusé.

L’auteur rappelle que le parlement russe – sous la pression de l’église orthodoxe – a dépénalisé les violences familiales « n’entraînant pas d’hospitalisation », la mort d’un adolescent suite à des coups de ceinture le lendemain de la décision du Conseil constitutionnel cité plus haut.

L’interdiction des châtiments corporels constitue bien « une prévention efficace des violences graves envers l’enfant », cette interdiction explicite doit être accompagnée d’une large campagne d’information. Le processus de reconnaissance de l’enfant « comme une personne dotée de droits et de sensibilité » bute sur de nombreux obstacles matériels, dont l’autonomie financière pour les plus agé·e·s et ces violences subies. L’extension des processus démocratiques ne peut s’arrêter aux portes des domiciles ni à l’enfance. « la pratique des châtiments corporels n’est pas consubstantielle à la vie en société humaine. Elle est culturellement et socialement construite et déterminée ». C’est autrement dit « un élément d’une violence plus large »

L’auteur discute de la définition des « châtiments corporels » et des « mauvais traitements ». Il souligne la grande richesse de vocabulaire sur ces pratiques et parle, entre autres, de l’agressivité, de l’appropriation et de l’intériorisation de règles, de la fréquence des châtiments, de l’inefficacité éducative, des effets traumatisants, de la sidération et de la dissociation traumatique, du continuum entre châtiments corporels et mauvais traitements (une autre étude, à entreprendre, devrait intégrer les violences psychologiques)…

Daniel Delanoë analyse les « pratiques et justifications culturelles des châtiments » et développe sur les religions, « la religion comme instance majeure de justification des châtiments corporels ». Je souligne particulièrement les développement sur les « cultures animistes », le « catholicisme » et le « protestantisme » et leurs variations historiques et géographiques (y compris les courants dits « libéraux »)

Elimination d’une « entité négative invisible » responsable du comportement réprouvé, reproduction de la hiérarchie sociale et familiale, « respect » des enfants envers leurs parents, « Yahvé » transformé en père, croyances (enfer et péché originel), inscription corporelle du message divin, extirpation du « mal », la fonction de « supplice », enfant comme « créature de Dieu » et sujet de « rébellion », littéralisme (très sélectif) dans l’appréciation de textes anciens…

Ces analyses très intéressantes sont suivies par celles des premières critiques portées par les « humanismes et lumières », l’enfant comme personne humaine dotée de droits, pédagogie et « foi » dans le progrès, Droits de l’enfant explicitement énoncés. L’auteur discute aussi des diverses approches « psychanalytiques », de l’enfouissement des traumatismes, de la disqualification de la parole des enfants, de la « perversité » comme prolongement laïc de la « nature pécheresse de l’enfant », de la prétendue nature ou essence humaine.  L’être humain « n’existe que dans et sous forme de relations sociales ».

Le troisième chapitre est consacré au logiques de la violence « hiérarchies et dominations ». Daniel Delanoë présente quelques sociétés « sans châtiments corporels », sociétés souvent sans hiérarchie et à faible « intensité de la domination masculine », constructions sociales valorisant la coopération et l’inclusivité.

L’auteur traite des facteurs « associés » aux châtiments corporels des enfants, la complexité sociale et politique des organisations, la culture de la violence, la transmission de la différence de pouvoir, la domination masculine, les hiérarchies sociales. Il aborde les évolutions historiques de la « violence physique légitime », les punitions, l’infliction de souffrances, la torture mise hors la loi (mais pas dans la pratique) après la seconde guerre mondiale, l’élargissement des droits des individu·e·s, la peine de mort et la contrainte de la prison, le long chemin pour la reconnaissance des sévices et des mauvais traitements, la notion de puissance paternelle puis d’autorité, les flous autour du « raisonnable » et du « modéré » voilant les brutales réalités, le statut singulier du « droit de correction », ce qui est le fait des parent·e·s, « Il s’agit bien d’affirmer que le droit ne s’applique pas entièrement dans l’espace de la famille, puisque de telles violences seraient sanctionnées si elles n’étaient pas le fait des parents » ou dit autrement « L’espace ainsi délimité est l’espace domestique, et la relation ainsi définie est une relation de propriété ». L’espace familial est une zone « hors droit » (rappelons-nous la longue lutte pour la reconnaissance du viol conjugal – euphémisme pour désigner le viol d’une femme par son conjoint   et la très faible dénonciation et criminalisation de ces actes).

Il est important de souligner que les pouvoirs publics en France refuse d’abolir le droit des parent·e·s d’exercer des châtiments corporels. L’auteur indique les aléas des changements législatifs, les contractions entre les textes de l’ONU ou de l’Europe et ceux de la France, l’attachement de l’Eglise catholique aux châtiments corporels, la déclaration de Kyoto du 28 août 2006, « un engagement multireligieux contre la violence envers les enfants ». Il insiste, à juste titre, sur la soustraction de l’espace familial au droit, la rémanence du théologique dans le juridique et le politique, la relation de propriété des parent·e·s envers les enfants, la dérogation de droit commun comme fondement de la sphère privée, la très faible interrogation du « statut de mineur »…

Daniel Delanoë revient sur la Suède, premier pays abolitionniste, l’interdiction non seulement des châtiments corporels mais aussi « des traitements humiliants comme ridiculiser, effrayer, menacer ou enfermer l’enfant », l’importance de l’information de la population, la gratuité des services associés, la modification des mentalités et des pratiques…

Le chapitre quatre concerne les consultations, les rencontres avec les parents dans une optique professionnelle de « thérapeute ».

En conclusion, « une forme élémentaire de la domination », l’auteur rappelle le caractère social et non psychologique des problèmes de violence, les liens entre violence envers les enfants et violences masculines, les relations de propriétés, « la domination du parent sur l’enfant est masquée par les relations affectives et par la situation de dépendance de l’enfant », l’intrication entre relation sociale et interpersonnelle…

« Le refus de grands Etats démocratiques d’interdire les châtiments corporels constitue un déni de droit, et manifeste un trait social inégalitaire et violent qui traverse toute société ».

En postface Maurice Godelier discute de la « nature humaine », du droit « coutumier », de l’apologie de la soumission des femmes aux hommes, de la violence comme un des instruments de l’apprentissage de l’ordre cosmique et social dans certaines populations… Il indique : « Un individu – homme ou femme – n’est jamais à l’origine de lui-même » et « Un individu – homme ou femme – naît toujours dans une société et à une époque qu’il n’a pas choisies et dont l’existence le précède et, souvent, précédait déjà ceux qui lui ont donné naissance », que l’être humain est tout à la fois « pleinement culturel et social », que l’espèce humaine est « naturellement sociale »… Il me semble plus utile d’abandonner tout le verbiage autour du fantasme de la « nature » humaine et de rappeler avec le postfacier que les êtres humains « ont les capacités de produire de nouvelle formes de société pour continuer à vivre ».

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En complément possible :

Thierry Baubet et Marie-Rose Moro : « Interdire les châtiments corporels contre les enfants est une nécessité démocratique », interdire-les-chatiments-corporels-contre-les-enfants-est-une-necessite-democratique/

La coercition affectivela-coercition-affective/

Reconnaître la violence sexuelle éducative ordinairereconnaitre-la-violence-sexuelle-educative-ordinaire/

Dr Muriel Salmona : Châtiments corporels et violences éducatives. Pourquoi il faut les interdire en 20 questions-réponsesde-la-violence-faite-aux-enfants/

La fessée : première violence sexuelle chez les mineursreconnaitre-la-violence-sexuelle-educative-ordinaire/

Pourquoi féminisme et prévention des violences sexuelles commises à l’encontre des enfants sont indissociables ?pourquoi-feminisme-et-prevention-des-violences-sexuelles-commises-a-lencontre-des-enfants-sont-indissociables/

Le langage de la prévention des violences sexuellesle-langage-de-la-prevention-des-violences-sexuelles/

Yves Bonnardel : La Domination adulte, l’oppression des mineursce-nest-quen-ayant-lambition-de-realiser-nos-reves-quon-peut-pretendre-leur-donner-une-chance/

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Daniel Delanoë : Les châtiments corporels de l’enfant

Une forme élémentaire de la violence

Editions érès, Toulouse 2017, 280 pages, 23 euros

Didier Epsztajn

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