Madame, collages et autres objets d’art

C’est en découvrant Jacques Prévert et les couvertures de ses recueils de poésie que j’ai découvert, un peu par hasard, les collages (mais je crois vous avoir déjà dit,  j’aime le hasard des rencontres). Dans ceux de Prévert, on retrouve l’influence du surréalisme, l’exubérance de son imagination (du latin imaginatio « image, vision »), son anticléricalisme viscéral, son engagement social et politique. 

Après plusieurs décennies d’oubli (mais oublie-t-on vraiment ?), j’ai aimé les « collages » de 13 Bis (et lui ait même consacré un post !) et ceux de Madame. A part le point commun que constitue le procédé du collage, il serait vain de tenter une comparaison des œuvres de ces deux artistes. Comparaison n’est pas raison ; évitons-nous une fastidieuse et inutile analyse.

Par contre, il est éclairant de comparer entre elles les productions de Madame. Petits collages, grands collages, fabrications en volume de « collages » d’objets, suivent la même organisation spatiale : une courte phrase, un aphorisme, est illustré par un collage d’images. Un collage qui s’expose comme un véritable collage (en fait, le montage est effectué grâce à un logiciel qui remplace ciseaux et colle). L’aphorisme est écrit avec des lettres séparées, comme maladroitement collées. Un aspect volontairement « bricolé », brut de décoffrage. Il en est de même pour le « collage » des images. Le côté vintage est renforcé par le choix des fragments d’images. Ils sont empruntés à des revues des années 60-70. Des magazines « féminins » et « masculins ». 

Texte et images renvoient à des modèles anciens que Madame rénove en affirmant une forte identité plastique. L’aphorisme illustré a fleuri au XIXème siècle et au tout début du XXème. Diffusé dans des revues populaires, il a vulgarisé des Pensées d’auteurs dont l’Histoire, heureusement, n’a pas retenu les noms. Ces aphorismes participaient à la formation morale des lecteurs. Ils renforçaient la culture religieuse des classes populaires. Catéchisme, fréquentation assidue de la messe, sacrements religieux, calendrier régi par l’Eglise, écoles, pèlerinages, étaient relayés par une presse en grande partie sous la coupe des groupes de pression catholiques. Ajoutons le cadre réglementaire des lois, les oukases des évêques et du pape, l’influence des curés et on aura une idée, une faible idée, de cette société de fin de siècle qui jamais dans l’histoire de France n’avait été autant dominée par la morale catholique, comme une Restauration après la Révolution de 1789 et la Commune de Paris. 

Madame reprend la forme, en l’adaptant, des aphorismes illustrés en en changeant complètement le fond. Une rapide recension des thématiques est, de ce point de vue, éclairante. Pour faire court, je dirais qu’il y en a deux : l’amour et la poésie. L’amour se conjugue au féminin et est relié à l’affirmation de la fierté homosexuelle. Il fonctionne comme l’endroit et l’avers d’une médaille. L’amour heureux s’oppose à la souffrance de la séparation, à la mélancolie, à la tristesse. Comme une énième déclinaison d’éros et de thanatos. La poésie est d’abord celle des mots, celle aussi des jeux de mots. Les aphorismes qui n’ont rien de chrétien sont de courtes phrases qui, mises bout à bout, témoignent de leur créatrice. Madame invente des aphorismes et si on met entre parenthèses les aphorismes dans lesquels l’artiste n’a pas résisté à un jeu sur les mots, l’impression qui domine est celle d’une tristesse profonde marquée par la désillusion.

Madame crée également des « objets d’art ». Cela peut être par exemple de ravissantes boites faites de matériaux de récupération. Ces matériaux qui ne valent rien, parce qu’ils sont assemblés, comme collés les uns aux autres, ont une valeur. Ils sont inutiles et beaux.

Les collages trouvent leurs traductions en volume dans de précieuses compositions. Comme des trophées accrochés aux cimaises, ils reprennent les codes des collages, un aphorisme illustré par une collection d’objets.

Madame pratique le détournement. La maxime chrétienne et son dessin illustratif sont détournés pour créer des œuvres originales qui nous ouvrent le cœur d’une jeune femme de notre siècle, une artiste qui nous parle avec des mots et des images. Fort belles au demeurant. Ses collages sont des parodies d’une doxa morale ; nous sommes dans le « faire semblant ». De la même manière, subtile adéquation de la forme et du fond, l’aspect « bricolage » est un « faire semblant ». Rien n’est, en fait, bricolé. C’est fait de bouts de pensée et de morceaux décousus d’images, mais avec art.

Richard Tassart

3 réponses à “Madame, collages et autres objets d’art

  1. Madame Moustache, c’est bien d’elle dont il s’agit ? J’aime bien son travail! Jolie description de l’artiste…

    • Madame se faisait effectivement appeler Madame Moustache et d’ailleurs portait une moustache (comme Kashink). Ce sont deux militantes LGBT qui affichent leur identité sexuelle.
      Madame récemment a laissé tomber la moustache (pas Kashink), la chose et le nom.
      Bonne soirée.
      Richard

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