João Mauricio aka Violant, montrer ce qui est caché

Violant, comme « violent ». C’est peu dire que sa peinture étonne ; elle fascine par son ambition, sa sincérité, son authenticité et sa force.

Tout d’abord, faisons un sort à son blaze « Violant ». Il y a deux ans de cela, j’interrogeais Violant pour savoir si pour lui l’Art doit être « violent ». Voilà sa réponse : « Non je ne crois pas que l’art doit être violent. Mais je veux dire avec force que les fresques contemporaines et le street art ne devraient pas se voir poser des limites par l’opinion publique ou les idées communes concernant l’esthétique. Mon travail émerge de la prise de conscience que le monde est plein d’erreurs qui ne doivent être ni oubliées ni pardonnées. Je crois que les gens devraient voir ce qui est mauvais pour eux plutôt que de jeter sur ces errements un voile pour les cacher aux regards. Je pense que cette démarche qui consiste à montrer ce qui ne va pas peut être confondu avec de la violence, ou peut-être cela est-il nécessaire pour réveiller les consciences. »

Pour brosser à grands traits le portrait de ce jeune artiste portugais, je souhaite vous raconter une des vidéos qu’il a postées sur Youtube. C’est le making off d’une fresque qu’il a intitulé « Sons of April ». Cela commence par un trajet en voiture. Violant et un pote à lui qui filme traversent des campagnes, pas vraiment riantes, pas vraiment belles, dans une caisse pas vraiment neuve. Violant conduit ; son pote fait quelques plans d’ambiance. Ils arrivent dans une région de montagnes. Il fait moche ; le ciel est couvert, un vent à décorner les bœufs. Nous sommes certainement en avril comme le titre de la fresque le laisse penser. Perdu en pleine montagne une construction ruinée : un ouvrage de béton qui devait servir pour un télésiège. L’intérieur, ouvert aux intempéries est moche : du béton avec des pans coupés, même pas un mur plat. Violant déballe son matos : de longues perches d’aluminium au bout desquelles il fixe brosses ou rouleaux, des pots de peinture, des seaux. Il commence par peindre les contours de Sons of April avec ses perches. Deux jours sont nécessaires pour achever la fresque. Le lendemain, le temps s’est dégradé encore. Il neige. Violant arcbouté contre le vent peint d’abord les aplats, ensuite les détails. Un modèle dans la main gauche, il continue malgré le froid glacial de ce début de printemps, la neige et ce vent qui se prend dans ses perches compliquent encore davantage la représentation des détails. La fresque est terminée. Elle surplombe de vastes horizons, partiellement enclose dans son cercueil de béton gris. Une photo comme d’habitude. Violant pose devant sa fresque. C’est terminé. Retour à Lisbonne.

Il n’a échappé à personne que les œuvres sont peintes, le plus souvent en ville, pour être vues. Je ne connais qu’une seule fresque de Violant peinte à Lisbonne ; elle l’a été dans le cadre d’un festival de street art. Les autres le sont dans de « drôles »d’endroits : des friches industrielles ou commerciales (un grand mur de plus de 200 mètres carrés est nécessaire), des murs d’hangars dans des fermes, des murs lépreux, en déshérence dans des villages. Seule trace de l’œuvre, une photographie. Composée toujours de la même manière (du Depardon !) : une vue d’ensemble et soit sur un côté soit au milieu, l’artiste debout, pas toujours de face.

Violant est un mec bizarre qui rompt avec son milieu artistique (les « muralistes » gèrent aujourd’hui de véritables entreprises avec service de presse, sites Internet, qui travaillent sur des projets dûment et chèrement rémunérés, qui vendent des produits dérivés, qui travaillent pour des agences de pub, bref qui sont complètement intégrés dans les circuits marchands de l’art contemporain). Violant ne fait pas partie d’un « crew » : il travaille le plus souvent seul (parfois en collaboration avec Colas Tiago Salgado) et jamais à la commande. Il peint en demandant des autorisations, dans des lieux improbables, ce qu’il a envie de peindre.

Venons-en à ce qu’il nous montre. Les titres de ses fresques donnent une idée de ses choix (notons au passage que c’est un des rares street artists à titrer ses œuvres). Bizarres ces fresques proposant des allégories bibliques (Apocalypse 10-3, La Chute d’Adam…), mythologiques (Gaïa, Cerbère…) et des scènes qui interrogent (Abracadabra, Hiatus, Rubik, Fake promises, Amal, Virtutibus Malorum, Butterfly effect, Visceral, Insomnia, Do Menor, Skull with a burning joint, flying machine,Lodz, A pilar, Brainstorm, Aneurysma). Si certaines fresques peuvent être lues au premier degré, d’autres plus sombres, plus angoissantes, plus hermétiques aussi, sont des plongées dans l’inconscient de l’artiste (je pense à la vision d’horreur d’« Insomnia » où nous voyons un enfant dans son lit cerné par un dragon, incarnation de son cauchemar.) Violant témoigne avec un incommensurable mépris par la marchandisation de son talent de ses peurs d’enfant, de ses angoisses de jeune adulte engagé dans son temps et son époque mais aussi de ses admirations (je citerai par exemple le formidable portrait du physicien britannique Stephen Hawkins).

Formaté par le système comme il va, nous tenons pour ordinaire qu’un street artist se batte pour peindre dans un spot fameux d’où il espère être vite repéré par un galeriste et/un agent, pour qu’enfin commence la voie royale le menant aux Grandes galeries, des galeries aux salles des ventes, et pourquoi pas aux cimaises des musées d’art contemporain urbain. Bien sûr, tous les artistes ne rentrent pas dans ce cadre. Violant qui répugne à sortir de son pays, qui n’a rien à vendre, a par contre plein de choses à nous montrer. Ses images restent puissamment gravées dans nos mémoires et donnent une forme (et quelle forme !) à nos peurs. Elles évitent le pathos, le dolorisme, la provocation bête et méchante. Ce sont des allégories modernes qui reflètent des coins secrets de notre conscience et le tragique de nos vies.

Richard Tassart

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