Oui, le monde entier est ennemi des Turcs, mais le plus grand ennemi des Turcs, ce sont les Turcs eux-mêmes

Le dernier roman traduit en français d’Orhan Pamuk n’a certes pas la complexité de « Mon nom est Rouge » ou de « Le Château blanc », mais il offre une excellente introduction à la perception de l’ambivalence de la société turque.

Les errances de Mevlut, marchand ambulant de boza (une boisson traditionnelle obtenue à partir de millet fermenté, d’où l’éternelle question : est-elle légitime bien qu’alcoolisée ?), de 1968 à 2012, donnent à voir le basculement d’une société vers la « modernité » et les résistances que celui-ci génère. Le choc de ce processus (marqué au premier chef par la mutation d’Istanbul en une métropole de 12 millions d’habitants, l’afflux des émigrés de l’intérieur, anatoliens, la prolifération et la résorption des gecekondu – bidonvilles immenses -) met en évidence et renforce les ambiguïtés et les contradictions sociales (on les voit lorsque les contempteurs de la boza, impure, sont eux-mêmes de fervents buveurs de raki, ou lorsque le père d’une fille « enlevée » se sent obligé de manifester sa colère, par crainte d’être accusé d’en avoir été le complice volontaire pour des raisons financières).

L’insistance sur les liens entretenus entre « religion », « engagement politique » et « désir de réussite sociale » est particulièrement bien venue : si son entourage fait des choix « cohérents », Mevlut, lui, n’a d’autre boussole que le désir de garder son estime de soi quitte pour cela à marier les contraires (coller des affiches « communistes » sur une mosquée et se plaire aux rencontres avec l’animateur d’une confrérie Soufi, aimer celle qu’il a enlevée et qui n’était pas la femme à qui il envoyait des lettres enflammées…).

Un « Candide » (voltairien) en pays ottoman.

Ohran Pamuk : Cette chose étrange en moi ; La vie, les aventures, les rêves du marchand de boza Mevlut KARATAŞ et l’histoire de ses amis et Tableau de la vie à Istanbul entre 1969 et 2012 vue par les yeux de nombreux personnages.

Traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy

Gallimard, Paris 2017, 688 pages, 25 euros

Dominique Gérardin

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