La case femme est trop petite, trop étroite, trop mince, trop injonctive

En introduction, Titiou Lecoq revient sur le passé proche, le temps de sa mère et son propre temps, l’ordre ménager et son assignation aux femmes, la jeunesse dans les années 80, les images recomposées de la « femme », une vie de loutre…

Puis la découverte de la vie en couple, « En fait, le principal truc qui me faisait râler sur ma condition de femme, c’est que je n’avais vécu qu’avec des mecs incapables de laver le linge », puis celle avec des enfants, l’écriture de livres, la double journée de travail, la charge mentale, « La femme qui m’a rattrapée, ce n’était donc pas celle des magazines, mais celle bien plus terrible, des statistiques », le souci permanent des autres et du lieu partagé d’habitation, « la préoccupation de l’ordre, du propre, de l’organisation : c’était être sans cesse ramenée à la saleté, les tâches, la morve », le débordement et l’élasticité du temps réduisant le temps et l’espace à soi, l’impression d’être seule et seule responsable de cette lézarde devenue menaçante, « Une faille que je semblais être la seule à ressentir – ce qui évidemment la creusait encore davantage », une vie dite normale « mais j’avais l’impression d’être sur le Titanic, rattrapée par un iceberg dont j’avais pensé qu’il avait fondu une dizaine d’années avant ma naissance » (un bien juste façon de souligner que contrairement aux dire de certain-e-s, l’égalité n’est pas déjà là…)

Une chaussette, « comment expliquer sa présence, récurrente par terre ? », la disparité vertigineuse indiquée par les statistiques sur le travail domestique et ses innombrables corvées, le ménage emmerdant, la multitudes de minuscules gestes isolés effectués presque sans réfléchir, cet invisible qui ne devient visible que « quand personne ne le prend en charge ». L’autrice fournit quelques éléments chiffrés de cette situation « désespérément stable », des automatismes sexistes dans la vie de tous les jours, de l’insupportable supporté…

Je souligne particulièrement le chapitre sur la charge mentale, « sorte d’infra-pensée », véritable travail de gestion et de planification totalement invisible, empiétement sur tous les temps – y compris professionnels – « Faire tourner la maison ne se limite pas aux moments passé à la maison », l’absence de temps à soi (de temps de vraie glande), le jonglage entre des espaces différents, la navigation entre les temporalités, « l’espace-temps des chaussettes qui traînent semble être différent du nôtre », l’absence d’« arrêt de maison » comme il y a des arrêts de travail, les confections de listes…

Titiou Lecoq déploie ses analyses, souvent avec humour, tire les fils permettant de comprendre. Elle aborde, entre autres, les diktats de l’apparence, les apprentissages historicisés pesant sur les femmes, les reports de charges sur l’autre, « on me met devant la chaussette accomplie », les activités nécessaires et dévalorisées, le genre des gestes du ménage, l’argument de la disponibilité (et pourtant les hommes travaillent moins que les femmes mais gagnent plus d’argent), les répétitions, l’exigence de propreté et la négation des conditions matérielles pour la rendre possible, l’invisibilité et la sédimentation des gestes quotidiens, les effets des rapports sociaux, l’enseignement ménager, l’hygiénisme, l’« objectif moral du balai », l’invention de l’instinct maternel, l’ordre et le désordre matériel et moral, le dévouement, la société de consommation et « la libération de la femme », la mixité, les paquets de linge sale, les mâles préoccupations pour les activités de jeux et de socialisation, le chantage au temps volé aux enfants…

Qu’est ce qui ne change pas derrière ce qui a changé ? Les rapports aux enfants, l’individualisation, le niveau de scolarisation, le contrôle des naissances, la mère effaçant la femme, le bien être des enfants, la bienveillance envers elles/eux, la culpabilisation des mères (mais pas celle des pères qui restent avant tout des hommes), les nouveaux visages du mépris envers les femmes…

Comme l’indique l’autrice, il y a bien une « mystique naturelle », des partisan-ne-s d’un « ordre « naturel » qui n’a jamais existé ailleurs que dans leurs rêveries réactionnaires ». Il y a aussi l’oubli des femmes qui hier mourraient lors de l’accouchement, des femmes qui « mouraient intérieurement de se priver de leur vie », des femmes et de cette « vrille dans le cerveau qui ne nous fait voir que ce qu’on ne fait pas »…

A la « mystique naturelle », il convient d’ajouter la « mystique maternelle », celle de la « bonne éducatrice ». L’autrice revient sur l’autonomie des enfants, celle-là même qu’il convient de favoriser mais qui prend du temps, ce qui engendre de grosses fatigues ou des « sur-sollicitations » de femmes. Il faudrait s’interroger sur les lieux possibles et le type d’adultes bienveillant-e-s les plus adéquats pour favoriser cette autonomie. Je ne suis pas sûr que cela soit le cadre familial, le renvoi aux univers domestiques et donc « maternels » dans l’état des choses actuels. Comme l’indique Titiou Lecoq, si des femmes de sa génération avaient l’illusion de tout pouvoir avoir, cette illusion « finit écrabouillée par le principe de réalité ».

Qu’est-ce qu’être un parent-e ? Ce qui est sûr c’est qu’être « maman » n’est pas un métier, ni un destin… Ne faudrait-il donc pas « un vrai service public de la petite enfance et une reconnaissance des personnes qui y travaillent » ? (une réponse sociale et politique à la question que je posais au paragraphe précédent)

Titiou Lecoq, poursuit avec « La vie rêvée des femmes », « Un univers enfantin », « Etre partout chez vous »… Elle discute des responsabilités et des mensonges, du fantasme de la maîtrise, du rapport fantasmagorique avec la maison idéale, de la perte du réel, de la réassignation des femmes au domestique. Le domestique et la création de la « sphère privée », l’homme « Sujet », la femme « Autre », le dehors perçu comme un lieu de danger.

Comment donc ne pas sourire avec l’autrice et ce retournement biologique humoristique : « Grâce à son appareil génital rangé à l’intérieur, la femme pourrait affronter le monde sans craindre de se blesser, alors que les hommes, avec leurs fragiles testicules exposés, nécessitant une certaine température pour produire des spermatozoïdes efficaces, devraient attendre sagement à la maison ».

Dehors un espace en commun, mais… l’occupation physique par les hommes des espaces, les attitudes corporelles envahissantes, le harcèlement, ceux qui se sentent autorisés, les regards et la sexualisation des femmes, la persistance de l’idée de « tenue décente », l’espace sonore, le parler fort, le parler à la place…

L’autrice revient sur les « affaire » DSK, Baupin, les propos à la machine à café, et l’inversion des causalités, « Mais alors, on ne peut même plus regarder une jolie femme, s’indignent certains. Et je comprends qu’ils s’offusquent, parce qu’ils ne savent pas, ils n’ont pas vécu cette expérience d’être un cul. Et bien non, vous ne pouvez plus regarder les femmes comme avant, si c’est avec une bite au fond des yeux » (les hommes ont conscience, ils savent…).

Le privé est et reste politique. Les inégalités ne sont ni résiduelles ni marginales. Les solutions sont donc politiques et collectives. L’égalité n’est pas une notion naturelle. Il ne faut plus attendre, « on est fatiguées », « on est débordées »… « Il est temps de se réveiller. Il ne s’agit pas de se contenter de jouer un rôle de vigie pour préserver les acquis, mais d’avancer. Et cela nécessite d’essayer d’imaginer le monde réel tel qu’il pourrait être plutôt que tel qu’on nous le donne à voir »…

Et maintenant ? Ecriture et dévoilement. Prendre une autre route, « celle qui me plaisait »…

L’ouvrage est complété par quatre annexes : Trois tests ; Origines de la division sexuelle du travail ; Invention de la femme au foyer ; Paulette Bernège.

Le titre de cette note est extrait de la conclusion.

Un livre écrit simplement, qui serait drôle s’il ne parlait pas de saleté, de caca, de linge qui traine, de morve, d’une organisation sociale profondément inégalitaire, de la domination organisée des hommes sur les femmes. Un livre pour toustes, et surtout pour les tous, justement pour ceux qui détournent l’attention de leur auto-dispense des tâches domestiques et de la charge mentale qu’elles génèrent…

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En complément possible, quelques livres, cités ou non par l’autrice, sur certains thèmes abordés dans son ouvrage :

François-Xavier Devetter et Sandrine Rousseau : Du balai. Essai sur le ménage à domicile et le retour de la domesticité, la-question-du-partage-des-taches-domestiques-nest-dordre-prive/

Mona Chollet : Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, lomnipresence-de-modeles-inatteignables-enferme-nombre-de-femmes-dans-la-haine-delles-memes/ et Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique, le-strapontin-dont-je-parlais-je-lai-deplie-moi-meme-sans-attendre-quon-my-autorise/

Leonore Davidoff et Catherine Hall : Family Fortunes.. Hommes et femmes de la bourgeoisie anglaise 1780-1850, sur-la-grande-scene-de-la-classe-et-du-genre/

Anne Fausto-Sterling : Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science : Apposer sur quelqu’un-e l’étiquette « homme » ou « femme » est une décision sociale

Priscille Touraille : hommes grands, femmes petites : une évolution coûteuse – les régimes de genre comme force sélective de l’adaptation biologique, les-inegalites-de-genre-pourraient-etre-enregistrees-au-niveau-du-genome-jusqua-devenir-ce-que-nous-identifions-ensuite-comme-des-caracteres-sexues/

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Titiou Lecoq : Libérées

Le combat se gagne devant le panier de linge sale

Editions Fayard, Paris 2017, 238 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

2 réponses à “La case femme est trop petite, trop étroite, trop mince, trop injonctive

  1. Lybertaire Bibliolingus

    Superbe chronique! La force de cet essai, à mon avis, c’est d’être accessible, et même drôle, tout en parlant d’un sujet crucial pour toutes et tous! Je pense l’offrir tant je le trouve efficace et pédagogue 😉
    http://www.bibliolingus.fr/liberees-titiou-lecoq-a145976180

  2. je suis très très d’accord mais je n’ai pas résisté au balai

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