Une conversation ouverte à propos de la participation politique de chacun-e

Dans sa préface, Hervé Le Crosnier parle des industries culturelles, des produits culturels commerciaux et aborde l’autre face de la culture, « ce qu’elle change chez les individus et les groupes lorsque ceux-ci s’en empare » et présente les auteur-e-s, Henri Jenkins, Mizuko Ito et danah boyd (qui insiste pour que son soit écrit sans capitales). Ce livre se présente sous la forme d’une conversation croisée, « la science a toujours été une affaire de conversation » malgré les tentatives actuelles de la privatiser et de la réduire à des droits de propriété intellectuelle.

Une conversation, cela permet, entre autres, de « combler des trous, des hésitations, des impensés dans les propositions de chacun·», de commenter ou d’éclairer des concepts et des idées, de souligner les chemins et de ne pas réduire la recherche à son résultat final.

Les trois auteur-e-s considèrent la culture participative « comme un concept évolutif qu’il faut toujours interpréter selon les pratiques et les normes sociales et juridiques existantes. A chaque pas vers une culture plus participative, nous amplifions les enjeux et rehaussons les critères d’évaluation de nos pratiques réelles ».

Le préfacier souligne la différence « entre participation et interactivité », l’organisation de l’autonomie des élèves, l’égalité ni réductible à l’égalité d’accès aux réseaux sociaux ni d’ailleurs à l’égalité des chances, l’importance de « savoir comment et pourquoi », la nécessaire compréhension de « la dynamique des algorithmes » (en complément possible sur ce sujet, Olivier Ertzscheid : L’appétit des géants. Pouvoir des algorithmes, ambitions des plateformes, tous-les-murs-du-monde-ne-repareront-jamais-ceux-des-chateaux-de-sable-que-des-enfants-ne-construiront-plus/ et Eric Sadin : La silicolonisation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numériquemerlin-lenchanteur-accoutre-du-costume-de-superman/)…

J’avoue ne pas connaître une bonne partie des pratiques liées aux réseaux sur Internet ni à de multiples sujets abordés par les auteur-e-s. Je ne saurais donc en rendre compte. Je me borne à souligner quelques analyses et points traités, principalement autour du participatif, de l’auto-développement, des possibles échanges ou apprentissages émancipateurs.

Dans une première partie sont abordés l’environnement médiatique, les enjeux des débats politiques autour des techniques numériques, la cyberculture, l’expansion des capacités de communication, les nouvelles formes d’expression créative, le « spectatorat de masse », la capitalisation par des entreprises des pratiques des individu-e-s (rappelant l’incorporation du travail vivant dans l’accumulation capitaliste), les plateformes de médias, « les technologies ne sont pas participatives, contrairement aux cultures » (ce qui devrait interroger sur leurs possibles utilisation ou non à d’autres fins), la participation à quelque chose et l’interaction avec quelque chose, l’inhérence de la participation à toutes les formes de pratiques sociales, les participations et les résistances, la volonté des concepteurs de « circonscrire les utilisateurs à un petit nombre d’activité acceptables », les nouvelles frontières et hiérarchies dans des espaces où potentiellement chacun-e pourrait contribuer, les privilèges « souvent ignorés dans les discours méritocratiques » (la méritocratie, selon moi, est à dénoncer comme vecteur de construction de l’inégalité), les obstacles sociaux et technologiques à une « participation pleine et entière », l’individualisme et l’égocentrisme. De nombreux éléments pour comprendre les enjeux et les possibles de la « culture participative »…

Le second chapitre est consacré aux cultures et pratiques de la jeunesse. Les auteur-e-s abordent le développement des possibilités d’interconnexion, la diversité des pratiques. Elles et il discutent de la notion de « jeunesse » et de son invention récente, des recherches d’autonomie des jeunes et de l’utilisation des médias sociaux, des contrôles parentaux, des processus genrés de socialisation entre pairs, de « sexe, peur et paniques morales », des impacts de la pornographie (l’invasion pornographique sur internet a été abordée par de nombreuses féministes – il faudrait y ajouter les sollicitations proxénètes)… Les auteur-e-s ont raisons de souligner que l’on ne peut intervenir sur ces sujets, simplement du coté du cantonnement des peurs et encore moins par une morale paniquée (Dans un autre contexte, sur la panique morale, Laurence De Cock, Régis Meyran : Paniques identitaires. Identité(s) et idéologie(s) au prisme des sciences sociales, identites-fantasmees-ou-figees-le-refus-de-legalite-et-de-la-liberte/). Il y reste beaucoup à analyser autour de la vie privée et publique des jeunes, en gardant le cap sur leurs auto-organisations possibles, « J’estime qu’il est essentiel de permettre aux jeunes d’explorer, de prendre des risques et de chercher un sens au monde qui les attend, eux et leurs camarades de classe », la construction sociale des individu-e-s et l’opportunité des apprentissages, les partages…

Dans le troisième chapitre, les auteur-e-s discutent des « genres de participation » et des « écarts de participation ». Comment les modalités d’implication dans les médias « respectent elles aussi certains styles et conventions » ?, la stratification des opportunités, ce qui est nommée « fracture numérique » et ses conséquences, les différents problèmes non réductibles à celui de l’accès (en complément possible, dans un contexte géographique particulier, l’ouvrage de Joelle Palmieri : TIC, colonialité, patriarcat. Société mondialisée, occidentalisée, excessive, accélérée… quels impacts sur la pensée féministe ? Pistes africaines, contre-linjonction-de-connexion-la-liberte-du-recit-et-la-construction-de-la-memoire/), « Pour le meilleur ou pour le pire, l’accès et les compétences constituent souvent des éléments de diversion lorsqu’ils sont utilisés politiquement pour éviter d’aborder les problèmes structurels à plus grande échelle ».

Les auteur-e-s abordent les politiques de participation « suivant la couleur de peau et la classe sociale » (qu’en est-il du sexe ?), l’illusion de la diversité (en complément possible, Sandrine Ricci : Quand le sourire de la diversité cache les rapports de domination, sandrine-ricci-quand-le-sourire-de-la-diversite-cache-les-rapports-de-domination/), les effets terrifiants du « profilage racial », les inégalités structurelles, l’aveuglement « aux communautés situées hors de zones de confort », les relations entre pairs ou avec des « adultes bienveillants »…

Chapitre IV : « Apprentissage et littératie ». L’apprentissage comme effet secondaire de la production créative, les effets de la collaboration ou de la coopération, les toujours situés apprentissages, la littératie comme aptitude à interagir, l’information derrière le brouhaha, les logiques « majoritaires » et l’écrasement des options, le fétichisme de la personnalisation, la place de consommateur/trice versus celle de producteur/trice, le cas Wikipédia et les mécanismes de confection et de diffusion des connaissances, l’« aveuglement systémique face à certains types de connaissances et de point de vue », la survalorisation du « j’aime » sur facebook, les possibilités ou les alternatives…

La cinquième partie traite de la « culture commerciale », le focus technologique (un vrai fétichisme), les outils qui renforcent les inégalités, les liens entre néolibéralisme et libertarien-ne-s, le web 2.0, le gaming et le mobile, la disparité des motivations, les problèmes de financement (car il ne s’agit pas ici, bien entendu, du « sexe des anges »), le travail gratuit (je ne partage pas l’idée que certains actes de production ne seraient pas du travail), les plateformes commerciales. Le travail, la culture, donc la politique…

Ce qui pose bien évidement les questions de « démocratie, engagement civique et activisme » (chapitreVI), les groupes (les auteur-e-s parlent de communautés) d’apprentissage informel, la pensée d’alternatives, le « pouvoir en réseau », les buycotts, les propres conditions des jeunes, les espaces sécurisés, les autres formes de la politique…

En guise de conclusion provisoire : « Redéfinition de la culture participative ».

Je reste dubitatif sur des notions comme « empowerment », « agentivité », (si les rapports sociaux ont des effets matériels puissants, ils ne sont pas pour autant des cages de fer closes, ils comportent toujours des contradictions, et les individu-e-s n’y sont jamais réduit-e-s simplement à les subir ; pour le dire autrement les êtres humains construisent leurs histoires sous contraintes), « subculture », « libertarien », l’enseignements des mathématiques de façon concrète…

Je regrette que les prismes de classe, du genre et des processus de racisation dans la culture, les pratiques et les sociabilités ne soient pas systématisées. Il ne suffit pas d’indiquer que l’âge est la forme la moins reconnue « parmi les diverses dominations structurelles telles que la couleur de la peau, la classe sociale et le sexe », ni seulement traiter de la « politique de participation » suivant ces divisions sociales.

Si les chercheuses et les chercheurs s’occupaient un peu plus des procès concret de travail (voir par exemple, Pierre Naville : Vers l’automatisme social ?. Machines, informatique, autonomie et libertéla-liberte-dagir-sans-soumission-aux-pseudos-realites-%E2%80%89realistes%E2%80%89/ ; Karl Marx : Le travail et l’émancipation, Textes choisis, présentés et commentés par Antoine Artous, liberer-le-travail-et-se-liberer-du-travail/ ; Patrick Rozenblatt : Razzia sur le travail (Critique sur l’invalorisation du travail au 21e siècle), analyses-des-rapports-de-travail-non-reduits-aux-rapports-a-lemploi/) et travaillaient, comme les auteur-e-s ici, sur les modes d’action « connectées », nous serions mieux armé-e-s pour intervenir sur les contradictions des procès de production du système capitaliste, dont ceux dans les domaines de la culture. Nous n’en avons ni fini avec les bouleversements/transformations liées à la digitalisation, ni avec les fantasmes de la dématérialisation, ni surtout avec ceux de la libération grâce aux seuls liens numériques…

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Henry Jenkins, Mizuko Ito, danah boyd : Culture participative

Une conversation sur la jeunesse, l’éducation et l’action dans un monde connecté

C&F Editions, Caen 2017, 318 pages, 24 euros

Didier Epsztajn

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