Israël : franchement, à qui appartient ce pays ? (seconde partie)

Merci à Christine Delphy qui a permis cette reproduction

(La version originale de cet article a paru sous le titre : « Israel : Whose Country Is It Anyway ? » dans Ms, septembre-octobre, 1990, vol. &, N° 2.)

Ce texte d’Andrea Dworkin a été publié dans Nouvelles questions féministes : Andrea Dworkin parle d’Israël, Volume 14, N°2, 1993

Lire la première partie : israel-franchement-a-qui-appartient-ce-pays-premiere-partie/

1 – La loi du Retour

Au colloque officiel assistaient des femmes juives de nombreux pays, y compris l’Argentine, la Nouvelle-Zélande, l’Inde, le Brésil, la Belgique, l’Afrique du Sud et les Etats-Unis. Chacune avait davantage de droit à être là que n’importe quelle Palestinienne qui y était née, où dont la mère y était née, ou la mère de sa mère. Je trouvai cela moralement insupportable. Ma propre conviction viscérale était simple : je n’avais aucun droit à ce droit.

La loi du Retour dit que tout Juif entrant dans le pays peut devenir immédiatement citoyen ; aucun Juif ne peut être écarté. Cette loi est la base de l’Etat juif, le principe fondamental de son identité et de sa finalité. Les partis religieux orthodoxes, dont le poids s’est fait lourdement sentir lors des dernières élections, voulaient restreindre la définition de « Juif », de manière à exclure ceux des convertis au judaïsme qui n’étaient pas passés par les rabbins orthodoxes selon les préceptes orthodoxes. Les femmes au colloque officiel étaient mobilisées pour manifester contre cette modification de la loi du Retour. L’argument utilisé pour mobiliser les femmes était le suivant : « C’est la droite qui fait cela. La droite, c’est le mal. Tout ce que veut la droite est mauvais pour les femmes. En conséquence, nous, féministes, devons nous opposer à cette modification de la loi du Retour ». Combattre la droite. Vous savez dans votre cœur que le combat est pour la cause des femmes, mais ne le dites à personne : ni à Shamir, ni aux rabbins orthodoxes, ni à la presse, et surtout pas aux gars juifs américains qui financent le colloque, qui sont en Israël là où il faut et quand il faut pour soutenir Shamir et surveiller les filles. Combattre la droite. Trouver un enjeu important pour les hommes juifs et se présenter comme les auxiliaires féminines. Rendez les fiers. Et ne les vexez pas, ne les fâchez pas, en les forçant à soutenir avec vous — s’ils vous veulent bien — les droits des femmes.

La protestation contre la modification de la loi du Retour fut présentée au colloque officiel comme un « premier pas » dans la résistance au pouvoir des rabbins orthodoxes. L’ampleur et la nocivité du pouvoir de ces hommes sur la vie des femmes juives en Israël sont telles que l’idée de faire un « premier pas »  — sans mentionner aucune des modalités par lesquelles s’exerce leur tyrannie sur les femmes — n’était pas seulement inadéquate, elle était honteuse. Nous avions besoin de faire un pas véritable. En Israël, les femmes juives sont fondamentalement — et de fait, dans la vie quotidienne — gouvernées par la loi de l’Ancien Testament. Autant pour l’égalité des sexes ! Ce sont les rabbins orthodoxes qui prennent la plupart des décisions légales ayant un impact direct sur le statut des femmes et sur la qualité de leur vie. Ils ont le dernier mot sur toutes les questions de « statut personnel », ce que les féministes reconnaîtront comme cette fameuse sphère privée dans laquelle les femmes subordonnées sur le plan civil sont traditionnellement emprisonnées. Les rabbins orthodoxes tranchent les questions de mariage, d’adultère, de divorce, de naissance, de mort, de légitimité ; de ce qu’est le viol ; et de savoir si l’avortement, les mauvais traitements et le viol dans le mariage sont légaux ou illégaux. Mais dans leur protestation, les féministes ne mentionnèrent pas les femmes.

Comment Israël en est-il arrivé là — comment ces rabbins orthodoxes ont-ils obtenu le pouvoir qu’ils détiennent sur les femmes ? Comment allons-nous les déloger ? Dégager les femmes de leur emprise ? Pourquoi n’y a-t-il pas un corps de lois civiles qui domine le pouvoir de la loi religieuse et qui donne aux femmes des droits réels et indiscutables à l’égalité et à l’auto-détermination dans ce pays que nous avons toutes aidé à construire ? J’ai 44 ans ; Israël en a 42 ; comment diable tout cela a-t-il pu arriver ? Et qu’allons-nous faire à présent ? Comment les féministes juives ont-elles pu s’arranger pour ne pas « faire un premier pas » avant la fin de 1988 — et à ce moment-là, ne pas mentionner les femmes ? Le premier pas n’a même pas été du surplace.

2 – La condition des femmes juives en Israël est abjecte

Là où je vis, ça ne va pas trop bien pour les femmes C’est un peu la Nuit de cristal tout au long de l’année étant donné les statistiques des viols et des mauvais traitements — qui ne sont déjà qu’un pâle reflet de la réalité — les incestes, la pornographie, les meurtres en série, la sauvagerie de la violence contre les femmes. Mais Israël est ahurissant. Soeurs, nous avons édifié un pays où les femmes sont de la crotte de chien, quelque chose dont on nettoie la semelle de ses souliers. Nous, les « féministes juives ». Nous qui ne poussons les choses que jusqu’où les hommes juifs veulent bien nous le permettre. Si le féminisme est une entreprise sérieuse, il lutte contre la hiérarchie entre les sexes et contre le pouvoir masculin, et les hommes n’ont pas à vous marcher sur la tête, individuellement ou par paquets, pour l’éternité plus un jour. Et on ne les aide pas à construire un pays dans lequel le statut des femme s’abaisse de plus en plus tandis que celui des hommes ne cesse de s’élever– les hommes là-bas, et les hommes ici. D’après ce que j’ai vu et entendu et appris, nous avons contribué à forger un enfer vivant pour les femmes, un bel enfer juif. On dira : n’est-ce pas la même chose partout ? Certes, mais « partout » n’est pas plus jeune que moi ; « partout » n’a pas pris son essor avec l’égalité des sexes pour prémisse. Le statut inférieur des femmes en Israël n’est pas unique, mais nous en sommes responsables de façon unique. Je me suis sentie couverte de honte par la manière dont les femmes sont traitées en Israël, couverte de honte et déshonorée. Je me suis souvenue du directeur de mon Ecole juive, le survivant de l’Holocauste, qui disait que je devais être d’abord juive, puis américaine, et en dernier lieu une citoyenne du monde, un être humain, ou alors j’aurais sur les mains le sang des Juifs. Je me suis tenue longtemps tranquille au sujet d’Israël pour ne pas avoir le sang des Juifs sur les mains. Il se trouve à présent que je suis en premier lieu une femme, en second lieu et en dernier lieu — tous reviennent au même — une femme ; et je m’aperçois que j’ai bien du sang juif sur les mains — le sang des femmes en Israël.

II y a en Israël des tribunaux distincts pour les Chrétiens, les Musulmans, les Druses et les Juifs. Fondamentalement les femmes de chaque groupe sont soumises à l’autorité des plus anciens systèmes de misogynie religieuse.

La loi promulguée en 1953 place tous les Juifs sous la juridiction des tribunaux religieux pour tout ce qui concerne le « statut personnel ». Devant ces tribunaux religieux les femmes, de même que les enfants, les débiles mentaux, les fous et les criminels endurcis, ne peuvent témoigner. Une femme ne saurait être témoin, ni, inutile de le préciser, juge. Une femme ne peut signer un document. Voilà déjà un obstacle à l’égalité.

Selon la loi juive, le mari est le maître ; la femme lui appartient, sans parler du fait qu’elle est une de ses côtes, pour commencer ; son devoir est d’avoir des enfants — si possible dans de grandes souffrances ; oui, vous vous souvenez de l’Ancien Testament ? Vous avez lu le Livre. Vous avez vu le film. Ce que vous n’avez pas fait, c’est de le vivre. En Israël, les femmes juives le vivent.

Le mari a seul le droit au divorce ; c’est un droit incontesté ; la femme n’a pas ce droit, elle est sans recours. Elle est obligée de vivre avec un mari adultère jusqu’à ce qu’il la mette dehors (après quoi ses perspectives d’avenir ne sont pas des meilleures) ; si c’est elle qui commet l’adultère, il peut tout simplement se débarrasser d’elle (après quoi ses perspectives d’avenir sont pires encore). Elle est obligée de vivre avec un mari qui la bat jusqu’à ce qu’il en ait terminé avec elle. Si elle s’enfuit, elle sera sans domicile, pauvre, stigmatisée, une personne déplacée, exclue, une exilée de 1’intérieur dans la Terre promise. Si elle s’en va sans l’autorisation formelle des tribunaux religieux, elle pourra être considérée par les juges comme une « femme rebelle », catégorie effectivement légale pour les femmes en Israël, et qui n’a, bien sûr, pas d’analogue masculin.

Une « femme rebelle » perd la garde de ses enfant ainsi que tout droit à une aide financière. On estime qu’il y a 10.000 agunot — « femme enchaînées » — à qui leur mari refuse le divorce. Les unes sont en prison, les autres en fuite ; aucune ne possède les droits élémentaire de la citoyenneté ou de la personne.

On ne connaît pas l’étendue des mauvais traitements. Sisterhood is Global affirme qu’en 1978 il y avait approximativement 60.000 cas enregistrés de femmes battues ; deux hommes seulement allèrent en prison. En 1981 j’ai eu une conversation, à Haïfa, avec Marcia Freedman, qui fut naguère membre du Parlement israélien et qui fonda le premier abri pour femmes battues en Israël. A cette époque elle estimait qu’il y avait dix fois plus de femmes battues en Israël que ne l’indiquait cette statistique. De récentes audiences au Parlement ont conclu que 100.000 femmes étaient battues chaque année dans leur propre foyer.

Marcia Freedman se trouvait à Haïfa en même temps que moi. Je ne vis qu’une partie de ce qu’elle-même et d’autres féministes avaient accompli en Israel, contre vents et marées. Il a maintenant cinq abris en Israël. Celui de Haïfa est un grand bâtiment situé dans une rue de la ville. Il ressemble aux autres bâtiments. Les rues sont pleines d’hommes. La porte est fermée à clé. Une fois à l’intérieur, on monte plusieurs escaliers et l’on parvient à une grande grille de fer, dans l’enceinte même du bâtiment, une grille comme on en voit dans les quartiers de haute sécurité pour les hommes. Elle est fermée en permanence. C’est la seule véritable protection contre les hommes violents. Une fois la grille de fer franchie, on voit des femmes et des enfants; des salles communes spacieuses, propres et dégagées ; de petites pièces immaculées où vivent les femmes et leurs enfants ; un bureau ; un salon ; au mur des dessins d’enfants — ceux qui vivent ici — très colorés, souvent violents ; et au dernier étage une école ; les enfants sont palestiniens et israéliens, menus, vifs, d’une parfaite beauté. Cet abri est l’un des rares endroit en Israël où les enfant arabes et juifs sont éduqués ensemble. Leurs mères vivent ensemble. Derrière les grandes barres de fer, où les femmes se tiennent volontairement enfermées afin de rester en vie, il y a un modèle vivant de coopération palestino-israélienne : derrière les barres de fer qui maintiennent à l’extérieur les hommes violents — juifs et arabes. Les féministes ont réussi à obtenir des allocations de logement pour les femmes qui sont autorisées à vivre en dehors du foyer conjugal, mais pour y parvenir il faut parfois un an. Celles qui dirigent l’abri essaient de reloger les femmes rapidement — on a besoin d’espace pour d’autres femmes — mais quelques unes vont jusqu’à rester un an. La nuit, les responsables, à présent des professionnelles, rentrent chez elles ; les femmes battues restent, avec pour seule protection la grande grille de fer. Je ne cessais de demander : qu’est-ce qui se passerait — qu’est-ce qui se passerait s’il arrivait ? Les femmes peuvent appeler la police ; la police viendra. Le policier de service est gentil. Il s’arrête parfois. Parfois elles lui offrent une tasse de café. Mais dehors, il n’y a pas si longtemps, une femme a été battue à mort par le mari qu’elle fuyait. Les femmes à l’intérieur ne sont pas armées. L’abri n’est pas armé ; ce, dans un pays où les hommes sont armés. Il n’y a pas de réseau de refuges. Les emplacements des refuges sont connus. Les femmes doivent sortir pour chercher un emploi et un endroit où vivre. Bon, il y a des femmes battues – et battues à mort – ici aussi, n’est-ce pas ? Certes, mais le mari ne reçoit pas une aide aussi active de la part de l’Etat – sans parler du Dieu des Juifs. Et lorsqu’une femme juive se voit accorder le divorce, elle doit éviter d’être en présence de son mari dans le tribunal. Sinon c’est une raison d’ être battue à mort.

Un projet récent de « loi fondamentale des droits humains en Israël » — un équivalent contemporain de notre Déclaration des droits – exclut le mariage et le divorce de ses futures garanties.

La pornographie

II faut le voir pour le croire, et même ça ne suffit pas de le voir. Des féministes d’Israël m’en ont envoyé pendant des années — je l’avais vu — et je n’y croyais pas vraiment. A la différence des Etats-Unis, la pornographie n’est pas une industrie spécialisée. On en trouve dans les magazines ordinaires et dans la publicité. La plupart du temps cela tourne autour de l’Holocauste. Des femmes juives sont transformées en objets sexuels comme victimes de l’Holocauste afin que des hommes juifs se masturbent devant. Vraiment, qui le croirait, même à le voir ?

Les femmes israéliennes l’appellent la « pornographie de l’Holocauste ». Les thèmes en sont le feu, les gaz, les trains, la maigreur, la mort.

Dans une mise en page à la mode, trois femmes en maillot de bain se présentent comme si elles regardaient, tout en s’écartant, deux hommes en moto. Le noir métal des motos se profile, menaçant, au premier plan, en direction des femmes. Fragiles et vulnérables dans leur presque nudité, les femmes se tiennent à l’arrière-plan. Ensuite on voit les femmes, habillées alors de sous-vêtements transparents, courir pour échapper aux hommes, les cuisses accentuées, les seins bombés, les hanches mises en évidence. Visages effrayés et horrifiés. Les hommes les empoignent. Puis les femmes, avec de nouveaux maillots de bain, sont étendues sur le sol, apparemment mortes, des morceaux de leur corps sont amputés et dispersés autour d’elles tandis que les trains leur passent dessus. Même quand on voit un bras coupé, une jambe coupée, les trains qui leur arrivent dessus, les femmes sont disposées de manière à mettre en valeur les hanches et le lieu d’entrée dans la région vaginale.

Ou alors on a un homme en train de répandre de l’essence sur le visage d’une femme. Ou bien elle se trouve placée à côté d’un appareil électrique qui a l’air d’une pomme de douche.

Ou encore on a deux femmes en petite tenue, les côtes apparentes, devant un mur de pierre, comme une prison, avec d’un côté un extincteur et de l’autre un four béant plein de flammes. Leurs postures reproduisent celles des prisonniers nus dans les camps de concentration telles qu’on les voit sur les documents photographiques.

Bien sûr il y a aussi un sadisme dépourvu de toute ethnicité, étranger aux traumatismes de l’histoire — pensiez-vous peut-être que les hommes juifs ne pouvaient être de braves types comme tout le monde ? Ainsi la couverture de ce magazine montre une femme nue étendue, jambes ouvertes, son opulente poitrine mise très en évidence. Des clous transpercent ses seins. D’énormes tenailles sont attachées à un mamelon. Elle est entouré de marteaux, de tenailles, de scies. Elle a sur le visage ce qu’il est convenu de considérer comme une expression orgasmique. La femme est réelle. Les outils sont dessinés. La légende dit : Le sexe à l’atelier.

Le même magazine a publié toute cette violence visuelle décrite ci-dessus. Monitin est un mensuel bien fait, de la gauche libérale, destiné à l’intelligentsia et aux classes supérieures. Il obéit à des critères de production élevés et liés à des valeurs esthétiques. Il publie les écrivains et les intellectuels les plus distingués d’Israël. Judith Antonelli affirme dans The Jewish Advocate que Monitin « contient des images d’une violence sexuelle inouïe. On y trouve abondance de photos de femmes étendues et renversées comme si elles venaient juste d’être attaquées ».

Ou bien, dans un magazine pour femmes assez proche du Ladies’ Home Journal, il y a une photographie d’une femme attachée à une chaise avec une lourde corde. La chemise déchirée sur les épaules et le haut de la poitrine, les bras liés contre elle, si bien que seule la partie charnue du haut des seins est exposée. Elle porte un slip : il est mouillé. Un homme, entièrement habillé, se tient à côté d’elle et lui lance de la bière au visage. Aux Etats-Unis, on trouve de telles photographies de femme dans les magazines sado-maso.

Pour les puristes, il y a un magazine de pornographie israélienne. L’exemplaire que j’ai vu avait en page de couverture en gros titre : ORGIE A YAD VASHEM. Yad Vashem est à Jérusalem, le mémorial consacré aux victimes de l’Holocauste. Sous le gros titre, la photo d’un hommes sexuellement aux prises avec plusieurs femmes.

Que signifie tout cela — sinon que si l’on est une femme juive, on ne se précipite pas en courant vers Israël, on se sauve en courant ?

Je suis allée à l’Institut pour l’étude des médias et de la famille à Haïfa, rue Herzelia : une organisation destinée à lutter contre la violence à l’égard des femmes. Travaillant avec le Centre d’accueil pour femmes violées (et cherchant désespérément des fonds pour survivre), l’Institut analyse le contenu des médias véhiculant la violence à l’égard des femmes ; il expose — et proteste contre — la légitimité que la pornographie acquiert en étant incorporée dans la presse courante.

La pornographie de l’Holocauste provoque chez les femmes un sentiment d’outrage — un choc profond et durable ; mais peu d’intelligibilité. Il en va ainsi pour moi également. L’ayant ayant vue ici, essayé de l’absorber, et en envoyant des tonnes et des tonnes à l’Institut, je me sens hébétée et bouleversée. Ici, j’avais des extraits ; en Israël j’ai vu les magazines dans leur entier — le contexte dans lequel les photos étaient publiées. Ces magazines constituent vraiment des espèces de forums pour une pornographie violente, avec une nette prépondérance pour la pornographie de l’Holocauste. Cela rendait les choses pires : plus réelles, plus incompréhensibles. Une semaine plus tard, je parlai à Tel Aviv de la pornographie à un public principalement féministe. Une féministe suggéra que j’avais un double critère : est-ce que tous les hommes n’en faisaient pas autant, et pas seulement les Israéliens ? Je répondis que non : aux Etats-Unis les hommes juifs ne sont pas des consommateurs de la pornographie de l’Holocauste ; les hommes noirs ne sont pas des consommateurs de la pornographie plantation. Mais à présent j’en suis moins sûre. Est-ce que je le sais vraiment, ou bien est-ce que je le présume simplement ? Pourquoi les hommes israéliens aiment-ils tout cela ? Pourquoi le font-ils ? Ce sont eux qui le font et eux seuls ; les femmes ne sont même pas des pions dans les échelons supérieurs des médias, de la publicité, de l’édition — et ce ne sont pas non plus des fugitifs nazis munis d’une nouvelle identité. Je pense que les féministes en Israël doivent faire de ce pourquoi une question essentielle. Ou bien la réponse nous apprendra quelque chose de nouveau sur la sexualité des hommes en général, ou elle nous apprendra quelque chose de spécial sur la sexualité des hommes qui passent de l’état de victime à celui de bourreau. Comment l’Holocauste a-t-il pris pour les hommes israéliens une connotation sexuelle, et qu’est-ce que cela a à voir avec la violence sexuelle contre les femmes en Israël ? Qu’est-ce que cela a à voir avec ce grand mouvement qui précipite les femmes toujours plus bas ? Les femmes juives vont-elles être détruites à nouveau par les nazis, cette fois avec des hommes israéliens pour substituts ? La sexualité des Israéliens est-elle modelée par l’Holocauste ? Est-ce que ça les fait jouir ?

Je ne sais si les Israéliens diffèrent des autres hommes en ce qu’ils utilisent l’Holocauste contre les femmes juives et pour leur propre excitation sexuelle. Ce que je sais, c’est que cette sexualisation de l’Holocauste constitue un traumatisme insupportable pour les femmes juives, la place que cela occupe dans la vie courante en Israël est elle-même une forme de sadisme. Je sais aussi que tant que la pornographie de l’Holocauste existera, seuls les Juifs mâles seront différents de ces pitoyables créatures dans les trains et dans les camps. Les femmes juives sont les mêmes. Comment donc Israël serait-il notre salut ?

Et toutes les autres gentillesses

Bien sûr Israël recèle toutes les autres gentillesses que les garçons font aux filles : viol, inceste, prostitution. Le harcèlement sexuel dans les lieux publics, dans la rue, est très répandu, agressif, et sans ambiguïté quant à sa finalité sexuelle. Toutes les femmes avec qui j’ai parlé, qui étaient venues d’ailleurs pour se fixer en Israël, exprimaient leur exaspération à se voir assaillies de propositions, dans la rue, aux arrêts d’autobus, dans les taxis, par des hommes qui voulaient baiser et le déclaraient tout net. Des hommes juifs et des hommes arabes. Pendant ce temps-là, à Jérusalem, les hommes orthodoxes jettent des pierres aux femmes qui n’ont pas les bras couverts. Les gamins palestiniens qui jettent des pierres aux soldats israéliens, on leur tire dessus à balles, pas toujours caoutchoutées. Le fait que des hommes orthodoxes lancent des pierres aux femmes est considéré comme inoffensif, pas une véritable attaque. Ils ne font en quelque sorte qu’exercer leur droit. Et on se demande : qu’est-ce qui n’est pas leur droit ?

A Tel Aviv, avant ma conférence, j’ai parlé avec un soldat israélien, qui pouvait avoir 19 ans, et qui faisait partie de l’armée d’occupation sur la rive ouest. Il était chez lui pour le Chabbath. Sa mère, une féministe, m’avait généreusement ouvert sa maison. La mère et le fils étaient pratiquants ; le père était un libéral laïque. J’étais en compagnie de la meilleure amie de la mère, qui avait organisé la conférence. Les deux femmes étaient des personnes exceptionnellement douces, mesurées dans leurs propos et toujours prêtes à donner. Un peu plus tôt, j’avais participé avec quatre cents femmes environ à Jérusalem à une veille contre l’Occupation. Pendant toute l’année, les féministes à Haïfa, à Jérusalem et à Tel Aviv avaient assuré une veille chaque semaine, appelée les « Femmes en noir », les femmes en deuil à cause de la poursuite de l’Occupation. Le père et le fils étaient scandalisés par ces manifestation. Le père avançait que les manifestations n’avaient rien à voir avec le féminisme. Le fils prétendait que l’Occupation n’avait rien à voir avec le féminisme.

J’interrogeai le fils au sujet d’un récit que l’on m’avait fait : des soldats israéliens entrent dans un village palestinien et répandent dans les rues des ordures, du verre brisé, des pierres, et obligent les femmes à nettoyer à mains nues et sans outils les dangereux décombres. Je pensais que le fils allait nier, ou dire qu’une chose pareille était une aberration. Au lieu de quoi il affirma que ça n’avait rien à voir avec le féminisme. Dans ses propos il révéla la banalité d’agressions de ce type ; il l’avait vu faire et fait lui-même plusieurs fois. Sa mère baissait la tête ; elle ne leva plus les yeux jusqu’à la fin. Ce que cela a à voir avec le féminisme, repris-je, c’est que la vie de toutes les femmes, pour une féministe, a la même précieuse valeur. Le féminisme, ça voulait dire que la vie de la femme arabe avait autant de valeur que celle de sa mère. Supposez que les soldats arrivent ici, tout de suite, dis-je, et qu’ils obligent votre mère à sortir dans la rue, à se mettre à genoux et à nettoyer à mains nues du verre brisé ?

Je dis encore que le féminisme le concernait ; savoir quelle sorte d’homme il était, ou était en train de devenir, ce que ça lui ferait de faire du mal à d’autres ; comment cela le rendrait brutal ou sadique. Il répondit, en comprenant parfaitement : vous voulez dire, cela rendra facile plus de violer ?

Il dit que les Arabes méritaient d’être fusillés ; ils lançaient des pierres aux soldats israéliens ; je n’étais pas sur place, je ne savais pas, et de toutes façons, qu’est-ce que cela avait à voir avec le féminisme ? Je dis que les hommes orthodoxes lançaient des pierres aux femmes de Jérusalem parce qu’elles n’avaient pas les bras couverts jusqu’au poignet. Il répliqua que c’était ridicule de comparer les deux. Je dis que la seule différence que je pouvais voir était que les femmes ne portaient pas de fusil et n’avaient pas le droit de tirer sur les hommes. Il rétorqua que ce n’était pas la même chose. Je lui demandai de me préciser la différence. Une pierre n’est-elle pas une pierre – pour une femme également ? Ne sommes-nous pas des êtres de chair, ne saignons-nous pas ; ne pouvons-nous pas être tuées par une pierre ? Les soldats israéliens sont-ils réellement plus vulnérables que les femmes aux bras nus ? D’accord, dit-il, vous avez le droit de tirer sur les hommes ; mais alors vous devez passer en jugement comme nous si nous tuons des Arabes. Sa mère leva la tête pour dire qu’il y avait des règles, des règles strictes pour les soldats, oui, il y avait des règles, et elle n’avait pas honte de son fils. « Nous n’avons pas honte » disait-elle en implorant son mari qui se taisait. « Nous n’avons pas honte de lui ».

Je me souviens de la chaleur du soleil de Jérusalem. Des centaines de femmes habillées de noir s’étaient massées sur les pourtours d’une grande place de Jérusalem. Le mouvement des « Femmes en noir » a commencé à Jérusalem en même temps que l’Intifada, avec sept femmes qui assuraient une veille silencieuse pour manifester leur résistance à l’Occupation. A présent les centaines de femmes qui y participent chaque semaine dans trois villes sont accueillies par des sarcasmes grivois et parfois avec des pierres. Comme ces manifestations sont réservées aux femmes, elles représentent une confrontation à deux niveaux : ce sont des Israéliennes qui veulent la paix avec les Palestiniens ; ce sont des femmes qui occupent des lieux publics. Ces femmes portaient des pancartes en hébreu, en arabe et en anglais, disant : CESSEZ L’OCCUPATION. Un vendeur arabe donna à quelques unes d’entre nous, autant qu’il pouvait atteindre, des raisins et des figues pour nous aider à lutter contre la chaleur. Des hommes israéliens nous criaient des insultes au passage — des hommes lançant leurs injures depuis leur voiture — les voitures se suivant pare-choc contre pare-choc, les hommes essayant de rentrer chez eux avant le soir du Chabbath, moment où tout Jérusalem ferme. Il y avait aussi des hommes avec des pancartes et vociférant comme quoi les femmes étaient des traîtres et des prostituées

Ainsi que la plupart des manifestantes, je venais du second colloque, celui organisé par les féministes laïques de base. Ce colloque était présidé par Nabila Espanioli, une Palestinienne qui parlait hébreu, anglais et arabe. Des Palestiniennes se levaient dans le public pour témoigner à la première personne des dommages que l’Occupation leur faisait subir. Elles parlaient notamment de la brutalité des soldats israéliens. Elles étaient humiliées, détenues de force, malmenées, menacées. Elles parlaient pour elles-mêmes et pour l’ensemble des femmes. Pour les femmes palestiniennes, l’Occupation est un Etat policier, et la police secrète israélienne constitue un danger permanent ; il n’y a pas de « lieu sûr ». Je savais déjà que j’avais du sang palestinien sur les mains. Ce que j’ai découvert en Israël, c’est qu’il n’est pas plus facile de s’en laver que du sang juif — et que c’est aussi le sang des femmes.

J’avais rencontré Nabila lors de ma première nuit en Israël, à Haïfa, chez une Israélienne qui donnait une merveilleuse réception de bienvenue. C’était une nuit chaude et parfumée. Son beau petit appartement ouvert à l’air nocturne était empli de femmes de Jérusalem, de Tel Aviv, de Haifa — des féministes qui combattaient pour les femmes, contre la violence. C’était le soir du Chabbath et il y eut une cérémonie féministe très simple – rompre le pain, une miche, toutes ensemble; des mots laïques de paix et d’espoir. Et je me retrouvai à parler avec cette Palestinienne. Elle parlait à toute vitesse de la pornographie. C’était son domaine de recherche et elle le connaissait de part en part, s’y reconnaissait elle-même, le subissant, agressée. Elle me confia que c’était là le coeur de sa résistance à la fois au viol et au racisme à connotation sexuelle. Elle aussi voulait la liberté et elle se heurtait à tout cela sur son chemin. Je pensai : si nous partageons tant de choses, qui peut nous séparer ? Nous voyons les femmes avec les mêmes yeux.

En Israël, il y a occupés et occupées : les Palestiniens seront libres les premiers. Je n’ai retrouvé aucun de mes arbres.

(traduit de l’anglais (USA) par Françoise Armengaud)

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