Pris entre deux feux

(Ministère des Affaires Étrangères – 37, quai d’Orsay – Paris 7° – 15 Novembre 2015)

Le respect dû aux victimes et au deuil de leurs familles, à tous les destins mutilés et brisés des survivants ne peut et ne doit empêcher de réfléchir au pourquoi et au comment.

Carl-Philipp-Gottlieb von Clausewitz, officier général de Sa Majesté le Roi de Prusse, auteur en 1812 de De la Guerre, et le chinois Sun Tzu, au VIeme siècle av. J.-C., auteur, lui, de L’art de la Guerre, tous deux célèbres théoriciens de la chose, avaient coutume de dire qu’un chef militaire qui s’était « laissé prendre entre deux feux », devait être mis à pied par son Empereur. Mis à pied, non pas versé dans l’Infanterie. Mais destitué et dégradé !

A ces deux fameux polémologues maintenant universellement reconnus, nous soumettrons l’éloquent exemple de deux chefs de guerre, Nicolas Sarkozy et François Hollande, tous deux pris au piège désastreux de l’encerclement, non pas qu’ils ne l’aient pas vu venir, mais qu’ils s’y soient singulièrement exposés, pour ne pas dire qu’ils l’aient organisé.

La première règle méconnue par nos deux stratèges est que lorsque l’on intervient militairement à l’extérieur, que ce soit justifié ou non, là n’est pas la question, il faut veiller au front que l’on va voir s’ouvrir automatiquement à l’intérieur, sur son propre sol. La France est le pays de l´UE  comptant la plus importante population de culture musulmane. Nous précisons bien « de culture », pour éviter les fâcheuses simplifications dont sont coutumières nos médias, parlant à qui mieux mieux de communauté musulmane ou d’origine musulmane. Car, « culture musulmane » ne signifie pas que l’on soit croyant ou pratiquant.  Il n’est pas inintéressant de savoir, chiffres officiels, que près de 500 à 1000  jeunes français ont fait le voyage du djihâd en Irak ou en Syrie. Et que de plus, 40 % d’entre eux seraient des « convertis », donc initialement de « culture chrétienne ».

Cela avait été toute la lucidité de Jacques Chirac, lorsqu’il refusait, en 2003, d’embarquer la France derrière Georges Bush et ses néoconservateurs dans la désastreuse opération irakienne. Prudence, avait-il confié, n’allons pas ouvrir un front intérieur ! A quoi songeait-il ?

Car l’époque est maintenant révolue, celle où l’on pouvait impunément envahir ou agresser des potentats africains ou moyen-orientaux et jouer au gendarme, sans risquer d’offrir des opportunités de riposte à l’adversaire, sur son propre sol, le sol national. La mondialisation de l’information, des transports et des idéologies est passée par là.

Depuis 2011, nos deux stratèges, successivement, ont lancé quatre opérations extérieures (Opex, dans le langage militaro-politique) : Libye, Mali, Centrafrique, et maintenant Irak – Syrie – Daech.

Ne discutons pas de leurs justifications, c’est une autre question. Mais le fait est que nous sommes en guerre continue depuis maintenant plus de quatre ans, sans en avoir défini précisément les objectifs, débattu de l’opportunité, ni examiné l’impact, l’utilité et les bénéfices. Nous n’en sommes pas encore au bourbier (enlisés serait la bonne formule), mais peut-être pas très loin.

En dehors du gigantesque work-shop à ciel ouvert que constituent ces opérations pour la vente de notre matériel militaire à Sissi, Salman et autres joyeux compères, où est de tout cela le bénéfice pour la crédibilité de la France à l’ONU et sur la scène internationale ? Restons-en là pour l’aventure extérieure.

Simultanément à l’aventure extérieure, nos deux chefs de guerre mènent avec persistance, depuis 2008, sous le patronage de la troïka européenne, une politique intérieure austéritaire et de récession économique, lançant ainsi, sur le sol national, les grandes manœuvres de la guerre sociale : austérité, écrasement salarial, martèlement fiscal des couches moyennes et populaires, recul de l’âge de la retraite et envolée du chômage subséquente, notamment celui des jeunes.

A quel endroit, une Société soucieuse de son avenir, doit-elle trouver sa jeunesse ? A l’école, à l’université, à l’usine ou au bureau, ou encore aux champs. Les cinq, mon capitaine, aurait répondu l’humoriste, mais pas simultanément.

Au pays de Nicolas Sarkozy et de François Hollande, il existe un autre endroit où trouver la jeunesse : aux files d’attente de Pôle-Emploi. Et pour cette partie d’entre elle qui refuse de s’y astreindre, dans l’inoccupation ou le guet dans les cages d’escalier des grands ensembles ; les parades en ville en BMW ou en Audi acquises par le frauduleux trafic des filles, mais aussi des armes et de la drogue ; enfin, c’est plus rare et tant mieux, en prison pour les précédentes raisons. Un psychanalyste réputé, spécialiste du fait religieux, Fehti Benslama rajoute de plus qu’aujourd’hui, le jihadisme est devenue la drogue la plus répandue sur le marché d’Internet, la plus excitante, la plus intégrale. A la destination de tous les désespérés d’eux-mêmes et de leur monde.

Quand de plus, une partie d’entre elle pense, à tort ou à raison, qu’elle en est là pour des raisons de faciès ou de consonance patronymique, il n’est pas difficile d’imaginer quelle proie rêvée elle est devenue pour tous les prédicateurs et vendeurs de paradis traînant aux abords des prisons ou sur la Toile.

L’étau s’est refermé : guerres incertaines et sans principes à l’extérieur, et, à l’intérieur, abandon d’une partie de la jeunesse, même infime cela suffit, aux recruteurs fanatiques de l’ombre. Point final. L’adresse extraordinaire au Congrès, le deuil national et l’air grave dans les cimetières n’y changeront rien.

 Si, arrivés où nous en sommes, il est bien sûr hors de question de renoncer à frapper militairement le fanatisme à la source, il n’empêche que nous ne sortirons de ces impasses que par la relance sérieuse, et pas en traînant les pieds, M. Fabius s’il vous plaît, relance d’une grande diplomatie arabo-africaine, et relance économique, sociale et éducative intérieure. Desserrer les deux branches de l’étau. Relance qu’appellerait entre autres la transition énergétique, bien loin des singeries et des simagrées de communication du prochain Sommet Ecologique Mondial de Paris.

Jean Casanova, 15 novembre 2015

4 réponses à “Pris entre deux feux

  1. Dommage qu’à l’instar des journalistes (eux, c’est par incompétence et suivisme) et des élites politiques et diplomatiques françaises, M.Casanova ne comptabilise pas l’intervention française en Côte d’Ivoire…qui eut pourtant lieu en 2011, juste avant celle en Libye… mais probablement l’atlantisme français en Afrique francophone l »intéresse moins.

  2. Remarque tout à fait pertinente de Totote, merci Totote.
    M.

  3. « en Audi acquises par le frauduleux trafic des filles, mais aussi des armes et de la drogue »

    Encore une fois, les femmes sont le point aveugle de la réflexion. La jeunesse est masculine, les jeunes femmes sont reléguées au rang d’objet de consommation telles la drogue ou les armes…

    Les femmes sont des êtres humains aussi, et elles méritent d’être intégrées à la réflexion autrement que comme bien de consommation dont les hommes vont disposer…

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