Refuser le plomb et l’ombre

9782021283709FS« Le sauve qui peut la vie, c’est la ligne de fuite, l’échappée parfois belle ».

L’auteure parle, entre autres, de parier sur l’embellie, d’appétence au bonheur, d’optimisme de la volonté. « J’aimerais que ce livre, écrit sur fond de drames passés, collectifs et privés, soit une lecture revigorante, une sorte de fortifiant pour résister au mauvais temps présent ».

Quelques remarques au gré de perceptions très subjectives.

Histoires, mémoires, passés et lectures au présent, souvenirs et reconstructions, regards lucides sur des mondes disparus, celles et ceux qui font famille, la chambre partagée « Quatre-vingts centimètres de distance pour huit ans d’écart, c’était trop peu », projections et interrogations « Car des rêves comme des cauchemars de ma mère, j’ignore presque tout », des noms, enfances et adolescences…

Je souligne les belles pages autour du suicide, personnelles ou distanciées par l’analyse, « En désespoir de cause »… « Il restera toujours une part d’énigme », ne pas faire violence à la personne qui n’a plus voix au chapitre, la/le suicidé-e un humain, respecter leur échappée…

Le lexique yiddish très limité, les lectures, « Cette génération-là, la mienne, protégée du passé, arrivait comme une promesse », les constellations imaginaires, « Dans ma famille, il y a des semelles de plomb, qui entraînent par le fond, et des ornements de plumes qui frémissent au vent ».

Famille dans la tourmente, Lodz, les migrations, des plumassiers, la mémoire et le réel, la seconde guerre mondiale, les frontières du Moi violées, les « Juifs de Kippour », les noms, les assignations intolérables, l’incorporation des bonnes manières jusqu’à l’intolérance…

J’ai apprécié particulèrement les paragraphes sur l’émigration, le saut complet dans l’inconnu, « Le Silence de la mémoire », la recomposition de mondes chaleureux « idéalisé dans une géographie affective », les liens perdus, les processus de discrimination, le stigmate « Il désigne, décrit, définit. Ce n’est pas seulement un signe, c’est un signal et un signalement ».

Mais aussi, « l’héroïsme des immigrés », ces « aventureux des temps modernes », les terres promises recherchées, les pays de droit sans persécution, les brillants attraits de la modernité espérée, le divers et le semblable, « S’en tenir aux différences justifie l’indifférence », un comparatisme ambitieux, la double fragilité économique et administrative, les oublis, le mépris et l’ostracisme, la « fidélité d’une mémoire en alerte », les expériences vives, faire cause commune, « ils ont beaucoup à nous apprendre », les accents, échos d’une langue dans une autre…

La mémoire et ses aléas, nous ne sommes pas des automates ventriloques de l’histoire ou des conditions sociales, le « combat juif pour la mémoire », le talmudisme révolutionnaire, « nous n’avons pas appris à durer », l’autonomie du sujet, les relais des « transmissions défaillantes », le coté plume et le coté plomb, « la résistance et la vitalité », les justes réflexions autour de la transformation d’un « génocide » particulier en « étalon du mal absolu », les affinités des combats d’émancipation, la commune humanité, les actions pour faire valoir ses droits, la compassion qui s’égare dans l’émotion et l’inaction…

Il n’y a rien d’inexorable dans l’histoire, pas d’hérédité du malheur, mais bien des héritages à assumer… « Voire même, ériger sur fond de fêlures et de mélancolies, une morale de la solidarité et de l’engagement », la part de liberté envers et contre tou-te-s.

Un livre plein d’échos, de l’urgence de l’heure, d’un « passé plein d’à-présent »…

« Mieux vaut apprendre du souvenir pour rebondir, résister et créer de nouvelles solidarités »

Parmi les livres de l’auteure :

Causes communes. Des Juifs et des Noirs : la-memoire-aussi-sechange-et-nous-change-sans-que-chacun-pour-autant-soit-depossede-de-la-sienne/

Le silence de la mémoire. A la recherche des Juifs de Plock, Plon 1989

Changer de nom, Stock 1995

Pensons d’ailleurs, Stock 2004

Nicole Lapierre : Sauve qui peut la vie

La librairie du XXIe siècle – Seuil, Paris 2015, 256 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

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