Aujourd’hui pour la 1ère fois en Allemagne une émission de télé évoque la pénalisation des acheteurs de sexe

« Les clients de la prostitution doivent-ils être poursuivis ? » Sous ce titre la chaîne Radio télévision du sud-ouest interroge la ministre des affaires sociales du land de Bade Wurtemberg Katrin Altpeter (socialiste) et une assistante sociale des services de santé de la ville de Stuttgart Sabine Constabel. Celle-ci signale depuis plusieurs années aux responsables politiques de sa ville et de son land, dont Stuttgart est la capitale, l’état de santé catastrophique des prostituées, leur nombre croissant et leur jeune âge.

Jusqu’à présent ses appels étaient restés lettre morte et les responsables se contentaient d’évoquer la loi fédérale de 2002 qui autorise le proxénétisme et la prostitution, et les témoignages très médiatisés de quelques prostituées très minoritaires, devenues riches et influentes, elles mêmes en position de proxénètes par rapport à des femmes plus vulnérables qu’elles, dont elles facilitent l’entrée dans la prostitution.

Seules quelques associations et quelques citoyennes et citoyens subissant le voisinage des bordels géants avaient pris jusqu’ici la mesure des dimensions qu’a pris la prostitution dans beaucoup de grandes villes allemandes, surtout depuis l’entrée de la Bulgarie et de la Roumanie dans l’Union Européenne en 2007. La plupart des associations, qui viennent en aide aux prostituées, soutiennent le système prostitutionnel et considèrent que leur mission consiste à aider les femmes à vivre dans cette situation en protégeant au mieux leur santé et leur survie économique, elles n’envisagent pas de les aider à en sortir. Beaucoup d’entre elles considèrent que ce serait utopique et aboutirait à mettre ces femmes dans des difficultés encore plus grandes.

Deux exceptions, KARO, une initiative de Plauen, près de la frontière tchèque, et SOLWODI, une association catholique basée dans la vallée du Rhin, critiquent ouvertement le système prostitutionnel et la caution que lui confère l’Etat allemand. Elles aident les femmes à en sortir et à se reconstruire après les traumatismes et subissent de nombreuses pressions de la part des institutions politiques et judiciaires pour ne pas dénoncer les véritables acteurs de l’exploitation sexuelle des femmes, à savoir les hommes qui y ont recours, trop souvent hauts placés dans ces mêmes institutions.

Depuis 2012 cependant, lorgnant sur l’initiative française, quelques groupuscules féministes ont articulé des positions abolitionnistes dans l’espace publique osant regarder en face la profonde détresse des femmes soumises à la violence prostitutionnelle et osant surtout en nommer les auteurs. Ces groupes très minoritaires au sein du féminisme allemand ont tenté de faire entendre les voix de Sabine Constabel et de quelques autres, témoins privilégiées de cette violence endémique. La conviction que le modèle suédois de pénalisation des acheteurs de sexe est un modèle à imiter par tous les pays d’Europe, proclamée par Mary Honeyball au parlement européen en Février 2014 a commencé à faire son chemin, même en Allemagne.

Auprès des femmes et des hommes politiques allemands cependant, l’appel de Mary Honeyball reste lettre morte. « Inapplicable », « incompatible avec notre conception de la liberté », « irréaliste » sont les commentaires que l’on entend le plus souvent. Dans les cercles d’expertEs au sein des partis politiques, la pénalisation des acheteurs de sexe est frappée d’une sorte d’interdit de penser.

En octobre 2015 Katrin Altpeter ose franchir la limite idéologique de son parti et de toute la classe politique allemande : elle prend publiquement position pour le modèle suédois lors d’une table ronde et ce soir lors d’une émission de télévision, sur une grande chaine publique à une heure de grande écoute. Une étape est franchie. Le tabou est brisé. Reste à espérer que d’autres suivront, que la classe politique dans son ensemble reconnaîtra en l’abolitionnisme la seule voie d’action digne d’une société paritaire, égalitaire et moderne. En France et partout en Europe cette idée fait son chemin, désormais en Allemagne aussi.

Florence-Lina Humbert

http://www.swr.de/zur-sache-baden-wuerttemberg/prostitutionsgesetz-sollen-die-freier-bestraft-werden/-/id=3477354/did=16166958/nid=3477354/1dgzson/index.html

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