Entretien avec un ouvrier social-démocrate à propos du front unique de défense (deux extraits)

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

fascis_12_avb23  février 1933

Les adversaires serrent les rangs devant le danger commun

Imaginons un instant qu’un membre communiste du comité d’entreprise de chez Aschinger déclare au membre-social-démocrate : « Puisque le Vorwärts a qualifié mon attitude dans la question des salaires d’acte de trahison, je ne veux pas défendre avec toi ma tempe et ta nuque contre les balles fascistes. » Malgré la plus grande indulgence, on ne saurait qualifier cette réponse autrement que d’inepte. Le communiste sensé, le bolchevik sérieux, dira au social-démocrate : « Tu connais mon hostilité à l’égard du Vorwärts. Je m’emploie et m’emploierai de toutes mes forces à saper l’influence néfaste qu’a ce journal parmi les ouvriers. Mais je le fais et le ferai par la parole, par la critique et par la persuasion. Les fascistes veulent, eux, anéantir physiquement le Vorwärts. Je te promets de défendre avec toi ton journal jusqu’à la limite de mes forces, mais j’attends de toi qu’au premier appel tu viennes aussi défendre la Rote Fahne, quelle que soit ton opinion à son égard. »

N’est-ce pas une façon irréprochable de poser la question ? Cette façon ne répond-elle pas aux intérêts élémentaires de l’ensemble du prolétariat ?

Le bolchevik ne demande pas au social-démocrate de modifier l’opinion qu’il a du bolchevisme et des journaux bolcheviks. Il ne demande pas davantage que le social-démocrate prenne l’engagement, pour toute la période de l’accord, de taire l’opinion qu’il a du communisme. Cette exigence serait absolument inadmissible. « Aussi longtemps, dit le communiste, que je ne t’aurai pas, ou que tu ne m’auras pas convaincu, nous nous critiquerons l’un et l’autre en toute liberté en employant les arguments et les expressions que chacun de nous jugera nécessaires. Mais quand le fasciste voudra nous enfoncer un bâillon dans la bouche, nous lui donnerons ensemble la riposte ! » Un ouvrier social-démocrate sensé peut-il opposer un refus à cette proposition ?

La polémique entre journaux communistes et -sociaux-démocrates, aussi acerbe soit-elle, ne saurait empêcher les typos de ces journaux de conclure un accord de combat pour organiser une défense commune de leurs imprimeries contre l’agression des bandes fascistes. Les députés sociaux-démocrates et communistes au Reichstag et aux Landtags, les conseillers municipaux, etc., sont eux-mêmes obligés de se prêter main-forte quand les nazis font appel aux cannes et aux chaises. Faut-il encore des exemples ?

Ce qui est vrai dans chaque cas particulier est aussi vrai en règle générale : la lutte irréductible à laquelle se livrent la social-démocratie et le communisme pour la direction de la classe ouvrière ne peut pas et ne doit pas les empêcher de serrer les rangs quand les coups menacent l’ensemble de la classe ouvrière. N’est-ce pas évident ? (…)

***

Les tâches et les méthodes du front unique

Le front unique doit avoir ses organes. Point n’est besoin d’imaginer quoi que ce soit : la situation même dicte la nature de ces organes. En maints endroits, les ouvriers ont d’ores et déjà suggéré la forme d’organisation du front unique, en l’espèce des cartels de défense s’appuyant sur toutes les organisations et entreprises prolétariennes locales. C’est une initiative qu’il faut saisir, approfondir, affermir, élargir, en couvrant les centres industriels de cartels, en les rattachant les uns aux autres et en préparant un congrès de défense ouvrier allemand.

Le fait que les sans-travail et les ouvriers occupés deviennent de plus en plus étrangers les uns aux autres porte en lui un danger mortel, non seulement pour les conventions collectives, mais aussi pour les syndicats, sans même qu’il soit besoin de croisade fasciste. Le front unique entre sociaux-démocrates et communistes signifie avant tout le front unique des ouvriers occupés et des chômeurs. Sans cela, toute lutte sérieuse en Allemagne est en général inconcevable.

La RGO doit entrer dans les syndicats libres en tant que fraction communiste. C’est là une des principales conditions de succès du front unique. Les communistes doivent jouir à l’intérieur des syndicats des droits de la démocratie ouvrière et en premier lieu d’une entière liberté de critique. De leur côté, ils doivent respecter les statuts des syndicats et la discipline de ces derniers.

La défense contre le fascisme n’est pas une chose isolée. Le fascisme n’est qu’un gourdin dans les mains du capital financier. Le but de l’écrasement de la démocratie prolétarienne est de relever la norme d’exploitation de la force de travail. Il y a là un champ immense pour le front unique du prolétariat : la lutte pour le pain quotidien, étendue et accentuée, aboutit directement, dans les conditions actuelles, à la lutte pour le contrôle ouvrier sur la production.

Les fabriques, les mines, les grands domaines ne remplissent leurs fonctions sociales que grâce au labeur des ouvriers. Est-il possible que ceux-ci n’aient pas le droit de savoir où le possédant achemine l’entreprise, pourquoi il réduit la production et chasse les ouvriers, comment il fixe les prix, etc. ? On nous répondra : « Secret commercial ». Qu’est-ce que le secret commercial ? Un complot des capitalistes contre les ouvriers et le peuple tout entier. Producteurs et consommateurs, les ouvriers doivent à ce double titre -conquérir le droit de contrôler toutes les opérations de leurs entreprises, démasquer la fraude et le mensonge pour défendre leurs intérêts et les intérêts du peuple entier, faits et chiffres en mains. La lutte pour le contrôle ouvrier sur la production peut et doit devenir le mot d’ordre du front unique.

Sur le terrain de l’organisation, les formes nécessaires de coopération entre ouvriers sociaux-démocrates et ouvriers communistes se trouveront sans peine : il faut seulement passer des paroles aux actes. (…)

Léon Trotsky : Contre le fascisme. 1922-1940

Editions Syllepse,

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_66_iprod_633-contre-le-fascisme.html, Paris 2015, 944 pages, 25 euros

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