La lutte de l’église sous le fascisme

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

fascis_12_avb19 août 19351

Chers camarades,

J’arrive rarement maintenant à lire des journaux allemands. Je tire mes informations sur les affaires intérieures allemandes essentiellement des journaux étrangers. Aussi ai-je beaucoup de réserves en abordant ces questions. En outre, elles sont en elles-mêmes tout à fait uniques. C’est pour ainsi dire pour la première fois qu’elles sont à l’ordre du jour de la classe ouvrière. C’est pourquoi il nous faut – c’est du moins ce qu’il me semble – conduire cette discussion avec la plus grande considération pour les points de vue adverses. Autrement, des camarades pourraient facilement se décourager d’exprimer leur opinion. Aussi, ce que je vais dire dans les lignes qui suivent ne peut avoir qu’un caractère expérimental. […]

Je ne puis être d’accord avec ce qui est dit de nos tâches dans les usines, dans la section 13 des thèses du comité en émigration. C’est précisément au cours des périodes de contre-révolution la plus profonde que le travail dans les usines nous offre notre meilleure chance. Dans toutes les usines, il existe certainement des groupes de vieux ouvriers sociaux-démocrates, et même de vieux communistes, qui se connaissent très bien les uns les autres, se font mutuellement une confiance totale et peuvent se comprendre d’un geste anodin. Ils soupçonnent quiconque est nouveau, quiconque vient d’ailleurs, mais se font les uns aux autres une confiance totale. Si nous arrivons à être admis dans leurs rangs, nous y trouverons un milieu favorable, une protection contre les agents de la police et une base pour nos activités ultérieures. […]

Les sections 17 et 18 traitent de la question de la 4e Internationale et du défaitisme. Actuellement, la question de la guerre fournit la meilleure voie pour poser avec succès la question de la 4e Internationale. […] Il faut désormais poser très concrètement la question du défaitisme. L’ouvrier révolutionnaire allemand ne veut absolument pas devenir l’instrument de l’impérialisme français, et c’est à cela que le pousse le stalinisme. Les Pieck2, Cachin, etc., ne peuvent qu’effrayer l’ouvrier allemand et le détourner du défaitisme. […]

Sur la question de l’Église3, je pense que le mieux est d’aller au fond du problème et de commencer par la citation suivante de la camarade Dubois [Ruth Fischer]4 à la réunion de la commission du 15?juillet : « Dubois : ne peut comprendre pourquoi Nicolle [Erwin Wolf]5 peut concilier le mot d’ordre terriblement extrémiste de “À bas les ex-ministres radicaux !” avec celui de “Soutien de l’Église en Allemagne !” ».

Bien entendu, il n’est pas question de soutenir l’Église. Pour nous, il ne peut être question que de savoir si oui ou non nous soutenons la lutte politique des protestants et des catholiques pour demeurer protestants ou catholiques, et agir en tant que tels. La réponse à cette question est oui. Il va sans dire que, dans le cours de cette lutte, nous n’allons pas nous engager dans un soutien de la religion et de l’Église, mais souligner, autant que nous le pourrons, notre opposition à la religion et à l’Église. […]

Supposons – ce n’est pas si difficile – que, demain, les -fascistes commencent à détruire les temples de la franc-maçonnerie ou à écraser les journaux radicaux – et cela s’est produit de façon épisodique. Il va sans dire que les ouvriers iront dans la rue pour défendre les temples des francs-maçons. Mais qu’est-ce que la franc-maçonnerie ? Une sorte d’Église chargée de faire plier la petite bourgeoisie libre-penseuse devant les intérêts de la haute finance. Pouvons-nous la soutenir ? Non, jamais. Nous pouvons et nous devons cependant défendre son droit à l’existence, face aux attaques fascistes, le fusil au poing si nécessaire. Pour être capable de faire cela, la classe ouvrière doit rester révolutionnaire et être prête au combat. Mais cela, le Front populaire l’empêche. C’est pour cette raison qu’il faut chasser du Front populaire la petite bourgeoisie radicale, afin de pouvoir défendre même la franc-maçonnerie, si l’occasion s’en présente. Il n’y a pas là la moindre contradiction. Si nous arrivons à éclaircir totalement ce malentendu, alors je crois que nous pourrons aussi jeter un peu de lumière sur la question de l’Église allemande.

Dans la société moderne, l’Église épouse les intérêts du capital financier, c’est-à-dire du pouvoir dominant. Mais la sphère de son influence demeure avant tout la petite bourgeoisie et les travailleurs qu’elle influence, leurs femmes, etc. Chez les ouvriers, la fonction de l’Église qui réconforte et qui console a depuis longtemps été remplie par la social-démocratie qui a, dans une large mesure, supplanté l’Église. La petite bourgeoisie, soumise à une pression toujours plus forte, ne peut se passer de l’Église tant qu’elle demeure la petite bourgeoisie. Telle est l’essence du conflit actuel en Allemagne.

D’incroyables contradictions internes, infiniment plus profondes qu’en Italie, et qui vont s’aggravant sans cesse, amènent l’État à des niveaux de concentration toujours plus élevés. L’État fasciste déifié ne peut pas tolérer de concurrence, et ne la tolérera pas. Le national-socialisme veut absorber la religion et déifier l’État. Mais, dans la mesure où l’État fasciste, en train de « réarmer » furieusement, soumet la petite bourgeoisie à une pression sans cesse accrue, cette dernière ne peut pas renoncer à la consolation mystique de l’Église pour les blessures que l’État lui inflige. Socialement parlant, ce n’est qu’une division du travail entre Église et État. Mais tout petit bourgeois croyant est déchiré en lui-même par cette division du travail qui est devenue un conflit politique. Hélas ! Deux âmes s’affrontent dans sa poitrine. Il s’agit d’aiguiser ce conflit – et surtout de le diriger contre l’État.

Les couches dirigeantes de la bourgeoisie ne se sont naturellement pas mises sur la touche. Elles ont laissé la bande d’Hitler s’emparer du pouvoir, mais l’aventurisme des fascistes est pour elle un sujet de constante préoccupation. Les hésitations de Hindenburg au sujet de la nomination d’Hitler sont également symboliques de l’attitude de ces couches. Elles considèrent l’Église comme une institution éternelle – comme dit Lloyd George –, la centrale énergétique de tous les partis politiques, c’est-à-dire des partis dominants. Elles ne considèrent pourtant les nazis que comme un secours d’urgence. Aussi encouragent-elles le combat de l’Église et, en même temps, avec les pères de l’Église, s’efforcent-elles de rester dans les limites de la « raison ». Quand nous parlons d’un « soutien » à cette lutte, cela signifie avant tout un soutien contre l’État nazi et, deuxièmement, contre celles des classes dirigeantes qui excitent cette lutte tout en s’efforçant en même temps de la freiner, afin de préserver le rempart que constitue Hitler.

Des mots d’ordre comme « séparation de l’Église et de l’État » et « séparation de l’Église et de l’école » sont, bien entendu, justes en eux-mêmes, et il faut les mettre en avant quand la situation l’exige. Mais en fait ils ne tombent pas juste. Car ce dont il s’agit maintenant, c’est du droit des catholiques et des protestants de consommer leur opium religieux sans que cela leur nuise, ou menace leur existence, indépendamment de la question de savoir si l’Église en tant que telle est séparée de l’État. Ce dont il s’agit avant tout, c’est d’une question de liberté de conscience, donc d’égalité des droits, quelle que soit la foi dont il s’agisse (païenne, catholique, protestante, etc.), et du droit de former des organisations (organisations catholiques de jeunesse, etc.).

La discussion sur le terme de soutien inconditionnel me paraît relever plutôt de la sémantique. Personne, naturellement, ne songe à suggérer que nous devrions soutenir toute revendication soulevée par l’opposition que l’Église inspire, comme, par exemple, l’extension de l’instruction religieuse dans les écoles ou l’augmentation des subventions de l’État aux Églises, etc. J’ai employé le terme inconditionnel pour signifier que nous avions à remplir nos obligations vis-à-vis de ce mouvement d’opinion sans poser aucune condition aux organisations concernées. Il va de soi qu’il faut le faire. Quelles conditions pourrions-nous poser dans les conditions actuelles, et quel parti d’opposition voudrait les accepter ? Notre tâche est simplement de trouver des voies et moyens réels et efficaces pour intervenir dans cette lutte, pour encourager et élargir l’opposition religieuse démocratique, donner de l’aide aux jeunes catholiques – surtout aux jeunes ouvriers – dans leur lutte (et non à la police nazie qui veut détruire les organisations des Églises, etc.). De la même façon, nous avons toujours pris en Russie la défense de l’Église arménienne dans sa lutte pour son autonomie et soutenu la lutte des différentes sectes paysannes et petites-bourgeoises contre l’Église orthodoxe intégrée à l’État – et nous avons parfois remporté là-dessus de grands succès.

Il est très vraisemblable que les forces en sommeil du prolétariat subiront un choc qui les éveillera de la part de cette opposition qui s’éveille contre l’État fasciste, une opposition qui a une base sociale petite-bourgeoise. Naturellement, ce n’est pas sûr. Ce serait sûr s’il y avait sur la scène un parti révolutionnaire fort et avisé. Mais il n’y en a pas. Nous en sommes tout justes au commencement. Nous devons faire notre possible. Par-dessus tout, cette question a une valeur énorme pour l’éducation de nos cadres, qui ont conservé peut-être trop longtemps une orientation purement propagandiste. Il me semble qu’il faut absolument prendre le tournant6. Le conflit avec l’Église peut non seulement constituer un point de départ, mais il peut aussi créer des conditions meilleures.

Léon Trotsky : Contre le fascisme. 1922-1940

Editions Syllepse,

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_66_iprod_633-contre-le-fascisme.html, Paris 2015, 944 pages, 25 euros

1. Extraits d’une lettre à la direction de l’IKD. L’intégralité de ce courrier a été publiée sous ce titre aux États-Unis en septembre 1936 dans New International. Nous avons conservé ce titre, contrairement au choix de l’Institut Léon Trotsky qui l’avait intitulé « Réflexions sur la situation allemande » (Léon Trotsky, oeuvres, t. 6, juin-septembre?1935, Paris, EDI, 1979).

2. Pieck, Wilhelm (1876-1960) : Membre du KPD, dont il participe à la fondation. Membre du bureau politique en 1929, il est ensuite un dirigeant de l’Internationale communiste. Après son retour de Moscou, il devient en 1949, jusqu’à sa mort en 1960, le premier chef d’État de la République démocratique allemande.

3. Alors que le régime nazi s’attaque aux Églises, la direction de l’IKD leur manifeste son soutien « inconditionnel ». Toutefois, cette prise de position provoque un désaccord qui divise le secrétariat international. Léon Sedov soutient cette position, tandis que Ruth Fischer s’y oppose.

4. Fischer, Ruth (1895-1961) : Participe à la fondation du Parti communiste d’Autriche, elle sera ensuite une dirigeante du Parti communiste allemand. Accusée par Staline et Boukharine de « déviationnisme d’ultra-gauche » elle est, avec son compagnon Arkadi Maslow, exclue en 1924 du KPD et de l’Internationale communiste ; elle est également condamnée à mort par contumace pour « trotskisme ». En exil, elle rend visite à Trotsky lors de son séjour en France. Réfugiée aux États-Unis, elle deviendra au début de la guerre froide, une activiste anticommuniste.

5. Wolf, Erwin (1902-1937) : Membre du KPD, il rejoint l’Opposition de gauche. Émigré en France, il devient secrétaire de Trotsky en Norvège. Il est enlevé en Espagne par le Guépéou et assassiné.

6. Le « tournant » dont il est ici question est une invitation faite par Trotsky à ce que que ses partisans sortent de la propagande générale, notamment anticléricale, pour s’emparer d’une question nouvelle – la défense de la liberté religieuse contre les attaques nazies – et qu’ils s’insèrent dans le mouvement qui semble se dessiner.

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