La nation comme association libre

Inviter à la relecture de La question des nationalités et la social-démocratie, l’ouvrage d’Otto Bauer paru en 1907, pour appréhender les questions soulevées par les « nationalismes » et les « ethnicismes » contemporains, nous expose à faire figure d’archivistes du marxisme. Notamment en France où son accès, en dehors de quelques morceaux choisis1, est resté réservé aux germanophones… jusqu’en 19872. Mais cette diffusion et cette influence limitées ne doivent pas masquer que les austro-marxistes ont joué un rôle novateur à un moment où Kautsky n’opposait aux révisionnistes que la fidélité nécessaire aux fondateurs, autrement dit l’impasse de l’orthodoxie. Et si rechercher aujourd’hui chez Bauer un ensemble conceptuel achevé serait un contre-sens, il y a dans son œuvre une « singularité » qui reste très stimulante dans l’approche que l’on peut avoir des affrontements nationaux, ethniques de notre temps.

Partout sur la planète, de nombreuses situations démontrent, s’il en était besoin, que les réponses de principe – comme le droit à l’autodétermination – réputées définitives, doivent être repensées. De nouvelles représentations, de nouvelles réponses doivent être proposées pour qu’un nouveau consensus émerge.

Cela paraîtra certainement inutile à ceux qui ont, peu ou prou, le sentiment que les métropoles capitalistes ont atteint « l’état de moindre imperfection » et que, ce dont il s’agit désormais, c’est d’étendre à l’Est et au Sud et au Centre (c’est-à-dire ici-même) ces « institutions rationnelles » que sont le marché et l’État de droit ou à ceux qui considèrent que l’universel républicain à la française (et son État) est l’horizon qu’il faut imposer. A l’opposé, celles et ceux qui ont l’ambition de contribuer à ce que naisse un nouveau projet de société et qui sont convaincus que les rapports sociaux contiennent des possibles très différents des hiérarchies et des inégalités que le néolibéralisme tend à restaurer et que, plus généralement le capitalisme instrumentalise, ne peuvent que se pencher sur les questions nationales, « ethno-culturelles » et « communautaires » de notre temps. Nous avons à comprendre les causes objectives et subjectives et les mécanismes de ces solidarités qui échappent à la « raison » majoritaire, à comprendre quelles solidarités, quelles voies et quelles alternatives nous permettront à la fois d’insérer dans une démarche progressiste ces questions (dans un bloc social) et de mettre en échec la vague national-chauvine qui enfle. Nous avons aussi à comprendre quel renouveau est porté par certains combats pour l’émancipation nationale et sociale. C’est cet objectif qui nous conduit à rencontrer « à nouveau » cette fameuse « question nationale ».

En 1908, dans ses Remarques sur la question des nationalités, Otto Bauer expose l’objectif qu’il s’assigne dans ses recherches sur les nationalités : « Replacer dans le contexte [de] la méthode marxienne de recherche historique tous les phénomènes de la conscience humaine, non seulement leur contenu manifeste (…), mais aussi leur contenu affectif et ses modalités (…), comprendre l’apparition des diverses formes des groupes sociaux à travers les mutations des forces productives et des rapports de production [et] comment chaque individu est inclu dans l’un de ces innombrables groupes, comment à travers chaque individu se rejoignent d’autres groupes encore ». Cette visée est au centre de la singularité d’Otto Bauer car elle évite deux écueils. En premier lieu, elle ne reste pas prisonnière des réflexes de la 2e Internationale, qui avait été amenée à découvrir la question nationale sous un angle organisationnel. En second lieu, elle ne limite pas la question nationale aux seuls peuples colonisés.

Bauer développe deux idées essentielles dans leur actualité.Il s’oppose d’une part à l’idée, commune à son époque, d’un substantialisme de la nation.Pour lui, la nation ne s’identifie ni à la langue ni à la communauté économique, ni au territoire, ni, a fortiori, à l’État (que celui-ci soit réputé « républicain », « démocratique » ou « ouvrier » ne changeant rien à l’affaire). D’autre part, il développe une conception d’auto-administration des « corporations nationales » en envisageant les cas où celles-ci occupent de manière homogène une ville ou un territoire et les cas où il en va différemment. Il réfute ainsi le programme par lequel les fédérations social-démocrates d’Autriche se proposent d’obtenir de l’État impérial une législation fixant les statuts des diverses langues et la protection des minorités.

La nation comme communauté de destin

C’est en 1924, à l’occasion de la réédition de son ouvrage, qu’Otto Bauer répond aux critiques de Kautsky dirigées contre la définition des nationalités comme communautés de destin et de culture : « La nation est une communauté de langue, dit Kautsky. C’est certain. Mais pouvons-nous nous satisfaire de cette constatation ? (…) Cela semble vraiment peu. Nous voulons identifier la communauté de langue elle-même comme un phénomène historique (…). Voilà pourquoi j’ai tenté de faire dériver la communauté de langue elle-même de la communauté de destin, de culture et de caractère. Ce n’est que grâce à ces transitions, me semble-t-il, que l’on peut jeter une passerelle entre l’évolution et la spécificité de la langue nationale d’une part, et le développement des forces productives et des rapports de production, qui façonne le destin de la nation, d’autre part (…). En fait, le centre de gravité de ma théorie de la nation ne réside pas dans la définition de la nation, mais dans la description du processus d’intégration dont est issue la nation moderne. S’il est un mérite que peut revendiquer ma théorie de la nation, c’est d’avoir pour la première fois fait dériver ce processus d’intégration de l’évolution économique, des transformations des structures sociales et de la division de la société en classes. »

Sur ce point essentiel, Pannekoek rejoint Bauer dans Lutte de classe et nation : « Ce n’est pas la langue qui est décisive, mais le processus de développement socio-économique. » Le contraste des situations entre la partie occidentale de l’Europe et les Empires du centre et de l’est éclaire la portée de cette opposition.

Au début du 20e siècle, les partis sociaux-démocrates de masse qui agissent dans les États-nations de l’ouest-européen n’ont guère de programme en matière de nationalités. Leurs prises de position contre la barbarie coloniale restent conjoncturelles à ce moment précis où s’intensifie l’édification des empires coloniaux. Cette opposition reste limitée, surtout si l’on veut bien se souvenir que, parmi les politiques coloniales des États européens, la politique française est alors une des plus actives et des plus brutales. Il faudra la Révolution russe pour que le droit à l’autodétermination des peuples dominés devienne un pivot de la contestation du capitalisme en Europe.

La situation est toute différente dans l’Empire russe où dans les usines et dans les grandes villes, des nationalités différentes se côtoient. Cette diversité se retrouve dans les organisations syndicales et politiques qui ont donc à connaître des discriminations exercées à l’encontre des minorités, les Juifs tout spécialement, et de la répression d’aspirations nationales comme celles des Polonais.

Mais c’est dans l’Empire austro-hongrois qu’une classe ouvrière en plein développement est directement confrontée à une dynamique nationale où les couches sociales urbaines jouent un rôle majeur. Dans le dernier quart du 19e siècle, la Bohême-Moravie passe du statut d’une dépendance principalement agricole pour devenir le second pôle de l’industrie de l’Empire. De 1860 à 1910, le nombre de salariés de l’industrie est multiplié par trois. La prolétarisation des paysans tchèques est alors massive et s’accompagne d’un fort courant d’émigration, vers la capitale d’Empire. A la veille de la guerre, Vienne compte un demi-million de Tchèques et de Slovaques, soit le quart de sa population. Dans les villes, l’urbanisation consécutive à la prolétarisation brutale de populations slaves remet en cause les fragiles équilibres de la bureaucratie impériale, symbolisés par les statuts des deux langues, allemande et tchèque. L’évolution est encore accentuée par le maintien en Bohême d’un bas niveau des salaires qui incite les ouvriers des anciens bassins industriels, en majorité germanophones, à émigrer vers la Saxe voisine. Le conflit entraîne la recherche de nouveaux aménagements à l’échelle de l’ensemble de la Cisleithanie. Aux élections de 1911, les sociaux-démocrates, qui recueillent 25% des suffrages exprimés, arrivent en tête dans les pays tchèques avec 37% des suffrages.

Tel est le contexte dans lequel Otto Bauer conduit sa recherche alors que s’accélèrent les transformations des rapports sociaux, où s’impose l’inversion des rapports historiquement institués entre populations allemandes et populations tchèques. Au terme de l’évolution, des premières – qui représentaient l’essentiel du « proto-prolétariat » et de la bourgeoisie – ne subsiste que la bourgeoisie liée à l’industrie ; les secondes au contraire cessent d’être principalement paysannes et grossissent les rangs de la bourgeoisie urbaine et, plus encore, forment les gros bataillons des industries nouvelles.

Si les problèmes se manifestent d’abord à propos de la langue, c’est bien des groupes sociaux, de leurs rapports à l’État et de leurs relations qu’il s’agit, dans les évènements contemporains à Otto Bauer comme dans ceux qui les ont précédé. Au 16e siècle, un patriciat de culture et de langue allemandes affirmait sa puissance à Prague et dans les principales villes de Bohême. Le passage dans l’orbite des Habsbourg, trois siècles plus tard, avait entraîné l’insurrection de bourgeois et de nobles qui optèrent pour l’étendard calviniste : le rétablissement de l’ordre impérial se fera au prix de l’exil de 150000 personnes, d’une réforme catholique brutale, d’une germanisation de la vie publique et surtout d’un second servage. L’industrialisation et l’urbanisation, en modifiant les statuts et les capacités collectives du peuple tchèque, s’inscrivaient à rebours des conditions et des politiques de la domination historique de Vienne en Bohême. L’observation directe de ces événements extraordinairement concentrés dans le temps était difficilement compatible avec la thèse du primat de la langue d’une part, d’une réaffirmation générale des droits des nations de l’autre. Otto Bauer l’a concentré dans la conception d’une réalité à reconnaître : la « communauté de destin et de culture » qui s’éprouve dans sa capacité à devenir maîtresse de son destin, à s’auto-administrer.

A l’inverse, Karl Renner s’inscrit dans une perspective d’aménagement de l’hégémonie allemande dans l’Empire d’Europe centrale. Sa critique porte sur l’impasse à laquelle aboutit le compromis intervenu en 1867 entre la dynastie des Habsbourg et la noblesse hongroise, mais il considère comme intrinsèquement supérieur l’État multinational. Le jugement qu’il porte sur le programme de Brno (Brünn), et qui déclare en premier point que « l’Autriche doit être transformée en un État fédératif de nationalités », doit être interprété en ayant à l’esprit le lassalisme qui marqua fortement les origines de la social-démocratie autrichienne. Lassalisme auquel le futur chancelier d’Autriche se rattache expressément : « Le germe du socialisme se trouve déjà en puissance dans toutes les institutions de l’État », écrivait-il en 1917. La classe ouvrière devant, avec la lutte pour le suffrage universel, désamorcer les conflits de nationalités et créer les conditions de la transformation de l’État.

La nation comme association de personnes

Otto Bauer en revanche ne suit aucun fil conducteur de cet ordre. Il n’y a chez lui aucune ambiguïté vis-à-vis de l’empire multinational ni sympathie pour un programme social-démocrate de maintien et de transformation de l’État impérial. En avril 1918, il fera adopter le programme de gauche qui substitue au programme de Brno, l’idée fondamentale du droit à l’autodétermination des peuples de l’Autriche-Hongrie. Mais Karl Renner développe à son tour la critique de la réponse exclusivement territoriale aux questions nationales. A sa suite, Otto Bauer reprend ce qu’il appelle le « principe de personnalité » où les nations s’organisent « sous forme d’associations de personnes totalement extérieures à toute administration étatique (…) La nation libre dans l’État libre ». Mais « qui, ajoute-t-il de façon prémonitoire, protège les nations contre l’État » ? Il critique donc ceux qui au congrès de Brno n’accordaient aux minorités qu’une « protection » et non un « droit » et élabore une problématique qui garde toute sa force dans l’imbroglio actuel des nationalités en Europe centrale et de l’est : « Les nations sont à constituer non en tant que corporations territoriales, mais en tant qu’associations de personnes. La répartition intérieure des nationalités devrait naturellement se faire d’après la densité de peuplement, les co-nationaux (…) d’une circonscription formeraient une communauté nationale, c’est-à-dire une corporation de droit public et privé (…). Ce n’est pas à l’État de décider qui doit être allemand ou tchèque [mais c’est] à partir d’une libre déclaration de nationalité des citoyens ».

La distinction radicale entre « nations dominante » et « nation dominée » reste toujours opératoire même s’il ne s’agit pas d’une notion immuable.En ce sens, la réaffirmation des droits nationaux des peuples dominés sur les territoires dont les aléas de l’histoire récente les a spolié est légitime (le droit des Palestiniens à une Palestine palestinienne ou des Kanaks à une Kanaky kanak, par exemple, mais aussi, n’en déplaise à certains, le droit à l’apprentissage et à l’usage des langues minoritaires).Mais il est des situations  où l’enchevêtrement communautaire et l’existence de minorités ne trouvent ni réponse dans la formule « Peuple = Territoire », ni dans la simple réaffirmation principielle du « droit à l’autodétermination ». La territorialité ne peut alors qu’aboutir à l’impasse ou à la guerre, tandis que la référence au droit à l’autodétermination ne permet pas de répondre aux attentes de ces minorités qui se vivent comme des « nations » ou des « communautés » dispersées, « ségréguées », « discriminées ».

Les minorités « extra-territoriales », comme l’étaient, dans le passé, les Juifs de la Zone de résidence, les ouvriers tchèques de l’empire austro-hongrois, comme le sont certainement aujourd’hui les Noirs américains, les peuples de Trans-Caucasie, posent manifestement des questions voisines. Et dans une certaine mesure, selon les lieux, les immigrations peuvent poser des questions similaires. Notons aussi que, bien souvent, la classe ouvrière d’un État donné était – et c’est encore le cas à bien des égards – plurinationale. A l’époque de Bauer, les villes d’Europe orientale présentaient cette particularité d’être fréquemment peuplées essentiellement par des minorités nationales : Allemands ; Juifs (lesquels représentaient dans la Pologne du Congrès, en Russie blanche et en Lithuanie, de 40 à 75% de la population des grandes villes), ou par des membres des peuples dits « oppresseurs » (villes d’Ukraine, Pays baltes…).

A ces phénomènes s’ajoutent, à notre époque, la multiplication des sphères sociales qui se superposent sans se confondre. Le « sentiment d’appartenance » est multiple, les déterminations des individus et des groupes sociaux sont diversifiées. Le sentiment national reste souvent très puissant. Et il l’est d’autant plus que l’on se sent « réprimé », confiné, « ségrégué », « montré du doigt ». On doit pouvoir à divers titres exercer une citoyenneté, c’est-à-dire être à même de participer aux décisions concernant les intérêts collectifs de chacun de ces groupes. Le « principe de personnalité » élaboré par l’austro-marxisme offre ici une piste de réflexion formidable. Concernant la question nationale, l’expression de cette citoyenneté multiple est aussi une condition pour que l’intégration soit autre chose qu’un paravent pour l’assimilation, c’est-à-dire la soumission à la majorité et la dilution non choisie en son sein. Il s’agit donc d’inventer les articulations entre citoyenneté globale et citoyenneté nationale. Ainsi nous ne sombrerons pas dans l’abstraction qui voudrait que l’homme nouveau et universel soit non pas le dépassement mais la négation de l’homme d’aujourd’hui ; ce que Bauer désignait sous l’appellation de « cosmopolitisme utopique » et qui a donné les résultats que l’on sait.

L’histoire, dit-on, avance par le mauvais côté des choses.La vague des « ethno-nationalismes », le retour du thème réactionnaire des origines (race, religion, etc.) l’illustre. Mais en France, l’illusion que les droits des peuples et des minorités ont été résolu une fois pour toutes continue à résister même aux événements les plus tragiques. Cette illusion découle d’une croyance, plus largement répandue encore, que l’espace démocratique national est le lieu démocratique par excellence. Cette certitude conduit même certains à opposer à la crise de l’Europe la ligne Maginot de l’État-nation ignorant par là qu’il n’y a pas d’autre défense de la démocratie que la lutte pour son approfondissement : par le haut avec la constitution d’un espace social et démocratique européen et par le bas avec de nouvelles avancées des niveaux de vie et des droits des peuples sans État et des minorités.

Patrick Silberstein

1 Otto Bauer et la révolution, textes choisis, présentés et annotés par Yvon Bourdet, Paris, EDI, 1968

2 Otto Bauer, La question des nationalistes et la social-démocratie, Paris, EDI, 1987.

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