Au prisme du genre : des usages de la ville et des impacts de l’austérité

TGS_033_L204Dans sa présentation de l’entretien avec Estrella, « une migrante à Buenos Aires. Itinéraire d’une travailleuse du care », Natacha Borgeaud-Garciandía souligne que « Dans des conditions d’emploi particulièrement précaires (travail au noir, bas salaires, pas de sécurité sociale ni de congés), la relation intime et affective avec la personne soignée s’érige en enjeu central des rapports de pouvoir entre les cuidadoras1 et les employeurs ».

Charge physique, mentale et affective, travail de 130 heures par semaine…

Estrella parle d’échappatoire, de migration, de réseaux dans l’aide à domicile, de relation à l’autre, de salaire, de maltraitance, de « negra villera » (Noire/Gueuse des bidonvilles), de temps…

Dans leur présentation du dossier « Le genre, la ville », Nicole Mosconi, Marion Paoletti et Yves Raibaud indiquent, entre autres, « La réalité différente des femmes et des hommes dans la ville, irréductible à la place qu’assignent par ailleurs les inégalités économiques, est restée longtemps ignorée ». Elles et il rappellent que la géographie est « une science masculine, dans ses principes, ses méthodes, ses discours, ses silences », que les géographes, et plus généralement ceux qui travaillent sur les espaces urbains, ne prennent généralement pas en compte « les inégalités des inscriptions des unes et des autres dans les espaces de la ville ». Invisibilisation des femmes, non prise en compte des temps, des lieux et des usages de la ville par les femmes.

En complément possible : Marylène Lieber : Genre, violences et espaces publics. La vulnérabilité des femmes en question, rappels-a-lordre-sexue/

Yves Raibaud interroge des projets de « ville durable » du point de vue des inégalités entre les femmes et les hommes. En parlant des équipements sportifs de libre accès, il rappelle que « les garçons sont les usagers majoritaires de la ville ». Et ce qui est vrai à Bordeaux, l’est tout autant dans d’autres villes, les espaces aménagés pour les adolescent-e-es et les jeunes adultes ne le sont que pour les mâles…

L’auteur parle, entre autres, des peurs urbaines, des déplacements et des tenues, du danger bien réel pour les femmes, des interdits spatiaux et temporels, du vélo et de ses pratiques, de la non neutralité des loisirs des jeunes…

Yves Raibaud souligne aussi que ce sont les hommes qui discutent de l’aménagement. Outre la faible présence des femmes dans les institutions, celles-ci prennent (ou ont) moins la parole, « les femmes ne sont pas « prioritaires » aux yeux des présidents de séances », les problèmes de mobilité des unes et la sexuation des pratiques et des problématiques sont évacuées…

Sophie Louargant se propose « de montrer les formes de production masculine de l’urbanité contemporaine, inscrites dans le courant de pensée de la « ville durable », d’en problématiser les effets ambivalents, malgré le contexte d’action locale en faveur de l’égalité entre les sexes ».

L’auteure parle de naturalisation des liens entre « prendre soi de » et les femmes, de non questionnement des espaces ainsi construits, d’usages genrés, d’aménagements et d’infrastructures pensés par et pour les hommes, d’assimilation des enfants aux mères (et des mères aux enfants), d’invisibilisation du genre…

Elle préconise cinq apprentissages dans « une démarche genre et ville » : apprentissage pédagogique du genre (démarche de formation auprès des agents de collectivité…), apprentissage cognitif (apprendre à observer de manière transversale et systématique les inégalités entre femmes et hommes et la production genrée de l’espace…), apprentissage politique (charte européenne de l’égalité…), apprentissage culturel (initiatives locales, instances de participation non mixte…), apprentissage de l’espace (marches urbaines de femmes…).

Lidewij Tummers développe des analyse sur les « stéréotypes de genre dans la pratique de l’urbanisme », parle de frontières spatiales, de territoires séparés, de fragmentation urbaine, de statistiques genrées de mobilité, d’anticipation des changements sociaux « comme les relations de genre »…

Des articles qui soulignent la non prise en compte des constructions genrées, des rapports sociaux de sexe et l’incapacité « volontaire » de penser les changements dans/de la ville vers l’égalité réelle.

J’ai été particulièrement intéressé par l’article de Maud Navarre sur la prise de parole. Je souligne aussi les textes autour de l’austérité. Christiane Marty étudie « par quels mécanismes les mesures d’austérité ont un impact genré », les impacts des restrictions dans le secteur public, les menaces contre le droit effectif à l’avortement, la pénalisation des femmes par les contre-réformes des retraites, les conséquences du gel des « prestations sociales », les pertes d’autonomie… Il s’agit bien d’un affaiblissement construit des moyens de l’égalité entre les sexes et des droits des femmes.

Les articles suivant parlent de l’évolution de la situation des femmes en Espagne, en Grèce, au Royaume-Uni, en Italie.

Sommaire :

Parcours

Propos recueillis par Natacha Borgeaud-Garciandía

Estrella, une migrante à Buenos Aires. Itinéraire d’une travailleuse du care

Dossier : Le genre, la ville

coordonné par Nicole Mosconi, Marion Paoletti, Yves Raibaud 

Yves Raibaud : Durable mais inégalitaire : la ville

Sophie Louargant : Penser la métropole avec le genre

Lidewij Tummers : Stéréotypes de genre dans la pratique de l’urbanisme

Mutations

Maud Navarre : Prendre la parole en séance plénière

Stéphane Le Lay : Être éboueur-e à Paris

Controverse : Au nom de l’austérité

Christiane Marty : Les Françaises ne sont pas épargnées

Amaia Otaegui : L’Espagne : un pas en avant, deux pas en arrière

Maria Karamessini : Les enseignements de la Grande Dépression grecque

Anthony Rafferty : La reprise, l’austérité et le rééquilibrage au Royaume-Uni

Paola Villa : Femmes et austérité en Italie

Critiques

Etudes sur la ville, sur l’austérité, il faut donc, une fois de plus, souligner l’apport du prisme du genre, la nécessité de prendre en compte les rapports sociaux de sexe, l’imbrication des rapports sociaux, à la fois pour construire des analyses, un tant soit peu sensées, et, pourvoir penser des alternatives pour toutes et tous.

Travail genre et sociétés n° 33 / 2015 : Le genre, la ville

La Découverte, Paris 2015, 254 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

1 Travailleuses comme aide à domicile (rémunérées) pour personnes dépendantes

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