Extrait N°3 de la préface de Patrick Le Tréhondat, Robi Morder, Patrick Silberstein à la réédition des textes de Léon Trotsky : Contre le fascisme

Avec l’aimable autorisation des préfaciers
et des Editions Syllepse

Les cavaliers de l’apocalypse roulent en 4×4

fascis_12_avbSi nous devons évidemment être attentifs aux travaux historiques sur le fascisme, il est également utile de revisiter les réflexions, les hésitations, les indécisions, les résolutions, les combats, les erreurs et les abandons du mouvement ouvrier et démocratique. C’est là pour nous un des enjeux de ce livre. Il ne s’agit ni de dévotion ni de la recherche dogmatique d’un modèle ; il s’agit avant tout de nous saisir des instruments, du moins de certains d’entre eux, que Trotsky a laissés pour tenter de disséquer l’hydre-caméléon qui se déploie à nouveau.

S’appuyant sur une base sociale particulière, se renouvelant et se métamorphosant sans cesse, les fascismes contemporains sont à la fois les héritiers des fascismes historiques et leur négation. Pour les comprendre et les repérer, il ne faut donc pas chercher la chemise noire – bien qu’on la rencontre à Athènes, par exemple. Il faut tenter d’analyser ce vaste archipel dont les îles et les îlots ont chacun leur histoire et leur physionomie propres, qui peuvent les conduire à des fâcheries et à des divisions, souvent profondes, et parfois violentes. Mussolini ne s’est-il pas opposé à Hitler jusqu’à envoyer des troupes à la frontière autrichienne après l’assassinat par les hitlériens autrichiens du chancelier Dollfuss allié de l’Italie fasciste ? Georges Valois, fondateur en 1925 du Faisceau, n’est-il pas mort en déportation par haine de l’Allemand ? Le colonel de La Rocque, vichyste et collaborateur déçu, n’a-t-il pas été arrêté par la Gestapo ? Les mégrétistes n’ont-ils pas été exclus du Front national pour avoir eu raison trop tôt contre le Chef ? Les disciples de Mussolini ne se sont-ils pas divisés entre les défenseurs de l’unité nationale et les partisans de la Padanie ? Les héritiers des colonels grecs ne se sont-ils pas divisés entre Laos et Aube dorée à propos de la participation gouvernementale (Psarras, 2014) ? Définir le fascisme, note Robert Paxton, est compliqué par sa « considérable et décourageante disparité […] dans l’espace et dans le temps » : « Chaque variante nationale […] tire sa légitimité […] de ce qu’elle tient pour être les éléments les plus authentiques de l’identité de sa propre communauté » (Paxton, 2003 : 327).

Quand les fascistes et les nazis ont accédé au pouvoir en Italie, puis en Allemagne – dans des gouvernements de coalition avec la droite « classique », rappelons-le –, les observateurs du temps étaient certains d’une chose : la droite classique qui les appuyait les maintiendrait en laisse. Inclassables, une fois au pouvoir dans des gouvernements de coalition qui redoublent d’attaque contre le mouvement ouvrier, les nouveaux maîtres du pouvoir fascinent une partie des élites qui craignent plus Moscou que Rome et Berlin et qui aspirent à l’ordre, au « coup de balai ». Plus surprenant, les forces sociales qu’ils entraînent dans leurs sillages sont peu accoutumées à se retrouver ensemble : le boutiquier et l’ouvrier, le patron et le déclassé, le paysan et le chômeur. La mésalliance sociale n’est pas pour autant harmonieuse, particulièrement lorsque le fascisme arrive au pouvoir. Les intérêts de classe contradictoires, un temps gommés dans l’ivresse nationaliste, reprennent leurs droits. D’une main de fer, le fascisme dénoue alors ces contradictions, toujours en faveur des intérêts de la grande bourgeoisie avec laquelle le pacte est scellé depuis longtemps.

Ces configurations politiques nouvelles sont d’autant plus singulières que, sur le chemin du pouvoir, les mouvements fascistes contemporains sont capables de toutes les contorsions tactiques, souvent à la stupeur de leurs propres partisans1. Ils peuvent adopter un pseudo-langage « de classe », chevaucher la contestation sociale tout en combattant les programmes et les organisations des mouvements sociaux. Opposés à la lutte des classes2, ils lui substituent la lutte contre le capitalisme étranger, hier la ploutocratie, aujourd’hui les élites mondialisées3. Ils peuvent se proclamer républicains, démocrates, laïcs comme ils peuvent se déclarer prêts à accueillir « tous les citoyens qui ont un casier judiciaire vierge […], qu’ils aient été sur le front de l’Est [c’est-à-dire à la division SS Charlemagne] soit qu’ils aient été dans les Brigades -internationales » (Le Pen, 8 novembre 1992) et soutenir Syriza en Grèce contre « le totalitarisme de l’Union européenne et de ses complices, les marchés financiers » (Marine Le Pen citée par Le Monde, 22 janvier 2015).

Il suffit de revenir, l’espace de quelques lignes, à Berlin et à Rome. Tout en prônant la réconciliation des classes au nom de la nation unifiée, les nazis attaquent violemment en 1932 les décrets du gouvernement von Papen en se faisant les défenseurs du « travail allemand ». Quant aux fascistes italiens de 1919, ils s’efforcent de montrer leur détermination à changer les choses, au contraire du Parti socialiste italien. Mussolini peut ainsi déclarer qu’il est « nécessaire que soient satisfaites les revendications de la classe ouvrière pour obtenir la renaissance de l’esprit italien dans leurs manifestations les plus splendides » (Nin, 1935). Et, tout en rappelant que les fascistes changent de programme comme de chemise (noire), il est intéressant de rapprocher le programme mussolinien de 19194 de celui du marinisme lepéniste.

« Le flottement du langage est constitutif du Front national », note Jean-Pierre Faye qui précise que ce faisant, celui-ci manifeste tout à la fois une « conscience tactique » et une « conscience stratégique » (Faye, 1998 : 29). Il serait donc absolument erroné de sous-estimer le sens de ces prises de position et de les réduire à des postures démagogiques. Comme il serait tout à fait erroné également de ne pas prendre au sérieux l’impact du discours « social-national-laïc » qui n’a pas d’autre fonction que la réussite de la « suture du nationalisme et du radicalisme social » (Sternhell, 1978) en transcendant les classes et en purifiant la communauté nationale de ses ennemis : le cosmopolitisme, les « élites mondialisées », les « Français de papier » et la gauche.

Faut-il rappeler que pour nous, les fascismes s’analysent pour être combattus et que nous les combattons pour les détruire. Souligner les retards et les impasses du mouvement ouvrier et démocratique – dans toutes ses composantes – au cours du 20e siècle ne constitue en aucune façon un appel à la condamnation morale a posteriori, mais une invitation à comprendre les approximations et les aveuglements qui peuvent conduire à la défaite. Défaite qui a eu lieu bien avant 1940, dans les faubourgs de Rome, de Vienne, de Berlin, de Barcelone et de Paris. Et, bien entendu, dans ceux de Moscou.

Nous avons, dans le cadre de cette introduction, tenté de suivre la recommandation de Zeev Sternhell qui indique qu’il convient de « dégager le dénominateur commun, le “minimum” fasciste, dont participent non seulement les différents mouvements et idéologies politiques qui se réclament du fascisme, mais aussi ceux qui déclinent l’épithète mais appartiennent néanmoins à la famille » (Sternhell, 1987 : 32). Nous avons délibérément choisi une certaine approche « fonctionnaliste5 », « paxtonienne », en inscrivant les extrêmes droites de notre temps dans la conjoncture historique longue et qui est celle, ainsi que nous l’avons écrit, des « situations révolutionnaires épuisées ou manquées ». Il nous faut donc débusquer les fascismes, comme nous l’indique Étienne Balibar, qui ne ressemblent pas à l’image que nous nous en faisons et se défaire de l’idée que les « fascistes “ne sont pas des gens comme nous” ». L’essentiel, ajoute-t-il, « n’est pas de savoir qui est fasciste, comme si c’était une essence, mais de savoir qui le devient et surtout qui peut le devenir » (Balibar, 1996 : 201-203). Il rejoint ici Paxton qui critique la recherche d’un « bestiaire » du fascisme pour privilégier une approche « qui s’intéresse plus aux processus qu’aux essences » (Paxton, 2003 : 336).

« L’histoire ne se répèt[ant] jamais tout à fait, écrivait Nicos Poulantzas, les régimes d’exception qui naissent des crises présentent des traits distinctifs selon les périodes historiques au sein desquelles elles surgissent » (Poulantzas, 1970 : 387). Il en est de même des formations sociales où la bête se love. Il en est également de même des organismes et des institutions politiques qui préfigurent, sécrètent et cristallisent ces régimes d’exception. La bête qui s’est réveillée est bel et bien un hydre-caméléon dont les têtes, les peaux, les squelettes et la pestilence sont ceux de leur époque, de notre époque.

Sans jouer les Cassandre, les rapports sociaux capitalistes et l’état du monde tel qu’il est recèlent des tendances à la barbarie qui nous autorisent à lire Léon Trotsky avec nos yeux d’aujourd’hui.

Léon Trotsky : Contre le fascisme. 1922-1940

Editions Syllepse,

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_66_iprod_633-contre-le-fascisme.html, Paris 2015, 944 pages, 25 euros

1. Souvenons-nous qu’en 1932, le NSDAP de Berlin – ville où il recueille de relativement faibles scores – participe activement à la grève des tramways, au grand dam de ses financiers et de ses alliés qui demandent des explications à Hitler. Jean-Pierre Faye (2000 : 265) souligne un paradoxe : « D’un côté, le grand capital va entrer dans le jeu et de l’autre, les masses, notamment de chômeurs vont adhérer au Parti nazi, dans des stratégies perverses et contradictoires. »

2. Les nazis opposaient aux antagonismes de classes la « communauté du peuple créateur ».

3. « L’État doit d’abord s’affranchir des règles ultralibérales de l’Union européenne et […] venir au soutien de notre industrie, en la protégeant de la concurrence internationale déloyale. […] L’immobilisme et la soumission aveugle des élites à des dogmes absurdes ont déjà coûté beaucoup trop cher aux travailleurs français » (Marine Le Pen, juillet 2012) ; « Davos réunit une nouvelle fois à partir d’aujourd’hui tout le gratin de l’élite politique et financière mondiale […]. L’idéologie de l’élite de Davos est simple : défaire les nations, les peuples et les démocraties pour laisser le champ libre aux marchés, à la grande finance et au multiculturalisme obligatoire. Ses recettes sont bien connues : suppression de toutes les frontières et de toutes les protections, immigration de masse imposée aux peuples, mainmise de la banque sur l’économie, affaiblissement culturel et moral des États et des nations. […] Le projet que je porte […] se fonde sur la souveraineté des nations, la liberté des peuples, la protection des travailleurs et des retraités et la promotion de nos valeurs et de nos cultures nationales » (Marine Le Pen, 23 janvier 2013) ; « Les travailleurs allemands doivent reconnaître qu’ils n’ont jamais été autant réduits en esclavage qu’ils le sont aujourd’hui par le capitalisme étranger. Cette lutte de libération que mène le prolétariat, en tant que partie la plus opprimée de la nation opprimée, est une guerre civile [que nous menons] contre la bourgeoisie mondiale » (Moeller van den Bruck, 1933).

4. Extension du suffrage universel, droit de vote des femmes, instauration de la proportionnelle, convocation d’une assemblée constituante, salaire minimum, -assurance-chômage et une assurance-maladie obligatoires, participation des travailleurs aux bénéfices, droit de grève à condition qu’elle ne soit pas « nocive pour la production nationale », suppression des fonctions économiques de l’État, confiscation des bénéfices de guerre, cession de la terre à ceux qui la travaillent, nationalisation des usines d’armement, etc. La sacro-sainte laïcité républicaine, si chère aujourd’hui au Front national, se retrouve également, un temps, chez les fascistes italiens qui souhaitaient en découdre avec la papauté au nom de l’Italie et de la modernité.

5. Tout en soulignant les limites de cette approche, Paxton suggère que le Ku Klux Klan a constitué le « tout premier phénomène qui semble apparenté sur le plan fonctionnel au fascisme » (Paxton, 2003 : 340). L’époque où le Klan apparaît combine : la défaite militaire des confédérés, l’écroulement de leur monde, l’émancipation des esclaves, le droit de vote accordé aux Noirs, une milice raciste se substituant aux autorités fédérales pour défense la communauté blanche « menacée » et l’inachèvement d’une révolution (Marx et Lincoln, 2012). Le Klan comptera des dizaines de milliers d’adhérents dans les années 1920. Paxton établit également un rapprochement « fonctionnel » entre les skinheads, les squadristi et les SA, « seulement si des éléments influents de l’élite conservatrice commencent à les choyer afin de les utiliser comme armes contre un quelconque ennemi intérieur » (Paxton, 2003 : 360 ; souligné par nous).

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