Le travail théorique comme partie constitutive de l’action politique


Je me limite à la présentation du numéro et à un article, n’ayant pas les compétences pour parler de l’ensemble des analyses.

Dans leur présentation, Sonia Dayan-Herzbrun, Nicole Gabriel et Eleni Varikas parlent de rechercher dans l’œuvre de Theodor W. Adorno ce qui « peut contribuer à penser le genre d’une manière à la fois critique et renouvelée ». Elles mettent, entre autres, l’accent sur les procédés de catégorisation-infériorisation, le concept de « nature féminine » comme « stigmate d’une mutilation sociale », les rapports de force et « la souffrance qui s’y trouvent accumulés », le caractère systématique de l’oppression des femmes et de la hiérarchie des sexes, la singularité irréductible de chaque rapport de domination et leur imbrication, les impasses d’un penser de l’identité qui tend à subsumer les rapports de domination « sous la catégorie générale de « différences » ou d’« exclusions ». », la critique de l’essentialisme ou la fuite hors de l’historicité et des contraintes des rapports sociaux, le caractère non conclusif de la pensée, la réalité excédant le concept…

Les auteures indiquent : « Produit de rapports de pouvoir, ce qui existe n’a aucune autorité morale ou historique, et c’est dans le rejet de la dictature des faits positifs, par exemple du fait de l’ubiquité de la domination des hommes sur les femmes et de la bi-catégorisation hiérarchique de sexe, que la pensée adornienne rejoint les exigences de la pensée féministe dans une perspective qui considère le travail théorique comme partie constitutive de l’action politique ». Faits positifs et réalités trop souvent décrits comme naturels et invariants, catégorisations paresseuses ou superficielles…

Sonia Dayan-Herzbrun, Nicole Gabriel et Eleni Varikas ajoutent : « Si la classe, le genre, la sexualité la race – énumération qui trop souvent se substitue à un véritable travail de réflexion sur leur co-extensivité – sont sur le plan empirique rarement vécus de manière distincte par les individus concrets, comprendre leurs opérations et leurs interférences et, plus encore, développer des projets politiques à partir de cette compréhension, exige de les aborder distinctement, dans leur irréductibilité les uns aux autres ». Un programme de recherche indispensable pour rechercher les traces des refus ou des résistances et saisir les possibles inscrits en filigrane dans les contradictions toujours présentes et « inscrites » historiquement.

Eleni Varikas dans « Choses importantes et accessoires : Expérience singulière et historicité du genre », parle du pouvoir d’identifier, de définir (un homme, une femme), comme faisant parties des conditions de la domination de genre et de la légitimation des systèmes de valeur, de la puissance injonctive de l’énoncé, de l’évidence de la « différence-des-sexes », du genre comme principe d’ordre, de matérialité et d’historicité des rapports de force et de domination qui « font de l’existant un donné »… Et de devenir, d’être devenu, d’inédit et d’amnésie…

« Ce sont les implications théoriques et politiques de ce double oubli que je voudrais ici explorer à la lumière de la pensée adornienne, dont la critique associée du subjectivisme et de son contraire, la vénération superstitieuse de ce qui est, me semble particulièrement pertinente pour décliner les enjeux théoriques et politiques de l’impensé de la différences des sexes »

L’auteure parle d’invisibilité de l’historicité, de conflictualité sociale, de non-identité, d’émergence de singularité, de l’existant réifiant ce qui a été créé-construit, de mise à nu de ce qui est caché, d’histoire et non d’universel ou d’invariant anthropologisant les inégalités sociales… Il n’y a pas un authentique et intemporel contenu d’homme ou de femme mais de la mémoire dissimulée de « l’humiliation, la résistance, la souffrance qu’il a fallu pour que ces concepts arrivent jusqu’à nous dans leur lisse évidence descriptive ». Elle parle de « configuration systématique de pouvoir qui retient les individus dans la prison du genre », d’arraisonnement, de répétition du statu quo, « d’inquiétude non apaisée face à l’autosuffisance amnésique de la catégorie abstraite »

L’auteure revient sur le mythe de l’histoire comme progrès, l’image « que la modernité se donne d’elle-même comme accomplissement des Lumières », les souvenirs « d’une injustice oubliée », les concrets de l’expérience humaine, le concret comme cristallisation, concentré de forces et d’histoire… Elle parle d’histoires vécues par des femmes réelles « et d’autres jamais vécues, mais qui auraient pu l’être », de ce « Je » disparate qui s’oppose « à la cohérence et à la certitude du « Je » autorité (masculin) de la pensée qui fait écran à toute recherche de possibilités évincées »

J’ai aussi notamment été intéressé par les articles de Sonia Dayan-Herzbrun sur « Lulu, fragment d’un monde aliéné » et de Nicole Gabriel sur « Princesse Lézard : Fragmentation et ambiguïtés dans les Minima Moralia »

Une lecture exigeante, qui permet de comprendre et d’aspirer, derrière les prêt-à-penser-renoncement. Comme l’écrit Eleni Varikas : « ce qu’il est possible de penser, on ne le constate qu’a posteriori, en dépistant ce qui a été pensé, et qui n’est pas de la pure répétition ».

Sommaire :

Elisabeth Lenk : La catégorie de la féminité chez Adorno : Une contradiction secondaire qui a survécu à la contradiction principale

Eva-Maria Ziege : La critique du « féminin » chez Adorno et dans la première théorie critique

Kate Soper : Adorno, le féminisme et la promesse utopique

Eleni Varikas : « Choses importantes et accessoires » : Expérience singulière et historicité du genre

Renee Heberle : Vivre avec la dialectique négative : le féminisme et la politique de la souffrance

T. W. Adorno : La théorie sous-jacente à la construction de l’échelle d’évaluation des potentialités fascistes (échelle F)

Sonia Dayan-Herzbrun : Lulu, fragment d’un monde aliéné

Nicole Gabriel : Princesse Lézard : Fragmentation et ambiguïtés dans les Minima Moralia

Contrepoint

Eva Geulen : Pour une généalogie du genre dans l’œuvre de Walter Benjamin

Jessica Benjamin : Retour sur l’autorité et la famille ou un monde sans pères ?

Tumultes N°23 : Adorno critique de la dominations

Une lecture féministe

Sous la direction de Sonia Dayan-Herzbrun, Nicole Gabriel et Eleni Varikas

Editions Kimé, Paris 2004, 226 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

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