Extrait N°1 de la préface de Patrick Le Tréhondat, Robi Morder, Patrick Silberstein  à la réédition des textes de Léon Trotsky : Contre le fascisme

Avec l’aimable autorisation des préfaciers
et des Editions Syllepse


fascis_12_avbDonner à lire les textes réunis dans ce volume procède de la volonté obstinée de contribuer à l’élucidation de ce qui demeure, par bien des aspects, une énigme, le fascisme : l’irruption en plein 20
e siècle d’un « recul » barbare de civilisation sur le continent européen. Réfléchir sur une telle énigme, c’est également, et surtout peut-être, penser le temps présent, puisque d’évidence nous n’en avons pas fini avec la bête humaine, à la fois hydre, caméléon et phénix.

Le terreau des fascismes est connu. La longue crise de l’hégémonie bourgeoise des années 1960 et 1970 n’a pu déboucher sur le renversement du capitalisme et de ses rapports sociaux. La longue crise capitaliste apparaît ainsi sans issue. La mondialisation néolibérale et son cortège de misère, de chômage, d’inégalités et d’oppression déferlent de manière quasi irrésistible sur la planète, frappant tout à la fois, quoique de façon différenciée, le prolétariat des métropoles capitalistes, les peuples des pays qui se sont dégagés des bureaucraties parlant au nom du « socialisme » et les peuples libérés de l’oppression coloniale qui ont continué à être pillés et piétinés.

Les textes de Léon Trotsky que nous publions ici couvrent une période de dix-huit années. De 1922 à 1940, révolutionnaire victorieux puis communiste vaincu, il a tenté d’arrêter la marche à la catastrophe mondiale qui allait venir sanctionner, ainsi qu’il l’écrit dès 1930, l’échec du mouvement émancipateur à « prendre la tête de la nation, pour transformer le sort de toutes les classes ».

Si, comme l’écrivait Clara Zetkin en 1923, le fascisme est la «  punition historique » infligée au prolétariat européen pour avoir échoué à parachever la Révolution russe, alors nous devons sans doute considérer que les situations révolutionnaires épuisées ou manquées depuis un demi-siècle pourraient se conclure, faute de débouchés émancipateurs, par de nouvelles barbaries.

« Le désespoir les a fait se dresser, le fascisme leur a donné un drapeau », écrivait Trotsky en 1933. Porteur d’idéologies mortifères, l’hydre-caméléon qui parcourt à nouveau la planète peut mobiliser les exclus, les perdants et les déclassés pour les dresser les uns contre les autres. Faits de combinaisons complexes de xénophobie, de racisme, de sexisme, d’intolérance, de nationalisme, de fanatisme religieux, d’attentes sociales, nationales et culturelles frustrées, les fascismes de notre temps peuvent rencontrer des groupes humains auxquels ils redonnent un sens et, ainsi que l’écrivait Wilhelm Reich en 1934, un « grand but final » (Reich, 1974 : 53-55). Mélange d’aspiration à la modernité et au retour à un passé originel archaïque fantasmé, soif d’ordre et d’autorité en même temps qu’appétit pour un grand nettoyage, ce « but final » est également à la recherche éperdue d’un « guide », régulier ou séculier, capable de mobiliser des foules désespérées et enragées et composées d’individus « ordinaires1 ». Prenant évidemment des formes différentes, voire contradictoires, selon les lieux et les temps, ces fascismes se caractérisent par une constante : la destruction radicale de toutes les formes d’organisation populaire autonome et l’écrasement de toutes les libertés.

La solution fasciste n’est évidemment pas à l’ordre du jour. L’a-t-elle d’ailleurs jamais été en tant que telle ? N’est-elle pas plutôt l’aboutissement d’un processus au cours duquel les partis traditionnels de la bourgeoisie font finalement appel aux « bandes avides et déchaînées » et aux « nuées de criquets affamés et voraces qui exigent pour eux-mêmes, et obtiendront, le monopole des fonctions et des revenus » (Trotsky, 1978 : 88) 

Pour autant, de nos jours, la crise institutionnelle étant ce qu’elle est, les formes démocratiques autoritaires en vigueur pourraient donner corps à un nouveau bonapartisme2. Il faut pour cela que soient réunies quelques conditions. Avoir un bonaparte présentable est toujours utile. Ce n’est pas donné à toutes les époques ni à tout le monde, mais si, comme l’écrivait Victor Hugo, un Napoléon le petit a pu se muer en « tyran pygmée », ou un « Gastounet » (Doumergue) faire l’affaire quelque temps, tous les espoirs sont permis. Alors, qui ? quand ? comment ? Questions évidemment sans réponse.

Ce qui est revanche certain, c’est que pour s’imposer comme arbitre et comme sauveur suprême, le bonapartisme à besoin d’une extrême droite forte. En France, celle-ci dispose d’une large base électorale et a largement entamé son aggiornamento en remisant les chemises noires au placard des accessoires démodés. De ce point de vue, le Front national « dédiabolisé » est bel et bien aujourd’hui le principal vecteur de la « modernité fasciste » à même de nourrir les tendances bonapartistes contemporaines.

Cependant, les apprentis sorciers qui pensent pouvoir le museler ou le dissoudre dans le bain démocratique font fausse route. Son « programme » social-national, sa filiation et ses racines, « plus longues que son histoire » et enfouies à des époques différentes, sont autant d’éléments qui feront barrage à une telle issue. L’histoire nous l’apprend, l’épouvantail n’est jamais une simple marionnette, et en leur ouvrant la porte, les conservateurs, fidèles en cela à leurs prédécesseurs, ouvriront à nouveau la boîte de pandore.

Léon Trotsky : Contre le fascisme. 1922-1940

Editions Syllepse, http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_66_iprod_633-contre-le-fascisme.html, Paris 2015, 944 pages, 25 euros

1. « Les hommes “ordinaires”, agissant en “bons pères de famille”, ou des processus sociaux également “ordinaires” […] peuvent donner naissance à des phénomènes absolument monstrueux », note Michel Dobry (2003 : 65) en faisant référence aux hommes ordinaires qui ont mis en œuvre la solution finale en Pologne (Browning, 1996).

2. Nous reprenons ici à notre compte la définition que donne Trotsky du bonapartisme : « Nous entendons un régime où la classe économiquement dominante, apte aux méthodes démocratiques de gouvernement, se trouve contrainte, afin de sauvegarder ce qu’elle possède, de tolérer au-dessus d’elle le commandement incontrôlé d’un appareil militaire et policier, d’un “sauveur” couronné » (Bulletin de l’Opposition, n° 43, avril 1935).

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