Les luttes féministes sont traversées par des rapports de pouvoir

29402100065090M« Les quatre articles qui forment le Grand angle permettent de répondre à l’une des préoccupations qui nous tenaient à cœur en préparant ce numéro : présenter des recherches empiriques et exemplifier ainsi la manière dont, concrètement, l’imbrication de différents rapports sociaux est aujourd’hui explorée dans des pays européens (en l’occurence : Belgique, Suisse et France »

Dans leur éditorial, Hélène Martin et Patricia Roux parlent de féminisme et de pensée coloniale, de constitution « en objet de pensée des luttes féministes qui sont elles-même traversées par des rapports de pouvoir », de prendre en compte la diversité des conditions de vie et des oppressions, de rompre avec « une science androcentrique et sexiste », mais également avec « un discours classiste, raciste, colonial, âgiste, etc. », du modèle universaliste dominant, de contextualiser les concepts, de posture de recherche et de position structurelle, d’imbrication des rapports de pouvoir et d’interdisciplinarité, de la « nécessité d’intégrer une perspective de genre dans tous les objets d’étude », de rapports sociaux et de production d’énoncés, de théorie et de ponts entre différentes réalités et entre présent et futur, des liens entre recherche et luttes pour les droits des femmes, de décolonisation de la recherche féministe, de partir aussi de la « marge des systèmes de domination »…

Je signale l’utilisation, à plusieurs reprises, de la notion de « classe moyenne ou supérieure », qui relève, à mes yeux, de catégories peu fonctionnelles de la sociologie institutionnelle dans l’approche des rapports sociaux et du capitaliste dominant. J’ajoute que le plus souvent « des » seraient plus adéquat à « les », évitant des essentialisations, par ailleurs, à juste titre critiquées.

Je ne souligne que certains éléments.

Le premier article concerne des « féministes minoritaires », leur invisibilité physique, des appréciations victimisantes et/ou stigmatisantes, des dénis de subjectivité politique propre. Nouria Ouali présente son article : « La première partie restitue le processus de construction politique du groupe des femmes minoritaires de confession musulmane réelle ou supposée. La deuxième présente le paysage complexe du mouvement féministe francophone et son approche des féministes minoritaires. La troisième partie décrit la manière dont ces dernières participent à la reconfiguration du mouvement associatif, notamment en réaction aux rapports de domination à l’oeuvre dans les milieux féministes. La quatrième s’appuie sur des témoignages de féministes minoritaires pour rendre compte, de leur point de vue, des controverses qui les opposent aux féministes majoritaires ».

L’auteure critique les causalités construites à partir des « identités », des « cultures » ou des « religions », réelles ou supposées… La complexité des rapports sociaux ne saurait être réduite à de tels éléments. D’autant que chacune (« communauté » ou individue ») subit et agit, de manière différenciée, dans les rapports de domination liées au « sexe », à la « classe », aux phénomènes de racialisation, etc. Sans oublier que l’imbrication des rapports de domination ne présente pas de forme unique et figée, que les relations à l’environnement actuel ou passé sont différenciées, que les aspirations, et donc les agendas, ne sauraient s’énoncer sur le thème d’un universel abstrait, qui reste largement à construire… « Le droit de se définir comme féministe est ainsi circonscrit au « nous » majoritaire » ». L’auteure critique, entre autres, le dénigrement des paroles, des points de vue… Il est assez étonnant que des mouvements féministes, ayant théorisé à juste titre, « le point de vue situé », ne le prenne pas en compte dans leurs relations avec d’autres groupes de femmes. « En réalité, c’est leur capacité à débattre, à contester les normes et à bouleverser les cadres de pensée qui leur est dénié ».

Nouria Ouali souligne aussi que les critiques émises par ces femmes « restent largement inaudibles pour beaucoup de militantes majoritaires, qui perçoivent les femmes migrantes, racisées, comme des entités figées et homogènes, victimes passives d’une domination masculine spécifique »., qu’il est important de construire des alliances, de discuter des cadres théoriques, de transformer les pratiques, de revisiter les mythes euro-centrés… « Les identités et les cultures sont le produit de processus d’altérisation, mais sont aussi des ressources et des points d’appui essentiels qui stimulent le processus d’émancipation des femmes ». Actions communes, débats élargis, prise en compte de toutes les formes de discriminations, dont les conséquence du racisme systémique, et bien sûr, combats pour les droits des unes et des autres…

Le second article concerne la gynécologie, la construction d’une « vie féminine », la (non)prise en compte des âges.

« L’article s’intéresse à l’exercice de la gynécologie, aux modalités de fabrication de ses patientes, ainsi qu’à l’encadrement institutionnel de leur santé sexuelle et reproductive ». Deux sexes mais focalisation sur une catégorie naturalisée, contraception féminine et oubli des partenaires, hégémonie « scientifique »… « Cet article propose d’appréhender la gynécologie comme un dispositif global de santé qui contribue à systématiser la conception d’une évolution normée de la vie des femmes, centrée sur un prétendu âge de la procréation »

Lucile Ruault parle des routines professionnelles, de fabrique de la naturalité des corps, de deux mécanismes en pratique indissociable, « D’une part, la gynécologie sexu(alis)e les corps et les trajectoires des consultantes, unifiant ainsi le groupe qu’elle étudie (première partie). D’autre part, elle détermine des degrés de sexu(lisa)tion selon les classes d’âge… »

L’auteure parle, entre autres, de pensée médicale, de corps réglé érigé en dénominateur commun, de modèle de santé féminine, de la place des menstruations, d’expérience sexuelle réduite à la pénétration vaginale par un pénis, d’inactivité sexuelle comme « protoféminin disqualifiant », de la place de l’utérus dans la gynécologie, d’itinéraire borné à l’attirance hétérosexuelle, d’ordonnancement autour de la maternité et du maternage ou de maternité comme noyau de modèle de vie « féminine », de fécondité considérée comme fragile, de catégorie sociale soignée… « Cette focalisation rigidifie les frontières d’âge : en tant que figure de l’adulte stabilisée, la femme gestante incarne l’étalon des trajectoires biographiques ».

Lucile Ruault analyse le « modèle physique de féminité », le centrage sur les potentialités reproductives des jeunes filles, « les représentations stéréotypées de temps de vie féminins », les préconisations dans les usages des différents contraceptifs, le contrôle exercée par les autorités médicales, « Le comportement stratégique de prescription consiste donc à diriger les usagères vers le parcours type », les liens construits entre préservatifs et « régression vers une jeunesse sociale et une infidélité conjugale », les chronologies et scénarios sexuels légitimes, « les normes contraceptives définissent le « naturel ». », ou la définition d’une « biographie féminine agrégée au physiologique, dépendante du médical »…

Une amie, que je remercie, m’a signalé qu’il conviendrait d’interroger la place des gynécologues dans le champ médical, que leurs discours naturalisant sur les femmes ne peuvent être compris indépendamment de leurs luttes pour exister en tant que spécialité médicale, que le « groupe » des médecins est lui même hétérogène.

Plus discutable me semble l’oubli des combats des femmes sur la contraception, la pilule n’est pas qu’un outil de domestication ou de régulation des âges.

En complément possible, Maud Gelly : Avortement et contraception dans les études de médicales Une formation inadaptée, dimensions-sociales-et-politiques-de-la-contraception-et-de-l’avortement/

Jonathan Fernandez interroge l’idéologie naturaliste, la frontière humaine, les mécanismes discriminatoires, les liens entre spécisme (discrimination faite sur la base du critère d’espèce), sexisme et racisme, les interactions des rapports de pouvoir, « Mon hypothèse, qui sous-tend cette idée et qui a guidé ma recherche, est que le spécisme fonctionne selon les mêmes logiques discriminantes que le sexisme et le racisme, est structuré par des rapports sociaux hiérarchiques et est construit sur les mêmes fondements idéologiques (êtres humains/animaux, comme hommes/femmes ou nationaux/étranger·e·».

N’ayant jamais abordé les dimensions propres au spécisme, j’indique juste que l’article permet de s’interroger sur des « normes presque unanimement partagées », cette place auto-attribuée « à la pointe d’un pyramide, celle de la création ou celle de l’évolution », les catégorisations sociales et leur rapport, « l’ordre du monde : la Nature », l’animal dans l’imaginaire collectif et son immersion dans cette « Nature », l’idéologie naturaliste, la dimension sociale du traitement réservé aux animaux…

Monique Wittig, des femmes et des lesbiennes. « En m’appuyant sur leurs manières diversifiées de concevoir et de vivre leur rapport à la famille, je mettrai en évidence différentes modalités d’appropriation privée des femmes par les hommes, ce qui me permettra d’articuler les statuts de femme et/ou de lesbienne endossés par les personnes qui ont participé à ma recherche ». Salima Amari parle de hétérosexualité comme régime politique, d’appropriation privée et d’appropriation collective, de continuum, de sexage, de la nécessité de prendre en compte les différents rapports de pouvoir…

L’auteure analyse les situations de « lesbiennes dissidentes », la séparation du statut de mère de celui de conjointe, les ruptures familiales, les autonomies économiques et sociales… Elle poursuit avec « les lesbiennes en devenir », la neutralisation provisoire de la contrainte à l’hétérosexualité dans les relations familiales, (l’entourage familial « les voit « sans hommes » et les considères comme célibataires »), la double appartenance… Enfin, l’auteure parle des « lesbiennes quasi hétérosexuelles », de couverture hétérosexuelle, de stratégies pour passer inaperçues, de « masque de la féminité », de mariage comme « contrat hétérosocial et non hétérosexuel »…

Quatre articles, un dossier qui j’espère sera suivi d’autres développements.

J’ai particulièrement été intéressé par l’entretien avec Raewyn Connell, la saisie de la plasticité avec laquelle les rapports de domination « s’adaptent les uns et aux autres dans le cadre de la reproduction des hiérarchies sociales », les nécessaires décentrements des analyses, « le pas de coté », les cristallisations historiques dans des configurations particulières, « l’interaction plutôt que l’intersection ». Il convient donc de toujours « se demander comment la classe, le genre et le colonialisme produisent les structures sociales, leur donnent forme ou les modifient ». L’auteure parle des processus de globalisation sexués, de moments de lutte, de moments créatifs « pour tisser de nouvelles relations sociales », de la nécessité d’être expérimentales, de la croyance déconstructivistes de la théorie queer, « aucun changement n’est gagné une fois pour toutes »…

Je termine par le bel article sur « La banalité du mâle », l’assassin de sa conjointe qui voulait le quitter, la thèse de la folie pour évacuer toute analyse sociologique et politique. « Ainsi, après avoir présenté des outils d’analyse développés par des féministes spécialistes des discours publics au sujet des violences masculines contre les femmes, le contexte social dans lequel le meurtre est survenu sera rappelé, puis seront présentés plus précisément les discours de psychologisation et de victimisation du tueur, pour finalement discuter du réseau de protection et de solidarité masculine qui s’est mis en place au profit du tueur ». Francis Dupuis-Déri revient sur la violence masculine comme phénomène social, « En moyenne tous les deux jours en France un homme tue sa conjointe ou son ex-conjointe », l’absence du féminisme dans l’oeuvre du philosophe, la présentation de l’assassin comme victime de la femme qu’il a tuée, le caractère révoltant du point de vue psychologique, les stéréotypes patriarcaux et sexistes, l’empathie manifestée publiquement envers le tueur, la légitimation du meurtre, les protections dont jouissent généralement les hommes… (Pour la petite histoire, il a voté l’exclusion du PCF de Hélène Rytmann-Legoyen, qui deviendra sa conjointe et sa victime, comme hitléro-troskiste !!!). Louis Althusser est « un tueur de femme plutôt banal ».

Au final, un numéro très riche, qui prouve, une nouvelle fois, si besoin en était, l’indispensable apport du prisme du genre, des études féministes.

Sommaire

Edito : Hélène Martin et Patricia Roux : Recherches féministes sur l’imbrication des rapports de pouvoir : une contribution à la décolonisation des savoirs

Grand angle

Nouria Ouali : Les rapports de domination au sein du mouvement des femmes à Bruxelles : critiques et résistances des féministes minoritaires

Lucile Ruault : La force de l’âge du sexe faible. Gynécologie médicale et construction d’une vie féminine

Jonathan Fernandez : Spécisme, sexisme et racisme. Idéologie naturaliste et mécanismes discriminatoires

Salima Amari : Certaines lesbiennes demeurent des femmes

Champ libre

Francis Dupuis-Déri : La banalité du mâle. Louis Althusser a tué sa conjointe, Hélène Rytmann-Legotien, qui voulait le quitter

Parcours

Raewyn Connell, sociologue et militante féministe. Des rivages du Pacifique : politiques du genre et connaissance. Entretien réalisé et traduit par Hélène Martin

Comptes rendus

Edmée Ollagnier : Francesca Scrinzi, Genre, migrations et emplois domestiques en France et en Italie : construction de la non-qualification et de l’altérité ethnique

Marianne Modak : Pascale Molinier, Le travail du care

Martine Chaponnière : Florence Rochefort et Eliane Viennot (éds.), L’engagement des hommes pour l’égalité des sexes (XIVe – XXIe siècle)

Silvia Ricci Lempen : Simona Cutcan, Subversion ou conformisme ? La différence des sexes dans l’œuvre d’Agota Kristof

Farinaz Fassa : Edmée Ollagnier, Femmes et défis pour la formation des adultes

Ginevra Conti Odorisio : Françoise Thébaud, Les femmes au temps de la guerre de 14

Joy Charnley : Keiko Kawashima, Emilie du Châtelet et Marie-Anne Lavoisier. Science et genre au XVIIIe siècle

Vanessa Brandalesi : Charlotte Debest, Le choix d’une vie sans enfant

Martine Chaponnière : Isabelle Collet et Caroline Dayer (éds.), Former envers et contre le genre

Collectifs

Margot Marchel, Joëlle Rebetez et Irina Inostroza : Gendering : le genre en mouvement

Hommage

Simone Iff : Du protestantisme au féminisme (1924-2014) Par Sylvia Duverger

Nouvelles questions féministes : Imbrication des rapports de pouvoir

Coordination : Hélène Martin et Patricia Roux

Volume 34, N°1 : 2015

Editions Antipodes, Lausanne 2015, 178 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

Une réponse à “Les luttes féministes sont traversées par des rapports de pouvoir

  1. Pourquoi les écrits des féministes deviennent de plus en plus compliqués, à la limite du compréhensible, il y a des concepts qui ont l’air d’aller de soi et qui sont difficiles d’accès, ça ne peut donner lieu qu’à des échanges en vase clos!

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