Mettre en contexte et évaluer par rapport à son contexte

9782330050948Dans son avant propos, Gilbert Achcar présente les quatre textes de ce recueil :

  • « La première étude, « Religion et politique aujourd’hui : une approche marxiste », examine le point de vue du jeune Marx sur la religion en prélude à une analyse comparative de la théologie de la libération chrétienne et de l’intégrisme islamique, et ce dans l’optique d’une sociologie comparative marxienne des religions. »

  • Dans la seconde, « L’orientalisme à rebours : sur certaines tendances de l’orientalisme français après 1979 », l’auteur choisit de traiter un cas particulier d’« orientalisme », dans l’acceptation donnée par Edward Saïd, : « non pas le dénigrement habituel, pétri de mentalité coloniale et de mépris pour les musulmans, mais l’attitude inverse d’apologie acritique, non seulement à l’égard de l’islam en tant que religion, mais aussi à l’égard de l’intégrisme islamique lui-même, présenté comme une voie sui generis des musulmans vers la modernité ». Gilbert Achcar souligne que des deux attitudes relèvent d’une approche essentialiste de la religion, « considérée comme idéologie naturelle des peuples musulmans ».

  • Dans la troisième étude, « Marx, Engels et l’« orientalisme » », Gilbert Achcar examine l’évolution de l’attitude de Karl Marx et Friedrich Engels au sujet de l’Orient. « L’étude s’appuie sur une évaluation épistémologique de leur pensée à ce sujet, envisagée dans son contexte historique, en accordant l’attention qui s’impose à son évolution dans le cadre de la progression générale de leurs connaissances et de leur expérience »

  • Enfin dans la dernière étude « Marxisme et cosmopolitisme », l’auteur propose « une analyse de la notion de cosmopolitisme en général » et « examine ensuite les emplois successifs de cette notion dans les écrits de Marx et Engels, ainsi que ses avatars dans l’histoire du marxisme jusqu’aux débats contemporains au sein de la gauche en notre époque de mondialisation »

Je n’aborde que deux dimensions étudiées par Gilbert Achcar.

Comment expliquer « la diversité des idéologies religieuses auxquelles l’histoire donne naissance à différentes époques, ainsi que de leurs spécificités ? ». Je pense que cette question ne peut-être abordée qu’en y intégrant les processus de sécularisation, comme la déchristianisation en Europe occidentale, la dé-judaïsation dans le Yiddishland au début du XXème siècle (faute de connaissances, je ne prends que ces deux exemples), les détachements des ordres ou prégnances religieuses, la mécréance ou l’athéisme… Bref, en abordant les deux faces des rapports entre sociétés et religions.

Gilbert Achcar parle des « idéologies combatives de contestation des conditions sociales et/ou politiques en vigueur » et centre son propos sur la théologie de la libération chrétienne et l’intégrisme islamique. « Une évaluation comparative de ces deux phénomènes du point de vue de la théorie marxiste enrichie d’apports de la sociologie des religions, est une entreprise particulèrement stimulante et très éclairante sur le plan politique, comme j’espère pouvoir le démontrer ».

L’auteur revient sur les analyses du jeune Karl Marx, les dimensions d’incitation et de résignation des religions… Il analyse les liens entre religion et radicalisme, en détaillant notamment « La théologie de la libération » et « L’intégrisme islamique ».

En ce qui concerne l’intégrisme islamique, Gilbert Achcar parle, entre autres, de la « prédominance relative de la religion » dans la plupart des pays à majorité « musulmane » en comparaison au reste du monde, de l’histoire de l’Islam et de ses contextes socio-économiques, de l’Islam comme système politique et juridique, de la croissance de l’intégrisme islamique « sur le cadavre en décomposition du mouvement progressiste », de l’intégrisme religieux comme « vecteur principal de l’opposition la plus vive à la domination occidentale »…

Il détaille deux types majeurs d’intégrisme islamique caractérisés « l’un par sa collaboration avec les intérêts occidentaux et l’autre par son hostilité à l’égard des mêmes. Le bastion du premier type est le royaume saoudien, le plus intégriste et obscurantiste de tous les Etats islamiques. Le bastion du type antioccidental au sein du chiisme est la République islamique d’Iran, tandis que son fer de lance actuel chez les sunnites est al-Qaida ». Il conviendrait aujourd’hui d’ajouter l’organisation de l’Etat islamique (OEI).

Les deux formes d’intégrisme ont en commun leur « adhésion littérale aux écritures islamiques ». (Pour un analyse du littéralisme dans une autre religion,  Ivan Segré : Judaïsme et révolution or-on-ne-sait-ce-qui-sortant-de-la-trappe-finit-par-pointer-sa-gueule/). Certes le littéralisme, existe dans toutes les religions, mais y est largement minoritaire, ce qui n’est pas le cas dans une partie du monde « musulman ». Il convient d’ajouter que cette redoutable orientation religieuse, revendiquée en tant que telle, s’articule souvent à des pouvoirs d’Etat dictatoriaux…

L’auteur utile la formule de l’« affinité élective » comme l’une « des clés de compréhension des différents usages historiques de chaque religion en tant qu’étendard de protestation ». Sur ce point, je rappelle les analyses de Michael Löwy, cité par l’auteur, qui propose comme définition : « l’affinité élective est le processus par lequel a) deux formes culturelles/religieuses, intellectuelles, politiques ou économiques – ou b) une forme culturelle et le style de vie et/ou les intérêts d’un groupe social, entrent à partir de certaines analogies significatives, parentés intimes ou affinités de sens, dans un rapport d’attraction et d’influence réciproques, de choix actif, de convergence et de renforcement mutuel ». (Lire Michael Löwy : La cage d’acier. Max Weber et le marxisme wébérien, relation-interne-riche-et-significative-entre-deux-configurations/)

L’auteur précise que « affinité élective » ne conduit à aucune essentialisation de la religion, ne signifie pas de lien direct et mécanique, que des contradictions et des mouvements inverses existent dans chaque configuration, qu’il n’y pas d’évolution de pente « naturelle » à cette affinité… Doit-on rappeler avec l’auteur que « plusieurs siècles durant, le christianisme historique « réellement existant » fut à maints égards moins progressiste que l’islam historique « réellement existant » »

Quoi qu’il en soit, l’ancrage dans un passé mythifié, l’auteur parle d’une « utopie médiévale réactionnaire », d’un fondateur « marchand devenu prophète, seigneur de guerre et bâtisseur d’Etat et d’empire » comporte bien des dimensions réactionnaires ; ces (re)constructions de ce soit-disant passé comme axe d’élaboration de futur seraient une « monumentale régression historique »

Reste que les relations entre le dire et le faire (voir par exemple : Moussa Bourekba : Redoutable fascination pour l’État islamique. Une utopie en construction, redoutable-fascination-pour-letat-islamique-une-utopie-en-construction/) ne sont jamais sans contradictions et qu’il serait simpliste de prendre aux mots (littéralement les énoncés et les usages médiatiques de ces énoncés des intégristes) les énonciations de type religieux. Sans oublier que les identités forgées dans l’opposition aux dominations ne sont jamais réductibles à une seule dimension qui serait elle même résumable à un facteur ou un vecteur de construction institutionnelle religieuse. Et l’idée fort répandue dans les sphères médiatiques « selon laquelle l’intégrisme islamique est le penchant « naturel » anhistorique des peuples musulmans » relève d’un orientalisme, à juste titre dénoncé par Edward Saïd.

Et Gilbert Achcar souligne le nécessaire combat idéologique contre l’intégrisme islamique « contre ses idées sociales, morales et politiques, et non contre les principes spirituels de base de l’islam en tant que religion ».

Le second point que j’aborde ici concerne « l’orientalisme à rebours ». Au delà des appréciations (l’auteur du livre revient sur les critiques portées par Sadik Jalal Al-Azm) que l’on peut porter à l’oeuvre d’Edward Saïd, à ses apports et à ses limites, Gilbert Achcar rappelle que cet auteur avait bien identifié une « reproduction de la dichotomie essentialiste des orientalistes, mais avec des valeurs inversées ».

Il parle d’auteurs français médiatiques qui, d’une part, souscrivent « à la prétention des soit-disant « islamistes » de détenir des droits exclusifs sur l’interprétation militante de l’islam » et, d’autre part, réduisent le phénomène sous appellation « islamisme » à « une manifestation spécifique de l’islam – en parfaite logique « orientaliste ». », sans oublier la propagation de cet « islamisme » comme « agent de la modernisation » ou de « la religion islamique comme langage et culture par essence des peuples musulmans ». Outre le schématisme fantasmatique de telles propositions, il y a une sur-valorisation du « discours » et une dénégation des pratiques sociales réellement existantes…

L’idée selon laquelle « la religiosité est un phénomène permanent et essentiel » des peuples musulmans ou d’autres peuples relèvent bien de la naturalisation a-historique des pratiques sociales.

Sans m’y attarder, je signale que les textes de Karl Marx et Friedrich Engels sont contextualisés, critiqués et saisis dans leurs évolutions politiques, que la notion de « cosmopolitisme » est étudiée dans son épaisseur historique et sociale, qu’elle débouche sur le « cosmopolitisme insurgé » (Boaventura de Sousa Santos), la « lutte cosmopolitiste pour la transformation mondiale », l’altermondialisation…

Contre le simplisme, le campisme, l’aveuglement face aux fondamentalistes (ici religieux), la dépolitisation des faits sociaux ou l’orientalisme des un-e-s et des autres, un livre plus qu’utile pour débattre…

De l’auteur :

Le peuple veut. Un exploration radicale du soulèvement arabe, Le soulèvement arabe n’en est encore qu’à ses débuts .

Les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits, Pour une reconnaissance pleine et mutuelle

avec Michel Warschawski : La guerre des 33 jours – La guerre d’Israël contre le Hezbollah au Liban et ses conséquences, note de lecture : Combien de morts et d’horreurs faudra-t-il encore avant que cessent définitivement les guerres, occupations et ingérences coloniales ?

En complément possible :

Maxime Rodinson : Islam & capitalisme, le-role-dune-religion-en-tant-quideologie-mobilisatrice-ou-non-ne-peut-etre-pense-independamment-des-rapports-sociaux-et-de-leurs-perceptions/

Kevin B. Anderson : Marx aux antipodes. Nations, ethnicité et sociétés non occidentales, contre-le-determinisme-prendre-en-compte-les-contradictions-presentes-au-sein-de-chaque-structure-sociale/

Gilbert Achcar : Marxisme, orientalisme, cosmopolitisme

Sindbad – Actes Sud, La bibliothèque arabe, Paris 2015, 254 pages, 21 euros

Didier Epsztajn

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