Avant-propos de Nicolas Rey à son livre : An Dot Soley. Regards noirs sur la Ville Lumière

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

an_dot2Nous avons tous en France un lien plus ou moins fort avec la communauté antillaise et sa culture, que ce soit à travers un ami, un voyage, un reportage, un livre, ou un rapport encore plus direct comme c’est mon cas, car nous en faisons partie. Pourtant, moi qui croyais bien la connaître cette communauté, « ma » communauté antillaise, de part et d’autre des deux rives, je n’étais qu’au début de mes surprises, lorsqu’il y a dix ans, l’occasion s’est présentée de m’en rapprocher davantage, en « Métropole », terme avatar d’un héritage colonial toujours persistant.

Jusque-là, j’avais été plutôt réticent à côtoyer assidûment ce milieu à Paris, considérant que la « vraie » identité antillaise ne pouvait être « que » aux Antilles, où je me rendais chaque année depuis mon enfance, y vivant par périodes plus ou moins longues (deux mois à un an). Habitant une ville nouvelle de la banlieue Est, j’y vivais ma culture antillaise uniquement comme « une parenthèse en région parisienne » de cette vie plus ensoleillée qui m’attendait au moins chaque été aux Antilles, n’oubliant pas d’aller zouker chaque week-end avec les quelques amis martiniquais ou guadeloupéens qui avaient la chance comme moi de se rendre « au pays » régulièrement.

Regards noirs sur la Ville Lumière.

Nous n’y étions pas encore…

Car je n’avais d’yeux pour la culture antillaise qu’à partir de « sa source », des plages de Karukera jusqu’aux montagnes de Madinina1… mais certainement pas dans sa version parisienne que je considérais alors comme édulcorée, du haut de la tour Eiffel. Durant mes études universitaires et ma formation professionnelle en anthropologie et urbanisme, guidé par mon ami et mentor l’urbaniste-architecte Gilles Rousseau, mes rêves d’en savoir encore plus sur les Antilles se poursuivaient depuis la Métropole, y préparant mes enquêtes à l’avance dans le froid pour partir ensuite billet d’avion en poche, rejoindre les quartiers chauds de Fort-de-France ou Pointe-à-Pitre, ce qui donnera lieu à la publication d’un premier ouvrage utilisé encore aujourd’hui en urbanisme, sociologie ou anthropologie (Rey, 2001). Mais les Antillais à Paris n’éveillaient toujours pas plus que cela mon intérêt.

À partir de mi-2004, une période de quasi-sédentarisation en France va se présenter sur près de 3 ans, après un séjour de trois mois dans l’ancienne capitale inca, Cusco. Il faut dire aussi qu’en revenant d’Amérique du Sud j’avais déménagé de ma banlieue multiculturelle pour vivre au coeur de Paris dans les quartiers bobos (sans en avoir ni le statut ni l’envie d’en être), dans un petit studio à Bastille. Mes lieux de prédilection comme les Halles, Bastille ou Pigalle, ou encore Belleville n’étaient plus seulement pour moi des lieux de passage obligé sur Paris : une fois installé sur la capitale ils étaient désormais mon air, mon univers, mon horizon et mon présent.

An Dot Soley. Sous d’autres latitudes.

On devait se revoir…

La vue sur l’immeuble d’en face ou sur les poubelles dans la cour intérieure, avait remplacé la ligne de fuite vers le sommet des arbres du bois de Champs-sur-Marne où j’avais grandi, vers les bateaux de croisière de la Caraïbe au soleil couchant ou les montagnes des Andes, hypnotisantes. Le rouge, le violet, le vert, et les blagues, avaient été dévorés par le gris des vêtements et des regards absents.

Un sentiment bizarre s’installa, inattendu, irréversible, dans tout mon être : un besoin pressant, un besoin immense de combler un manque, comme animé par une part de moi-même qui ne reconnaissait plus cette société française.

Pour la première fois de ma vie, j’étais comme étranger dans mon propre pays ! Et j’éprouvais la nécessité de me retrouver avec mes semblables. Avec les Antillais à Paris !

J’ai alors suivi le parcours que bon nombre de Martiniquais et Guadeloupéens avaient fait bien avant : recoller dans la Grande Ville ces petits bouts identitaires qui donnent des repères, de quoi parler, avec des gens comme vous qui vous comprennent. Un autre concours de circonstances participant de cette immersion dans la communauté antillaise fut l’opportunité de réaliser en 2005 une enquête sur les Français d’Outre-Mer et le logement à Paris, coordonnée par George Pau-Langevin alors déléguée générale de l’Outre-Mer. J’ai ainsi rejoint pendant près de huit mois le CMAI2 pour réaliser une recherche-action visant à mieux comprendre et améliorer le service proposé aux Ultramarins dans leur accès au logement. Le rapport remis fut très bien accueilli, comme le démontra notamment sa large diffusion dans sa version synthétisée.

Juillet 2014… Les années ont passé et je suis devenu encore un peu plus un migrant, depuis que je me suis installé au Mexique, il y a six ans. Lorsqu’on vit dans un pays qui n’est pas celui de votre naissance, on n’est pas d’abord français, colombien, ou chinois : on est avant tout un migrant, quelles que soient les conditions bonnes (mon cas) ou mauvaises dans lesquelles on s’expatrie et on est accueilli. Cette nouvelle phase m’a fait replonger avec un regard encore plus aiguisé, dans ces tranches de vie anonymes, ces profils singulièrement exceptionnels si présents de femmes et d’hommes d’Outre-Mer partis vivre massivement en Métropole sur plusieurs périodes successives. La charge émotionnelle que la proximité des interviews parfois déstabilisantes avait suscitée il y a dix ans, a depuis, grâce au temps, à la distance, et à l’expérience personnelle de migration vécue, cédé la place au recul nécessaire pour retrouver, plus en profondeur, de façon plus apaisée, ces témoignages…

Enfin, avec le chômage et l’extrême droite en France qui ne cessent de monter, ou encore les luttes qui s’organisent, participer au débat public s’est imposé comme une évidence. Dans cet esprit, nous avons coécrit avec Frédéric Gircour aux éditions Syllepse, LKP Guadeloupe : le mouvement des 44 jours, éclairage sur le processus complexe que fut la grève générale aux Antilles en 2009, annonciatrice des printemps arabes…

C’est dans la même dynamique que sort ce nouvel ouvrage, An Dot Soley. Regards noirs sur la Ville Lumière. Douze des trente entretiens réalisés originellement il y a une dizaine d’années ont été retenus, en mettant l’accent cette fois principalement sur la communauté antillaise bien plus nombreuse en proportion dans la région parisienne que toutes les autres également issues des DOM-TOM. Je n’ai néanmoins pas oublié d’évoquer dans l’analyse du contexte général, le parcours des Guyanais et Réunionnais ayant dans une moindre mesure migré vers la Métropole.

C’est encore volontairement que le choix a été fait de séparer d’un côté les entretiens, de leur décryptage(s), puis de l’analyse plus globale permettant de resituer pour mieux la comprendre la parole de ces migrants et de leurs enfants issus des Antilles dans les contextes économique et socio-politique de la France de ces soixante dernières années, selon les générations, le niveau social ou le genre. Tout en faisant le point sur de rares publications ayant abordé la question du logement chez les Antillais à Paris ou autres auteurs s’intéressant aux problèmes de la diversité culturelle dans une France toujours très jacobine, nous entendrons alors des responsables politiques engagés envers ces Français de l’Outre-Mer, ou des personnalités du monde associatif interviewées fin 2014 représentatives de cette population faisant un travail remarquable de reconstruction mémorielle tel que Serge Romana fondateur du Comité Marche 23?mai 98, ou d’autres militants de la lutte antiraciste comme Samuel Thomas, vice-président de la Maison des Potes, qui a emporté plusieurs victoires éclatantes dont certaines récentes, contre la discrimination dans le logement pratiquée par des sociétés HLM ou à l’emploi par des sociétés d’intérim.

Livrées telles quelles, sans détours et souvent crues, parfois amères ou enfouies sous la violence d’une vie, ces paroles toutes recueillies au beau milieu des quartiers, mettent à nu des solidarités inespérées ou des forteresses étonnantes entre groupes ethniques, classes sociales, genres, cultures « de banlieue » ou plus traditionnelle, statuts liés au logement ou religions. Les dates et lieux ont parfois été éliminés dans certains cas extrêmes ; l’identité a été occultée sous des prénoms d’emprunt courants chez les Antillais, et l’âge a été arrondi afin de couper court à toute possibilité de faire un rapprochement avec les personnes concernées. Car il ne s’agit pas de savoir qui a dit ceci ou cela, mais bien de cerner des processus, des logiques, des peines et des joies ramenés en surface, peints par ces artistes aux visages sans nom.

Plus que lire un ouvrage de plus sur les Antillais en France, nous vous invitons à plonger à pic dans les méandres de l’interculturalité concrète, dans ces territoires que certains stigmatisent voire rayent purement et simplement de la carte en les considérant comme « perdus pour la République », tandis qu’à nos yeux ils sont d’abord et avant tout des lieux où, dans les interstices de la domination, quelque chose d’autre s’invente.

Qu’elles soient antillaise à Paris, mexicaine à Los Angeles, rom à Londres ou équatorienne à Madrid, nous gagnons tous à apprendre de ces cultures diverses en mouvement qui se retrouvent dans nos grandes villes, créatrices de rapports nouveaux.

Nicolas Rey : An Dot Soley.

Regards noirs sur la Ville Lumière

Voir note de lecture : elles-et-ils-sont-francais-e-s-mais-pas-francais-e-s/

Editions Syllepse

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_37_iprod_630-an-dot-soley.html, Paris 2015, 168 pages, 12 euros

1 Karukera : la Guadeloupe. Madinina : la Martinique.

2 Centre municipal d’accueil et d’information DOM-TOM.

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