A Malraux, la patrie reconnaissante

« La culture, il y a des maisons pour ça, pas vrai Dédé ! », s’exclamait souvent le général de Gaulle en claquant vigoureusement l’arrière du crâne d’André Malraux, plus exactement l’occiput. A chaque inauguration, à chaque examen du budget, à chaque remise de médaille, il y avait droit. L’occiput étant le siège de la parole et du mouvement, le pauvre Malraux acquit à la longue une élocution amphigourique et une gestuelle aléatoire qui provoquèrent tout au long des années 60 l’ébahissement puis le sommeil profond de millions de téléspectateurs en noir et blanc. Malraux portait le même prénom qu’André Boniface mais ne jouait pas au rugby. En tout cas, pas au niveau international. Il commença sa vie publique comme écrivain, pas si vain que ça puisqu’il obtint très vite le prix Goncourt dans la catégorie « aviateurs ». On sait ce qu’il advint de Saint-Exupéry, mort de jalousie quand il comprit qu’il n’y avait pas de place pour deux dans le cockpit des auteurs à hélices. Après la guerre qu’il remporta, Malraux accompagna le général de Gaulle dans sa traversée du désert, une traversée qui dura pas moins de douze ans. Au cours de ce périple ils croisèrent à de maintes reprises Théodore Monod qui ramassait des cailloux et photographiait des troupeaux de chameaux, en fait des dromadaires. Nos deux compères ne comprenaient pas comment on les reconnaît, même Théodore, dont la patience était légendaire, renonça devant tant d’incompétence, c’est le chameau qui en a deux, non c’est le dromadaire, non le chameau, en tout cas celui-là il en a deux belles qui pendouillent, rires gras, vous voyez le niveau. Le désert, si t’aimes pas le sable, c’est pas la peine d’y aller conclurent les deux hommes en 1958 en quittant le Sahara. De retour en France, De Gaulle prit le pouvoir et nomma Malraux ministre de la culture pour ne plus l’avoir sans arrêt dans les pattes et surtout ne plus l’entendre. Pauvre André qui rêvait du ministère des armées pour pouvoir déclarer la guerre à la Chine et rafler des vases Ming et des statues Mong afin de décorer son pavillon de banlieue. Malgré cette marque de défiance, il garda toute son admiration pour le grand homme. Quand approchait Noël, il installait une petite hutte devant le Panthéon et moulait des généraux De Gaulle en plâtre les deux bras en V, les gens adoraient placer ce santon dans leur crèche. Pour attirer le chaland, il criait à la cantonade « entre ici, j’en moule un ». Rappelons que le Panthéon est ce cimetière couvert et sélect où repose une flopée de grands hommes à qui ça fait une belle jambe. Plutôt un beau fémur. Ci-gisent Victor Hugo, Jaurès et quelques autres. Pendant ses deux septennats, Mitterrand ne laissa à personne le soin de changer l’eau des fleurs. Napoléon préfère attendre aux Invalides, son fameux sens de la litote, son optimisme indéfectible, sa foi en la médecine qu’il sait capable de le guérir. A force de camper devant le Panthéon, Malraux finit par réussir à y entrer. C’était un soir d’hiver très froid, le vieux Maurice Schuman prononça un long et beau discours dans les vents sibériens, un mois plus tard, vlam. Ce soir-là, il y avait aussi un certain Chirac qui était alors président de République, comme le temps passe. Quand retentit le dernier accord de la Marseillaise, il fut emporté tel un fétu de paille par les courants d’air glacés de l’Histoire, nul ne l’a plus jamais revu.

Gilles Mortreux

(Merci à Guy Robert – publié dans le Ravi)

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