La tradition des rebelles noirs transgresse l’ordre moral dominant

malcombComme l’écrit Manning Marable dans son épilogue, publié avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse : epilogue-de-louvrage-de-manning-marable-malcolm-x-une-vie-de-reinventions-1925-1965/, « Une biographie cartographie l’architecture sociale de la vie d’un individu ».

Architecture et contexte social, le singulier des Etats-Unis tant par rapport à la place des « races », de l’organisation institutionnelle, de la violence privée ou des illégalités-légales du FBI… A travers cette histoire de Malcolm X, on perçoit toute cette singularité, irréductible à d’autres situations, de la place subalterne et stigmatisée des Afro-Américain-e-s, du poids de l’esclavage, les différentes dimensions de la construction sociale du racisme systémique. Cela éclaire aussi les débats et les choix des organisations autour des différentes luttes des populations Afro-américaines…

L’auteur souligne, entre autres, « La force de Malcolm résidait dans sa capacité de se réinventer pour agir et progresser dans une grande diversité de milieux. », d’où le sous-titre du livre « une vie de réinventions », prenant sens à la lecture des différents chapitres. Manning Marable parle aussi de la capacité à « capturer l’imaginaire du peuple noir à travers le monde », à « à saisir le moment historique dans lequel ils vivent pour parler à leur temps ». Il indique que « tout au long de son activité publique, Malcolm a cherché à mettre les Blancs sur la défensive dans leurs relations avec les Africains-Américains. Il ressentait et exprimait vivement les sentiments et les frustrations des Noirs pauvres et de la classe ouvrière noire ». Il analyse les différences entre les politiques prônées par Martin Luther King « King se battait pour éradiquer le marqueur stigmatisant de la couleur qui reléguait les minorités raciales dans une citoyenneté de seconde classe » et celles de Malcolm X, « Par un contraste frappant, Malcolm se percevait d’abord et avant tout comme un Noir, un Afro-descendant qui s’était retrouvé citoyen des États-Unis. C’était là une différence fondamentale avec King et avec d’autres dirigeants du mouvement pour les droits civiques ». L’auteur souligne aussi les éléments « qui ont été à la base de ce qui allait devenir le Black Power ». Il insiste aussi sur l’impératif de l’autodétermination « Malcolm articulait sa conscience noire à l’impératif idéologique de l’autodétermination: concept posant que tous les peuples ont le droit naturel de décider par eux-mêmes de leur propre destinée », le concept de nation, « Malcolm concevait les Noirs américains comme une nation opprimée au sein d’une autre nation; une nation ayant sa culture, ses institutions sociales et sa psychologie collective propres », les questionnements aux Blanc-he-s « Malcolm enjoignait les Blancs à examiner les politiques et les pratiques de discrimination raciale », les dimensions internationales « Malcolm considérait que pour l’emporter, la lutte nationale pour les droits civiques devait être élargie et devenir une campagne internationale pour les droits humains »

Ici pas de récit construisant ou réinventant une « légende ». Au contraire, Manning Marable, tout en contextualisant les positions de Malcolm X, en montre les limites, les contradictions, les évolutions. Si l’auteur part toujours de la nécessité de « toucher les secteurs les plus marginalisés de la communauté noire et répondre à leurs espoirs », il indique les impasses de certaines propositions, et en particulier le sectarisme et le conservatisme de Elijah Muhammad et de la Nation of Islam.

Outre les éléments déjà indiqués, le livre me paraît particulièrement intéressant sur les rapports entre religion et émancipation, (dont le « caractère trans-ethnique, non racial » de l’Islam), les relations entre religion et combat séculier indispensable pour créer les conditions de l’unité, les positions et actions réelles de la Nation of Islam, les « silences » du mouvement ouvrier blanc, les « alliances » invraisemblables avec le Ku Klux Khan, ou les nazis états-uniens (le toujours inadéquat, les ennemis de mes ennemis sont mes amis), l’essentialisation des Blancs ou les « opinions » antisémites…

Je souligne surtout la « mise en accusation de la suprématie blanche », les analyses du racisme blanc, la nécessaire « immersion dans les luttes de la communauté noire pour son existence quotidienne », le refus de l’agenda composé par les Blancs, le « front uni noir », les problèmes de l’autonomie-indépendance de l’action et de l’organisation des populations noires, les rapports entre autonomie et alliance, les combats pour l’égalité, qui ne saurait être réduite à l’égalité des droits… Et le silence sur les rapports sociaux de sexe, le système de genre, pourtant inséparables d’une stratégie anticapitaliste… Un livre important pour revenir sur les luttes des Afro-Américain-e-s et les possibles ouverts par Malcolm X.

En complément possible :

Sadri Khiari : Malcolm X. Stratège de la dignité noire, la-revendication-degalite-nest-pas-negociable/

James Baldwin : Le jour où j’étais perdu. La vie de Malcolm X : un scénariola-situation-de-lhomme-blanc-lui-interdit-daccuser-qui-que-soit-de-haine/

L. R. James : Sur la question noire. Sur la question noire aux États-Unis 1935-1967, qui-sommes-nous-ici-pour-nous-lever-ou-plutot-rester-assis-et-leur-dire-ce-quils-doivent-faire-ou-ne-doivent-pas-faire/

Ahmed Shawki : Black and Red. Les mouvements noirs et la gauche américaine 1850-2010, retablir-le-riche-passe-nie-rejete-ou-denigre-du-radicalisme-etats-unien/

Léon Trotski : Question juive, question noire, Décisif sont la conscience historique d’un groupe, ses sentiments et ses volontés

Karl Marx / Abraham Lincoln : Une révolution inachevée. Sécession, guerre civile, esclavage et émancipation, L’ouvrier blanc ne saurait s’émanciper là où l’ouvrier noir est stigmatisé

MalcolmX_USAManning Marable : Malcolm X

Une vie de réinventions (1925-1965)

Editions Syllepse, Paris 2015, coédition avec M éditeur (Québec), http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_102_iprod_621-malcolm-x.html, 760 pages, 23 euros

Didier Epsztajn

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