Usages extérieur et intérieur du secret

9782713224201FSComment, face à la stigmatisation, une identité se constitue-t-elle ? A travers le cas des marranes dans l’Espagne des XVIe-XVIIIe siècles, Natalia Muchnik montre que l’individu prend sens dans une unité sociale soudée par une mémoire et des pratiques partagées. Ces chrétiens, pour la plupart descendants des juifs convertis au XVe siècle, accusés par l’Inquisition de judaïser en secret, ont développé une identité de groupe.

Si la répression inquisitoriale et la clandestinité sont fondamentales pour sa cohésion, la société marrane a ses propres dynamiques. Fragilisée par sa diversité interne, sa mobilité spatiale et la labilité de ses pratiques religieuses, elle a multiplié signes et discours d’appartenance. Les codes qui caractérisent cette société secrète, l’hostilité au catholicisme ou les mythes de l’origine, sont autant d’éléments que le crypto-judaïsant mobilise et agence.

Car plus que le contenu des rituels, c’est le processus de ritualisation extrême du quotidien qui forge la société marrane ; le sacré semble partout. L’ouvrage, tel un kaléidoscope, multiplie les points de vue sur les modes d’affiliation. Le marrane dispose ainsi de plusieurs identités potentielles qu’il alterne selon les situations et les interlocuteurs. Plutôt qu’un déchirement entre deux religions, il révèle la fragmentation de soi et l’impossibilité de dissocier l’individu des rôles qu’il tient.

Il témoigne, en somme, d’une pluralité inhérente à tout être humain et du caractère illusoire d’une identité homogène.

De ce livre érudit, je n’indique que certains éléments.

En introduction, Natalia Muchnik parle, entre autres, de la parole des acteurs/actrices « pour définir leur conception de soi et du groupe », des manières de dire et de faire participant à la construction d’une identité individuelle et collective, du sentiment d’appartenance, du partage des intérêts, d’écart à la norme, de la validité des procès inquisitoriaux « pour lire le vécu marrane », des pratiques crypto-judaïsantes, des processus de sacralisation et de ritualisation du quotidien, de la part du rituel versus part du spirituel, de pratiques sociales, d’identité « avant tout relation avec un Autre pluriel », de  « judéoconvers », de « vieux chrétiens », de « juifs de la diaspora »…

L’auteure souligne aussi les statuts de « limpieza de sangre (pureté de sang) » adoptés dans la péninsule ibérique, les frontières internes à la population, la double stigmatisation des judéoconvers, le critère de pureté, la mémoire partagée, les autres minorités, le fait d’être « honni mais néanmoins intégré », la naçao, la construction identitaire et ses « rapports à l’espace et au temps, historique ou mémoriel, passé ou futur »…

Dans les différents chapitres, Natalia Muchnik analyse « L’être contre. Se poser en s’opposant », « L’être avec. Appartenance communautaire et identité collective », « Le marrane-mosaïque », « Le deuil de l’un ? », « Les enjeux de la mémoire. La définition verticale de l’être », « La diaspora virtuelle. La définition horizontale de l’être », « L’eschatologie marrane ou le futur créateur ».

J’ai notamment apprécié les parties sur le renversement du stigmate, l’usage du secret, un repas « pour faire corps », le brouillage des frontières du sacré, la répression structurante, la place des femmes et des jeunes filles, celle du sang, les noms, la mémoire et l’accommodement au temps, l’invention d’une tradition, le territoire marrane, « le messie pas encore venu »…

Un livre qui ne parle pas que d’un monde disparu, mais interroge les constructions de soi et les imaginaires, les arrangements individuels et sociaux, les traces et les vies sous les masques, les contradictions et les mouvances des identités, les espérances et leurs expressions sociales et religieuses…

En complément possible :

Ronaldo Correia de Brito : Le don du mensonge : Il y a longtemps que j’ai perdu le goût innocent de prendre un bain de pluie

Nathan Wachtel : Mémoires marranes : on-ne-mangeait-pas-de-porc-ni-de-lapin-ni-de-crustaces/ et La foi du souvenir, Labyrinthes marranes

Natalia Muchnik : De paroles et de gestes

Constructions marranes en terre d’inquisition

Editions EHESS, Paris 2014, 286 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

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