Quand une femme utilise ses ailes, elle prend de grands risques »

9782843032318FS« Ainsi des femmes, pour écrire et publier leurs textes, s’entêtent et s’endettent, grappillent sur leurs heures de sommeil pour parvenir à écrire après la journée de travail et les tâches domestiques, mettant en péril leur tranquillité, parfois leur réputation, et souvent leur santé. Et pourtant elles continuent ».

Dans son introduction, Christine Détrez interroge, entre autres, le fait d’écrire, le dérangement de l’ordre établi, l’importance des écrits pour les femmes, la notion d’identité, la légitimité littéraire, l’implication « souvent corps et âme », la domination et les résistances, les pratiques sociales et leurs contradictions, les socialisations, le rôle de l’art dans la construction de soi, les joies et souffrances…

L’auteure parle de « sociologie des socialisations et des dispositions », de valeurs et de rôles assignés, de mise en perspective de l’écriture… « Ce sont alors les notions de résistance et de consentement, dans leur articulation complexe à la domination, qui se trouvent interrogées et éclairées par cet ouvrage ».

Dans la première partie, « Ecrire : résistance en actes ? », Christine Détrez parle des embuches rencontrées, du temps à dégager, de la deuxième journée de travail, des femmes rencontrées et de leurs situations sociales, du temps émietté de l’écriture, de l’hostilité y compris du mari, de l’existence de positions extrêmement violentes, du mépris ou de l’indifférence, des positions de la famille, des effets générationnels, des évolutions rapides des comportements « mais également de la persistance des valeurs traditionnelles »…

L’auteure poursuit en analysant « la condition des femmes », les disparités entre ville et campagne, les lois et en particulier celles sur « le statut des femmes » (comme en Algérie), les femmes sont des « mineures à vie ». L’égalité formelle n’est donc pas obtenue pour ces femmes, et cela a bien à voir, je pense, entre autres, à la non séparation du politique et du religieux (voir sur ce sujet, par exemple, Cahiers du genre Hors série : Religion et politiques. Les femmes prises au piège, lutter-pour-legalite-des-sexes-et-la-justice-sociale/). Christine Détrez distingue « les changements juridiques de leur application sociale et culturelle ». Elle parle aussi des espaces, des espaces publics, « de la mainmise traditionnelle des hommes sur la maîtrise de l’espace alloué aux femmes », de transgression des horaires alloués, de la difficulté à être célibataire dans des pays où le mariage reste la norme, de texte caché et de texte public, de pseudonyme, des « valeurs » d’honneur et de discrétion… Pour les femmes « écrire, produire un texte publié, transgresse ce qui était permis »

L’auteure parle du discours sur soi, du regard de soi à soi et du regard des autres sur soi, d’exister comme individue, de l’importance du fait même d’écrire, de gain d’autonomie, de réquisition de sa place, de gains d’espace, de la place des rencontres et des colloques, d’enrichissement intellectuel, « Ecrire permet, concrètement, un élargissement du périmètre autorisé ». Elle termine cette première partie en citant Danielle Kergoat « mettre au centre de l’analyse les contradictions, les décalages repérés (dans le temps et dans l’espace), dans le discours, entre les discours, et entre les comportements et les discours ».

Dans la seconde partie, « Paradoxes et ambiguïtés ? », Christine Détrez interroge, entre autre, les contrôles sociaux sur ces femmes en écriture, les « conciliations paradoxales », le « il faut jouer la comédie ! Faire semblant ! », la notion de « consentement », la « soumission » à l’ordre établi, les frontières entre résistance et acceptation, les « dispositions » et les « compétences », la figure du père, les places des mères, les « femmes d’exception », la scolarité, le lire et écrire, la place « subversive » de la lecture, « Toutes insistent – dans des scènes habituelles chez les lecteurs passionnés de braconnage sous la couverture ou la lumière de la lune et de réveils difficiles le lendemain pour aller à l’école – sur la précocité de cette passion pour la lecture, survenue dès la rencontre avec l’écrit », le livre comme rupture de solitude, la lecture comme transfiguration du réel, « le pouvoir concret et littéral de nommer, de reprendre une forme de maîtrise sur les événements subis ». Une situation de lecture qui dépasse largement ces femmes et dans laquelle, beaucoup, lecteurs et lectrices, pourront se reconnaître…

L’auteure aborde aussi les assignations contradictoires, « l’écriture comme souffrance », la tolérance sous contrôle, les pères et les filles, « Une des limites explicites est la maîtrise du corps de leur fille, de son apparence, de son lieu d’existence : que l’esprit s’ouvre, mais que le corps reste un lieu d’honneur », les normes et leur intériorisation, « l’homme dans la tête », les assignations sexuées, l’autocensure…

Dans la troisième partie, « Ecrire en marge ? », Christine Détrez insiste sur la « portée politique, au sens large, de la prise de parole », parle des engagements associatifs et politiques, revient sur la décade meurtrière en Algérie, « Alors, à l’époque, exister, c’était refuser »… Elle interroge aussi « Etre féministe ? », l’image « exotique » des femmes arabes, les systèmes de représentation, la dangerosité des femmes qui écrivent, les fiertés et les culpabilités, les fractures de « l’évidence du naturel »…

En conclusion, l’auteure souligne les nœud d’élaboration, la complexité des effets des rapports sociaux… Le titre de cette note est une phrase de Fatema Mernissi citée par l’auteure qui souligne que cette écrivaine ajoutait « le contraire était tout aussi vrai »…

De l’auteure, un article dans : Mon corps a-t-il un sexe ?. Sur le genre, dialogues entre biologies et sciences sociales, contre-les-fausses-evidences-et-le-soit-disant-bon-sens-a-propos-du-sexe/

Parmi les multiples livres cités par l’auteure :

Bernard Lahire : La condition littéraire. La double vie des écrivains

Danielle Kergoat : Se battre, disent-elles…, travailleuse-nest-pas-le-feminin-de-travailleur/

Geneviève Fraisse : Du consentement, car-dire-oui-cest-aussi-pouvoir-dire-non/

En complément possible, un récent numéro de Nouvelles Questions Féministes : Féminismes au Maghreb, faire-emerger-lindividu-femme-en-tant-que-citoyenne-a-part-entiere/

Christine Détrez : Femmes du Maghreb, une écriture à soi

La Dispute, Paris 2012, 250 pages, 16 euros

Didier Epsztajn

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