Pour que l’espoir soulevé ne se confonde pas avec sa caricature réactionnaire et criminelle

derniercombazt2La réédition du livre de Moshe Lewin est importante. Sa lecture permet de revenir de multiples façons sur l’histoire des premières années de la révolution russe.

C’est d’abord, essayer de comprendre ce qui se jouait dans les années 1922-1924. En avant-propos, Denis Paillard souligne : « Comme le montre Moshe Lewin, ce qui se joue durant cette période c’est l’affrontement de deux lignes antagonistes concernant l’avenir du pays et la construction de l’Etat – un des enjeux essentiels étant la nature de ce que devait être la future Union des républiques socialistes soviétiques en voie de formation ».

Donc une première lecture sur les débats d’orientation concernant les possibles à advenir dans la future URSS.

Un second niveau de lecture concerne la perception des enjeux qu’en avait certain-e-s dans les années 70. De ce point de vue, la préface écrite en 1978 par Daniel Bensaïd, publiée avec l’avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, preface-1978-de-daniel-bensaid-au-livre-de-moshe-lewin-le-dernier-combat-de-lenine/ ouvre quelques fenêtres. Ouverture dans, au moins, deux directions, une meilleure compréhension des mécanismes de construction et d’élaboration des falsifications staliniennes et une réinterrogation à partir de nouvelles situations…

C’était le temps des rappels des mensonges et des crimes du stalinisme (ce temps est-il vraiment révolu ?), « la lutte radicale contre le stalinisme,ses racines et ses prolongements », l’exposé des racines matérielles (dont la part idéelle ou idéologique) de la bureaucratie et de son autonomisation… et l’insistance sur « renouer le fil » et redonner la parole à celles et ceux qui furent gommé-e-s de l’histoire réécrite de l’Internationale Communiste et des partis communistes « nationaux »…

Le temps aussi des interrogations sur la place des individus, des subjectivités, la confusion entre « la part d’exception et de la règle », la dissolution du « principiel » dans les circonstances, l’approfondissement des réflexions sur place des processus et des institutions démocratiques (ce que soulève par exemple Rosa Luxembourg, « les atteintes à la démocratie « obstruent la source vivante d’où auraient pu jaillir les correctifs aux imperfections congénitales des institutions sociales ». »), à la lumière, entre autres, de Berlin Est en 1953, de la Pologne et de la Hongrie en 1956, de la Tchécoslovaquie en 1968, de la Pologne en 1969 et 1975 : suppression de la police politique, liberté de réunion et d’association, séparation des syndicats et de l’Etat, liberté syndicale et pluripartisme...

Sur la démocratie, Daniel Bensaïd souligne : « Et il y a ceux pour qui la démocratie socialiste ne se divise pas. Ceux pour qui elle signifie plus et non moins de démocratie que dans les pays capitalistes »

Une troisième lecture, située aujourd’hui, n’en reste pas moins nécessaire. Elle devrait approfondir les spécificités de la « révolution prolétarienne » en regard de la « révolution bourgeoise », faire la part des réponses ponctuelles aux contingences socio-historiques, interroger ces réponses en regard des processus d’émancipation, rechercher ce qui était possible avec « les connaissances et les moyens de l’époque », prendre en compte les apports des féministes radicales, des mouvements anti-coloniaux…

Un prélude à des interrogations approfondies sur les processus révolutionnaires, les compromis dynamiques nécessaires, les rapports entre politique et changements socio-économiques, les institutions des auto-organisations des dominé-e-s, de l’autogestion généralisée et de la citoyenneté élargie, etc…

Des questionnements incontournables pour construire dans l’action un nouveau bloc hégémonique majoritaire permettant que la question de bouleversements révolutionnaires soit tout simplement possible…

Moshe Lewin aborde de multiples sujets, les équilibres et les difficultés entre « plan » et marché », le fonctionnement coercitif de l’Etat, l’isolement de la révolution d’Octobre, « la solitude aux conséquences incalculables pour une longue période », les conceptions internationalistes, les conséquences de la guerre civile, les modifications en profondeur de la dictature (je rappelle que le terme dictature du prolétariat n’avait pas le même sens qu’aujourd’hui, ce qui ne dispense pas de s’interroger sur sa pertinence), la disparition de la base sociale du régime, « le vide social en question allait être bientôt rempli par des forces autres que celles qu’on avait prévues initialement », la machine gouvernementale « une honteuse anomalie », le fonctionnement du parti bolchévique, les procédés autoritaires, le sentiment d’urgence, l’installation de la bureaucratie ou le rétrécissement du pouvoir politique…

Un chapitre est consacré à la Nouvelle Politique Economique (NEP), ses contradictions, les rapports avec la/les paysannerie(s).

L’auteur développe particulièrement les analyses et les propositions de Lénine sur « la formidable machine administrative », le monopole du commerce extérieur, la question géorgienne, les rapports avec Trotsky, avec Staline, la question de la Fédération de républiques « jouissant d’une égalité de droits », la lutte contre le nationalisme grand-russien…

Il présente aussi la surveillance de Lénine malade, les écrits de celui-ci durant cette période, ce que l’on nomme le « testament de Lénine », ses alliances, ses combats, ses caractérisations de la situation sociale et politique, les propositions de réforme des structures gouvernementales (en particulier contre « l’hypertrophie de la dictature »)…

Moshe Lewin souligne aussi le manque d’analyse en profondeur du bureaucratisme, de cette « couche sociale distincte dans un pays qui nationalisait les branches essentielles de l’économie », le processus de transformation d’un parti politique « en appareil de pouvoir ». Je souligne son argumentaire autour du texte de Lénine « Mieux vaut moins, mais mieux ».

Une autre histoire que celle frelatée servie pendant des dizaines d’années par les staliniens de tous poils, une histoire à confronter à d’autres histoires écrites par des courants d’émancipation radicale, une histoire aussi à critiquer pour penser les contraintes de l’action émancipatrice.

Outre l’avant propos de Denis Paillard, la préface de Daniel Bensaïd, le texte de Moshe Lewin est complété d’annexes, dont « Le journal des secrétaires de service auprès de Lénine » et d’un court texte de Pierre Frank de 1977 : « La dernière « émotion » de Lénine » permettant de comparer les versions de la chronologie de la 4eme et 5eme édition russe des œuvres de Lénine, « Les différences tiennent à la nécessité qu’avait Staline de dissimuler des faits qui contredisaient l’histoire telle qu’il voulait la présenter »

Moshe Lewin : Le dernier combat de Lénine, réédition Editions Syllepse, http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_37_iprod_629-le-dernier-combat-de-lenine.html, Paris 2015, 196 pages, 16 euros

Didier Epsztajn

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.