On ne doit pas définir le travail ménager comme une simple liste de tâches


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Le livre est composé d’une préface de Mélissa Blais et Isabelle Courcy, publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse : preface-de-melissa-blais-et-isabelle-courcy-a-louvrage-de-christine-delphy-pour-une-theorie-generale-de-lexploitation/ et de trois textes de Christine Delphy.

En première partie : Par où attaquer le « partage inégal » du « travail ménager », et en seconde partie « Pour une théorie générale de l’exploitation » composée de deux textes  : « En finir avec la théorie de la plus-value » et « Repartir du bon pied »

Je ne vais pas à proprement parler faire une note de lecture de ces textes. Mais plutôt essayer de « dialoguer » avec Christine Delphy, en partant de points d’accord et en utilisant partiellement d’anciennes notes de lecture. Je n’aborde donc que son premier texte sur le « partage inégal » du « travail ménager ».

Je signale, sans m’y attarder, que les lectures proposées de Karl Marx et de ses théorisations ne me semblent pas pertinentes. Quoiqu’il en soit, les explications « marxiennes » ne suffisent cependant pas à expliciter l’ensemble des dominations. Sans oublier que l’exploitation du travail d’autrui, sous le capitalisme, ne se réduit pas à celle de la force de travail salarié.

Pour le dire autrement, si la notion de plus-value met en lumière les mécanismes d’une exploitation particulière, pour employer les mots des préfacières, une exploitation historiquement située, si elle permet d’aborder l’exploitation du salariat sous le capitalisme, elle ne permet ni de comprendre les segmentations/dominations internes au salariat, ni d’autres formes d’extorsion de travail, en particulier, le travail accompli gratuitement par les femmes et approprié par les hommes.

A noter de plus, que la force de travail (salarié) doit aussi être abordée en tenant compte de l’ensemble des rapports sociaux, en particulier le sytème de genre (rapports sociaux de sexe) et les processus de racialisation.

Pour le dire avec un autre vocabulaire et d’autres notions que celles de Christine Delphy, « la production du vivre », la production/reproduction de la force de travail, ne peut être mise à l’écart, pour ne pas dire, « hors » des rapports de production...

Travail ménager, travail domestique. L’auteure examine ici particulièrement une portion du travail domestique, le travail ménager proprement dit.

Travail et inégalité des temps passés, variations et continuités. « C’est à la fois une des manifestations les plus flagrantes de l’inégalité entre les sexes, qui devrait, par sa visibilité même, être facilement corrigible, et un défi pour les stratégies d’égalité, car c’est là aussi que l’action militante trouve sa limite ».

Pour saper cette inégalité encore faut-il interroger les institutions sociales « qui étayent la construction de cette inégalité « privée ». »

Travail, travail gratuit. A très juste titre, l’auteure insiste « travail gratuit réalisé dans le cadre social – et non géographique – de la maison que j’appelle le travail domestique », il ne s’agit donc pas de « somme disparate de relations individuelles ». L’auteure propose donc de considérer ce travail comme « l’effet d’un mode de production, le mode de production patriarcal ou domestique »

L’effet d’une organisation sociale particulière certainement, d’un mode de production particulier peut-être. Encore faut-il se mettre d’accord sur son historicité. La révolution bourgeoise, la révolution capitaliste ont restructuré/ réagencé/recréé l’ensemble des rapports sociaux, et pas seulement les institutions, remanié les agencements familiaux, créé la famille nucléaire, séparé la sphère publique de la sphère privée, etc. Je souligne que la création de la sphère privée se fait « consubstantiellement » à celle des classes. (Voir par exemple, le beau livre de Leonore Davidoff et Catherine Hall : Family Fortunes. Hommes et femmes de la bourgeoisie anglaise 1780-1850, Sur la grande scène de la classe et du genre). Pas en un claquement de doigts, mais sur le temps long (voir par exemple : Arno Mayer : La persistance de l’ancien régime. L’Europe de 1848 à la Grande Guerre : il-nexiste-pas-de-concept-neutre-pour-interroger-la-realite/). La disjonction entre travail productif et travail domestique est réelle et fausse. Les taches ménagères ne sont pas facultatives, ne sont pas « une simple liste de tâches », elles ont strictement nécessaires « Les adultes aussi doivent manger, se laver, nettoyer leurs vêtements, faire la vaisselle, etc. ». Elles pèsent sur le « domestique » et sur le « professionnel », négativement pour les femmes et positivement sur les hommes, qui ne les exécutent pas ni n’en ont le souci… Elles impliquent « que la cohabitation hétérosexuelle signifie un surcroit de travail pour les femmes et, au contraire, un allégement du travail pour les hommes » (Comme le signale, l’auteure les autres configurations conjugales (homosexuelles) n’ont que peu été étudiées). Christine Delphy montre bien ce qu’il en est dans les situations de célibat, cohabitation, séparation…

Dans le cadre familial, il s’agit bien d’une appropriation par les hommes du travail des femmes, appropriation organisée socialement et renforcée par des mesures institutionnelles. Dans un cadre plus global des effets de la division sexuelle du travail. Division et hiérarchie…

Christine Delphy ajoute « Si les hommes bénéficient directement du travail ménager des femmes, une grande partie de celui-ci est cependant absorbée par le soin aux enfants, justement dans la mesure ou les femmes assurent leur part plus celle de l’autre parent ».

Le travail gratuit des femmes profite et est organisé au bénéfice du groupe social des hommes. Il profite aussi aux dominants du mode de production capitaliste en minimisant les coûts de « reproduction ». Dans ses ouvrages sur l’esclavage, Olivier Grenouilleau souligne que les deux systèmes les « moins couteux » pour leur reproduction, sont l’esclavage et le capitalisme…

Cette co-formation, ce co-développement rend, pour celles et ceux qui en douteraient encore, inepte les histoires de « front principal » et de « front secondaire » dans les combats pour l’émancipation. Le marché du travail est lui même genré, il en est de même des institutions… Comment penser la mobilisation des salarié-e-s sans penser la mobilisation des femmes, sans l’auto-organisation, y compris non-mixte, des femmes ?

Christine Delphy souligne le sens de quelques institutions, leur non neutralité dans le système de division/hiérarchie sexuelle : le concept de l’ayant droit pour l’assurance maladie, celui du quotient familial dans la fiscalité directe (« ce système de quotient familial fait la nique au principe de progressivité de l’impôt ») ou le système des pensions dites de réversion. Les femmes ont « des droits dérivés »…

Les statuts des femmes et des hommes sont co-construits asymétriquement, hiérarchiquement. Les êtres humains (socialement construits comme femmes ou hommes) « entrent » dans le rapport salarié, « libres » des moyens de production dont elles/ils ont été dépossédé-e-s mais, pour les uns, auto-dégagés du travail domestique (et de son souci) au sens le plus large, et pour les unes assignées à effectuer gratuitement ce travail pour les compte des uns. Quelque soit la manière d’aborder le sujet, il s’agit bien d’une extorsion de travail gratuit. Et dans le rapport social global qu’est le capitalisme, cela ne peut être considérée comme un hors du champ de la valorisation de force de travail…

En accord ou non avec les théorisations de Christine Delphy, ses interrogations sur les angles morts du « marxisme » sont décisifs.

Nous n’en avons pas fini avec ces débats, il est nécessaire de retravailler les notions de « travail » sous le double apport des théorisations « marxistes » et de celles des féministes matérialistes. Cela ne permettra peut-être pas d’élaborer une théorisation unifiée mais au moins de mieux faire ressortir les contradictions présentes dans les rapports sociaux. Et redonner à la lutte des femmes la place centrale qu’elle doit avoir dans tous les combats.

En complément possible :

Sur la critique du « salarié abstrait », voire dans note de lecture de ContreTemps N°14 : lexigence-dune-traduction-politique-non-pas-realiste-au-sens-du-renoncement-mais-credible-au-sens-de-la-complexite-du-reel/

En réponse partielle à Antoine Artous sur son analyse du prolétariat, voire dans note de lecture de ContreTemps N°21 : comme-si-les-lendemains-qui-chantent-imposeraient-un-present-qui-dechante/

DelphyChristine Delphy : Pour une théorie générale de l’exploitation

Des différentes formes d’extorsion du travail aujourd’hui

Editions Syllepse, Paris 2015, coédition avec M éditeur (Québec), http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_37_iprod_628-pour-une-theorie-generale-de-l-exploitation.html, 116 pages, 10 euros,

Didier Epsztajn

 

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