Le projet ouvrier d’une République démocratique et sociale

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Les histoires sont le plus souvent écrites par les « vainqueurs », les dominants. La norme, la référence reste leur norme, leur référence. Il convient donc de toujours (re)examiner les réalités, pour rendre visible ce que cette vision occulte, disqualifie, détruit. Contrairement aux visions idéalisées et linaires, il s’agit de prendre en compte la totalité des rapports sociaux, leurs imbrications et leurs contradictions, de mettre en avant celles et ceux, travailleurs et travailleuses, ouvriers et ouvrières, toujours dénié-e-s comme sujet politique.

Il est donc regrettable que Maurizio Gribaudi ne parle que quelques fois des femmes, «  reconnaître une centralité des femmes qu’elles possédaient depuis toujours dans l’espace ouvrier, tout en légitimant leur prise de parole dans l’espace public ». Nous ne saurons rien des ouvrières, assimilées aux ouvriers ou non considérées comme ouvrières…

La critique de l’auteur sur l’homogénéisation artificielle, politique en somme, des situations, est importante. Il nous invite à passer au crible les modèles de représentation, de contextualiser les idées et les productions de cette histoire, de réintroduire dans Paris, des pans gommés ou dénigrés. Bref d’ouvrir les angles morts, de faire une place à « Cette présence ouvrière et artisane qui s’inscrit pour la première fois de manière si massive et si intimement relié au tissu urbain constitue certainement une des dimensions qui marquent la spécificité de ce moment historique » Présence agissante, naissance de l’associationnisme militant, naissance d’une culture politique ouvrière…

Paris ouvrier en révoltes, en révolutions, 1830, 1848 et répression « sous le plomb de la république bourgeoise » avant que les pioches du préfet Haussmann détruisent « les nœuds les plus importants de cette matrice de démocratie qu’étaient les quartiers du centre-ville, avec leurs ruelles et passages, leurs immeubles vermoulus dans lesquels se nichaient l’atelier et la fabrique, la gargote et le marchand de vin, l’appartement et le garni ».

La première partie traite de « La progressive cristallisation d’un mythe ».

Première Chapitre 1 : Après la révolution, une société qui s’interroge.

Maurizio Gribaudi analyse les diverses lectures et représentations de la ville de l’Empire et de la Restauration, les regards sur les espaces populaires, les notions d’insalubrité et de santé, la construction d’un récit sur la ville, les écarts entre représentations et pratiques urbaines, les rapports entre passé et présent, les marchés, les métiers…

Chapitre 2 : La rupture des années 1830.

Juillet 1830, « l’entrée des ouvriers sur la scène publique parisienne » et la « grande victoire de la bourgeoisie ». L’auteur parle des hygiénistes et du choléra, des paroles de savants, des quartiers les plus pauvres, des rapports de force à l’intérieur des structures de pouvoir, du début sur l’urbanisme moderne, des craintes des couches les plus conservatrices de la bourgeoisie, du romantisme et du gothique, de la « culture des boulevards et du dandysme littéraire », des estampes et des caricatures, de décor…

Chapitre 3 : Le regard sur la ville s’appauvrit.

Maurizio Gribaudi analyse les discours des hygiénistes, « l’insalubrité morale », la question des déplacements de la population, les liens construits entre criminalité et espace populaire, les stéréotypes, la place du commerce, de l’agrément, du luxe et les modèles esthétiques, le misérabilisme et la philanthropie, les représentation iconiques, « Commence à se développer une vision qui constituera l’un des éléments les plus stables de la grammaire dans les représentations iconiques de la ville : celle qui relie l’espace des anciens quartiers du centre-ville aux sentiments de désolation, d’obscurité, d’humidité, de marginalité ».

Dans la seconde partie, « Derrière l’écran du mythe, les autres modernités parisiennes » l’auteur essayera de se « rapprocher du bâti jusqu’au niveau des immeubles, de la parcelle, des ateliers et des logements, pour mieux comprendre les physionomies de ceux qui y vivaient et y travaillaient ».

Chapitre 4 : L’impact de la Révolution.

La confiscation et la vente des biens de l’Eglise et des émigrés entamée en 1789 se poursuit jusqu’à la Restauration. Maurizio Gribaudi parle des transformations et des opérations spéculatives, de la concentration et du morcellement des biens, de la naissance de l’industrie du recyclage intensif des déchets de la ville, de l’essor démographique, de l’eau et de ses utilisations, de l’artisanat industriel, de la conjoncture scientifique, technique et professionnelle, « la vitalité d’un environnement industriel caractérisé par la présence d’un ensemble tout aussi large que fragmenté d’activités industrielles extrêmement spécialisées, dont le savoir professionnel s’inscrit à la fois dans la tradition artisanale et dans le renouveau qu’elles ont connu au contact des nouvelles découvertes de la chimie et de la mécanique savante ».

Chapitre 5 : Une autre modernité.

L’auteur insiste sur les métamorphoses du bâti, l’installation de « grappes d’activités ouvrières et artisanales, la densification des quartiers du centre-ville, l’ouverture de nouvelles voies de communication, les changements dans la structure de la propriété et dans les formes de stratification sociale, les ateliers, les fabriques, les administrations, les nouveaux assemblages sociaux et professionnels, la « croissance spectaculaire des activités hébergées dans les anciens quartiers du centre-ville »…

Chapitre 6 : Horizons populaires.

Maurizio Gribaudi décrit les formes de la fabrique collective, la réalité des espaces, la concentration industrielle, les lieux de restauration et de loisir, les réaménagements des ruelles, passages, cours et escaliers, les tramages urbain et social, les solidarités, les découpages « à l’intérieur d’un espace qui est celui de la proximité et qui est largement interne aux frontières des anciens quartiers de la ville populaire »…

Troisième partie : « L’horizon perdu de l’autre modernité parisienne ».

L’auteur examine particulièrement la « montée vers la politique », une réflexion politique « qui dialogue avec le mouvement républicain, mais qui le dépassera par sa profondeur et sa maturité », le projet de « République fondée sur le principe associatif et de démocratie directe ».

Chapitre 7 : La « montée vers la politique ».

Maurizio Gribaudi parle des formes de sociabilité ouvrière, des sociétés de secours mutuels, de la place de l’oral, des chants, des goguettes et guinguettes, de la loi Le Chapelier, des coalitions et des grèves, de la « très grande agressivité patronale », des luttes…

Chapitre 8 : 1830 – 1848, quatre ans de luttes.

« Déclenchée par la bourgeoisie, la révolution de Juillet fut peut-être la première révolution prolétarienne du XIXe siècle ». L’auteur souligne la place des ouvriers sur les barricades, la présence républicaine, la « géographie des coalitions et celle des émeutes »… Il montre « la perspective inédite d’un protagonisme ouvrier qui se voudra non seulement économique, mais aussi politique », « la nécessité d’élargir les coalitions au-delà des groupes directement impliqués, de s’organiser collectivement et, surtout, de penser des formes alternatives de production, notamment à travers le système associatif ». Maurizio Gribaudi parle de la défense des droits du travail, de projets d’ouverture d’ateliers directement gérés par les ouvriers, des Trois Glorieuses (27, 28 et 29 juillet 1930), de la ville en mouvement, des coalitions et des émeutes, d’une « réelle jouissance libératoire dans le défoulement d’une haine qui couvait depuis trop longtemps », de l’acharnement de la répression…

Chapitre 9 : 1940, la décennie socialiste.

L’auteur insiste sur « la nécessité de casser la spirale néfaste du « libre marché » pour devenir maîtres de leur propre travail », la question du marchandage et du placement, l’égalité réelle et concrète, les grèves et les coalitions, les assemblées ouvrières, les formes de démocrate sociale en germe, « la profonde portée politique des demandes ouvrières », la théorie et l’expérience pratique, la place des quartiers, « les quartiers « misérables » du centre-ville ouvrier sont en même temps le référent et le facteur déterminant d’un savoir sur la société d’une précision et d’une puissance rares »le programme d’une « République démocratique et sociale »

En conclusion, Maurizio Gribaudi revient sur l’insurrection de 1848, le « projet politique d’une construction sociale fondé sur l’égalité réelle de tous les citoyens, sur des nouvelles formes d’organisation du travail et sur le partage d’une vision de la République en devenir », sur la violence inédite de la répression… Il s’agit « d’un affrontement très clair entre deux idées totalement différentes de ce qu’est une société démocratique et de ce qu’est une République ».

Les lecteurs et les lectrices comprennent alors mieux les futures percées haussmannienne, et « avec quelle précision les pioches du préfet se sont acharnées sur les centres névralgiques de la nouvelle modernité ouvrière »

Un livre passionnant, richement illustré… la mémoire des révoltes et des révolutions, les ancrages dans les lieux, les pratiques et l’actualité de cetet histoire occultée pour penser l’émancipation…

En complément possible : Maurizio Gribaudi et Michèle Riot-Sarcey : 1848 la révolution oubliée : la-memoire-ouvriere-fut-enfouie-sous-les-decombres-de-la-republique-tout-court/

Et une lecture pour prolonger les temps de Paris : David Harvey : Paris capitale de la modernité, acceleration-du-temps-elargissement-de-lespace-et-reconfiguration-sociale/

Maurizio Gribaudi : Paris ville ouvrière

Une histoire occultée / 1789-1848

La Découverte, Paris 2014, 446 pages, 29 euros

Didier Epsztajn

 

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