L’espace n’existe pas en soit. Il ne peut être pensé indépendamment des rapports sociaux qui s’y déploient

villes contestées« La réalité urbaine est d’abord devenue majoritaire sur le plan démographique, puisque c’est désormais plus de la moitié de la population mondiale qui vit en ville. Mais cette donnée traduit mal la spectaculaire extension spatiale et le brouillage croissant des frontières entre espaces urbains et espaces ruraux ». Dans leur « Introduction à une géographie critique de l’urbain », Cécile Gintrac et Matthieu Giroud parlent d’un « double mouvement d’homogénéisation et de différenciation », des importations et des exportations de modèles entre villes, pays et continents. Elle et il reviennent sur les apports d’Henri Lefebvre.

« Contester le « prêt-à-penser » urbain, précisément pour mieux envisager ses alternatives, voici l’ambition de ce volume qui regroupe onze textes dont les auteurs se revendiquent plus ou moins explicitement de la géographie urbaine critique ».

Dans ces critiques de l’urbanisation capitaliste, il faut souligner l’apport des féministes, « le genre produit des espaces spécifiques, urbains notamment, tandis que l’espace contribue à produire ou à reproduire matériellement les différences et les dominations de sexe », la prise en compte des processus de racialisation ou l’apport des critiques de l’eurocentrisme (« il n’est pas de discours neutre et universel », les pensées et analyses sont socialement et politiquement « situées »)… Sans oublier que la géographie est à la fois « avec » et « contre » l’espace, « on ne saurait considérer que l’espace existe en soi, indépendamment des sociétés qui le produisent »

Reste que les références au « trouble dans le genre » aux théorisations « post », à l’intersectionnalité sans définition, etc. me semble relever d’une mode peu opératoire et d’un déficit de prise en compte des conditions matérielles (dont les dimensions idéelles) du caractère systémique du capitalisme, de l’imbrication des dominations…

Chaque article est précédé d’une petite présentation, contextualisant soit le thème soit l’auteur-e. Je n’évoque que certains articles et certains sujets traités.

Armelle Choplin souligne que « En occident, la modernité se définit à travers l’image que celui-ci se fait de sa propre modernité ». Elle parle de décoloniser les études urbaines. Les réductions, eurocentristes, racistes ou genrés, des sciences, nécessitent un travail permanent d’historicisation, de contextualisation que le terme décoloniser ne saurait circonscrire. Ni la notion de « décolonisation » ni celle de « post-colonialisme », ne me semble permettre de prendre en compte l’ensemble des rapports sociaux de domination. Ainsi la phrase « on peut théoriser sur le Sud, au Sud et à partir du Sud, en particulier pour comprendre le Nord » est peut-être un juste rappel de la possibilité/nécessité de partir d’autres réalités que celles imposées par l’impérialisme et le « centre » auto-proclamé du monde ; reste qu’il est impossible de penser les relations sud-nord ou nord-sud en faisant abstraction du sytème global et de ses contradictions. Il va de soit que cette critique porte en premier lieu sur les élaborations « savantes » produites au Nord…

Au delà de ces courtes remarques, je souligne le grand intérêt du texte de Jennifer Robinson qui « propose d’envisager un monde constitué de villes ordinaires, où toutes seraient les arènes dynamiques, hétérogènes mais conflictuelles, de la vie économique et sociale ». Le savoir ne saurait se réduire aux élaborations produites par le « savoir occidental ». Pour en rester à ce vocabulaire, les savoirs développés par les dominé-e-s sur leurs situations et leurs luttes contre les dominations sont indispensables pour penser les émancipations. L’auteure montre comment les « présupposés hiérarchiques » ont réduit/déformé la pensée sur l’urbanisation et le développement, elle parle de « disloquer la modernité » et insiste sur le comparatisme, « je considère que la théorie urbaine doit être viscéralement attachée au comparatisme, méfiante et circonspecte envers les catégories et les hiérarchies, et désireuse de promouvoir des stratégies d’amélioration des villes reposant sur leur créativité et leurs ressources propres ». Il n’y a pas d’un coté un « ici et maintenant » et de l’autre un « là-bas et alors », une modernité et une arriération… L’auteure parle aussi de « rompre avec le réductionnisme économique », et de « savoir traiter différemment des différences entre les villes ». La démarche proposée me semble fructueuse, il est dommage qu’elle n’inspire pas la majorité des textes publiés, qui concernent, non des « villes ordinaires » mais des villes principalement dans le monde occidental « anglo-saxon », pour autant que cette « notion » soit elle-même opératoire…

Sans m’y attarder, j’indique quelques thèmes traités : la division genrée du travail, les processus de racialisation, le confinement spatial, les rapports sociaux interdépendants, les contraintes et les possibles…

J’ai notamment été intéressé par le texte de David Harvey, sa présentation non linéaire des relations entre espace et mode de production, « Le paysage physique et social de l’urbanisation est façonné selon des critères spécifiquement capitalistes, et cela crée des contraintes qui pèseront sur l’évolution du développement capitaliste ». Dans le cadre de situations de développement inégal et combiné l’auteur analyse les politiques des institutions urbaines, l’« entrepreneurialisme urbain » pour attirer les capitaux et les investissements. Son approche prend en compte l’épaisseur de la politique, des conséquences des choix, « des effets réflexifs » des changements, il parle de limitation « du champ des possibles ». Il attire particulièrement sur les « partenariat public-privé (PPP) » et historicise les interventions municipales, « j’ai tendance à penser que c’est l’absorption des risques par le secteur public local (plutôt que national ou fédéral) qui distingue l’entrepreneurialisme urbain d’aujourd’hui des phases antérieures de promotion municipale (le capital privé semblait alors, d’une manière générale, beaucoup moins réfractaire au risque) ». L’auteur détaille « les implications macroéconomiques de la concurrence interurbaine », dont l’accroissement des disparités de richesse et de revenu, la flexibilité de l’accumulation, les mécanismes de contrôle social, les consommations ostentatoires…

Contre les visions « bienséantes » ou naturalisées de la concurrence, David Harvey souligne que : « Au contraire, dans un cadre défini par le développement géographique inégal, c’est la concurrence interurbaine généralisée qui ferme le champ des possibles »

Tous les auteurs n’ont pas la prudence de David Harvey, certains gomment l’autonomie de la sphère du politique et donc des politiques urbaines déployées, réduisent les relations spacio-sociales, économico-sociales au partage de la rente foncière…

Sont aussi traités, l’absence de contrôle démocratiques, les concentrations et les exclusions spatiales, l’urbanisation néolibérale, le poids de « l’expertise », les relations entre urbanisme et environnement, les politiques de « sécurisation », l’utilisation du droit et les politiques « d’ordre », la marchandisation des « différences », le « multiculturalisme »…

En absence de présentation des agencements concrets des rapports socio-économiques, de définitions des classes sociales, (classe moyenne), je ne suis pas en mesure de juger de la pertinence du thème de la gentrification analysé par Neil Smith, ni des rapports entre suburbanisation et urbanisation. Je reste aussi dubitatif sur les relations établies entre valorisation et dévalorisation du capital investi dans le bâti…

J’ai aussi été intéressé par l’activisme urbain décrit par Marcelo Lopes de Souza.

Sommaire :

Introduction à une géographie critique de l’urbain par Cécile Gintrac et Matthieu Giroud

Les villes ordinaires de Jennifer Robinson

  • Présentation par Armelle Choplin

  • Jennifer Robinson, « Villes ordinaires : vers des études urbaines postcoloniales »

Ce que l’espace dit et ce qu’il ne dit pas

  • Présentation par Cécile Gintrac

  • Melissa R. Gilbert, « « Race », espace et pouvoir : stratégies de survie des travailleuses pauvres

David Harvey contre la ville entreprise

  • Présentation par Max Rousseau

  • David Harvey, « Vers la ville entrepreneuriale. Mutation du capitalisme et transformations de la gouvernance urbaine »

L’urbanisation néolibérale : une approche régulationniste

  • Présentation par Martine Drozdz

  • Erik Swyngedouw, Frank Moulaert et Arantxa Rodriguez, « L’urbanisation néolibérale en Europe : grands projets urbains et nouvelle politique de la ville »

Contre l’environnementalisme de bon ton : l’écologie politique urbaine

  • Présentation par Julien Rebotier

  • Roger Keil et Julie-Anne Boudreau, « Métropolitiques et métaboliques : l’étatisation des politiques écologiques à Toronto »

La police, le droit et la production de l’espace public

  • Présentation par Mélina Germes

  • Bernd Belina, « Le droit pénal, moyen de gouverner les disparités urbaines »

Critique du multiculturalisme urbain

  • Présentation par Sarah Mekdjian

  • Kanishka Goonewardena et Stefan Kipfer, « Espaces de la différence : réflexions de Toronto sur le multiculturalisme, l’urbanisme bourgeois et la possibilité d’une politique urbaine radicale »

Neil Smith, géographe et militant pour le droit à la ville

  • Présentation par Anne Clerval

  • Neil Smith, « Gentrification et développement inégal »

Don Mitchell et l’espace public

  • Présentation par Myriam Houssay-Holzschuch

  • Don Mitchell, « Espace public, droits et justice sociale »

Marcelo Lopes de Souza, l’œil libertaire d’Amérique latine

  • Présentation par Matthieu Giroud

  • Marcelo Lopes de Souza, « Ensemble avec l’État, malgré l’État, contre l’État. Les mouvements sociaux, agents d’un urbanisme critique »

Edward W. Soja : à la recherche de la justice spatiale

  • Présentation par Frédéric Dufaux et Sophie Didier

  • Edward W. Soja, « La ville et la justice spatiale »

En complément possible, outre les ouvrages de David Harvey :

Géographie et capital. Vers un matérialisme historico-géographique, Editions Syllepse 2010, De quels processus sociaux le lieu est-il le produit ?

Géographie de la domination, Les prairies ordinaires 2008, Production de l’espace

Le nouvel impérialisme, Les prairies ordinaires2010, Accélération dans le temps et expansion dans l’espace

Le capitalisme contre le droit à la ville. Néolibéralisme, urbanisation, résistances,(Editions Amsterdam 2011, Domination et relations hiérarchiques de classe inscrites au sein même du paysage de la ville

Paris capitale de la modernité, Les prairies ordinaires 2012, acceleration-du-temps-elargissement-de-lespace-et-reconfiguration-sociale/

Sous la direction de Mike Davis & Daniel B. Monk : Paradis infernaux. Les villes hallucinées du néo-capitalise, Les prairies ordinaires 2008, Bruit de fond assourdissant, solitude et frontières intérieures

Sylvie Tissot :

De bons voisins. Enquête dans un quartier de la bourgeoisie progressiste, Raisons d’agir – Cours & travaux 2011, diversite-et-renouvellement-des-formes-de-linegalite/

L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Liber Éditions Seuil 2007, la-creation-des-quartiers-sensibles/

Marylène Lieber : Genre, violences et espaces publics. La vulnérabilité des femmes en question, SciencesPo. Les Presses 2008, rappels-a-lordre-sexue/

Ouvrage dirigé par Cécile Gintrac & Mathieu Giroud : Villes contestées

Pour une géographie critique de l’urbain

Les prairies ordinaires, Paris 2014, 416 pages, 24 euros

Didier Epsztajn

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