Faire tomber les murs transforme la réalité

couv_symptoma-web-97ee6« Les textes qui suivent correspondent à une partie des interventions prononcées à l’occasion du colloque organisé avec l’université de Paris-8 sous le titre « Le Symptôma grec » en janvier 2013. Il s’agissait de penser dans et sous condition de la circonstance politique, au plus près de l’actualité, sans disposer de la distance nécessaire et de la prudence qui président habituellement aux manifestations académiques ».

Comme l’indique Maria Kakogianni dans un premier texte « L’usage du mot « symptôme » comporte une note ironique qui fait écho à la discursivité dominante d’une politique médicalisée ». Car au delà des prétendues « thérapies » organisées et imposées par la Troïka, il s’agit de politiques concertées, d’attaques frontales contre les droits des salarié-e-s ou des peuples, au nom du remboursement des dettes, dont les caractères odieux et illégitimes ne doivent pas être oubliés, de « leur crise » plutôt que de « la crise ».

Les auteur-e-s revendiquent à juste titre « une liberté inconditionnelle de questionnement et de proposition » et le refus d’abandonner l’avenir, leur/notre avenir à l’Etat ou au marché.

« Notre point de départ était de ne pas construire un colloque « réussi » où finalement nos oreilles entendraient ce qu’elles sont habituées à entendre. Où les gens se rassembleraient de la manière habituelle. Où les gestes ne trembleraient pas mais sont imprégnés de maîtrise. Et parfois même d’un savoir aussi mélancolique qu’accumulé, d’un monde impossible à changer ».

Le projet est louable, reste que certain-e-s, sans la prudence revendiquée par Jacques Rancière (« comment on peut tenter un petit peu aujourd’hui de changer la manière même dont on pense ce que c’est que penser, ce que c’est qu’agir après une pensée »), n’hésitent pas asséner leurs jargons, truffés de « post » de « biopolitique », de « multitude », de « biocapital », de production cognitive ou de travail cognitif (lire aussi le rappel de Jacques Rancière : « Les 250 millions de travailleurs migrants intérieurs en Chine n’ont rien à voir avec le « nomade » des philosophes ni avec le travail « immatériel ». »), de donner des leçons… à l’instar de Antonio Negri, oublieux de son appel à voter pour la constitution ultra-libérale proposée pour l’Europe, ou d’Alain Badiou, qui écrit, sans rire, à propos des « Etats socialistes » et des « Partis communistes » que « cette critique devait être la nôtre », oubliant son passé stalinien, son soutien, entre autres, aux exactions des gardes rouges chinois ou au régime génocidaire des khmers rouges…

Il me fallait exprimer cet énervement devant la morgue de certains, les relents fétides incompatibles avec les auto-émancipations possibles…

Cela étant dit, et dans la limite de mes compétences, j’indique quelques points présentés comme interrogations ou analyses.

Etienne Balibar propose des réflexions autour du « peuple européen », de la démocratie. Il souligne qu’il « convient d’offrir au « peuple européen » les « possibilités d’expression démocratique et de contrôle du pouvoir par la « masse » des citoyens supérieures (et non inférieures) à celles que présentent (ou présentaient naguère) les Etats nationaux même les plus démocratiques ». Contre les visions réductrices de la démocratie, il indique « Il y a une complexité, une hétérogénéité même de la démocratisation, qui est la condition de son effectivité » et fait le lien entre imposition et représentation « no taxation without representation ! » et « no representation without taxation ! » et poursuit sur l’harmonisation fiscale européenne à mettre en place. Pour lui, la politique démocratique peut se définir « en avançant, en créant à mesure ses propres conditions de possibilité « subjectives » et « objectives ». »

Bancocratie, endettement de l’Etat, monnaie et dépossession du pouvoir, gestion de la « crise grecque », Marie Cuillerai et Maria Kakogianni soulignent que « cet échec est ici le nom d’une certaine réussite ». La notion de « monnaie politique » me semble peu pourvu de sens, je rappelle que la monnaie relève d’un rapport social. Les auteures indiquent, et on ne le dira jamais assez, que « les Etats ont activement produit la financiarisation… », parlent des « dettes des vaincus »… Je suis étonné de l’absence de référence sur la bancocratie et sur la dette aux travaux du CADTM (voir par exemple : Damien Millet et Éric Toussaint : AAA Audit Annulation Autre politique. Crise de la dette : la seule façon d’en sortir, aaa-le-ricanement-des-hyenes/ ou Eric Toussaint : Bancocratie, retirer-la-licence-bancaire-aux-banques-coupables-de-crimes-poursuivre-en-justice-leurs-dirigeants-et-grands-actionnaires/). Parler de la dette sans la remettre en cause, sans évoquer les multiples mobilisations sur son annulation, sur les politiques sud-américaines, me semble contre-productif. (C’est aussi le cas dans l’article de Yannis Stavrakakis). En rester aux conséquences subjectives sur les individu-e-s reste très restrictif, même d’un point de vue strictement philosophique. Comme l’indique Costas Douzinas, la dette est un rapport social.

J’ai apprécié des pistes ouvertes par Elsa Papageorgiou. Retours à Henri Lefebvre, à Walter Benjamin. L’auteure souligne que « la capacité destructice produit des lieux de prospérité », parle de l’impuissance politique, des effets compensatoires de la consommation, de menace fasciste, d’image de dépossession et d’impuissance. Il reste étonnant, et cela est valable pour tou-te-s les auteur-e-s, que les élaborations du mouvement féministe ne soient pas intégrées. (Voir par exemple sur la dépossession et l’impuissance, Andrea Dworkin : Les femmes de droite, ce-qui-parait-le-plus-noir-cest-ce-qui-est-eclaire-par-lespoir-le-plus-vif-texte-integral/)

J’ai été notamment intéressé par l’article d’Amador Fernández-Savater, son traitement des fictions littéraires, du 15-M, sa lecture de « L’homme citoyen », de « Nous sommes tous des juifs allemands » ou de « Nous sommes le peuple », ses questionnement sur les processus de subjectivation, les fables comme choses sérieuses, l’émancipation, « nous sommes et nous ne sommes pas ce que nous sommes », le « nous ouvert et incluant »…

Les éléments les plus intéressants du livre, me semblent se trouver dans les réponses de Jacques Rancière aux questions/discours de Maria Kakogianni : sur des présents contribuant à créer des futurs, les opérations d’universalisation produites par les collectifs politiques, les représentations, les formes de violence, les anonymes, la constitution du nouveau, les rythmes temporels, les processus de subjectivation, la libération « d’autres enchaînements nécessaires »… Ou le rappel que « l’économie du profit ne sera pas vaincue par des arts du vivre » et sa critique du « baratin » post-moderne…

Jacques Rancière développe des pensées intégrant les contradictions, ne lissant les situations, comme par exemple : « Ce n’est pas parce qu’on reconnaît la violence des actes de lutte de classes de l’internationale capitaliste qu’on fait pour autant un discours victimaire sur la souffrance des pauvres grecs ou autres peuples soumis aux mêmes contraintes ».

Une invitation, non à fournir des lunettes pour voir, mais « une méthode artisanale pour construire ces lunettes. Le reste nous appartient ».

Sommaire :

Maria Kakogianni : Essayer encore. Rater encore. Rater mieux

Étienne Balibar : Comment résoudre l’aporie du « peuple européen » ?

Marie Cuillerai, Maria Kakogianni : Bancocratie

Bruno Théret : Pour un fédéralisme monétaire européen

Elsa Papageorgiou : La crise sociale totale et le retour du fascisme

Yannis Stavrakakis : La société de la dette : la Grèce et l’avenir de la post-démocratie

Howard Caygill : Résister à l’escalade : l’image de la villa Amalias

Costas Douzinas : La résistance, la philosophie et la gauche

Antonio Negri : De la fin des gauches nationales aux mouvements subversifs pour l’Europe

Amador Fernández-Savater : Politique littérale et politique littéraire

Maria Kakogianni, Jacques Rancière : Dialogue précaire

Alain Badiou : L’impuissance contemporaine

Camille Louis : Symptôma, suites

En complément possible :

Slavoj Žižek, Srećko Horvat : Sauvons-nous de nos sauveurs : une-europe-democratique-sociale-et-libre-comme-solution-durable-realiste-et-realisable/

Dimitris Psarras : Aube Dorée. Livre noir du parti nazi grec : lidee-de-la-difference-nationale-raciale-est-un-corollaire-necessaire-a-linegalite-sociale/

Stéphane Nowak Papantoniou : Glôôsse. Réponse à la tentative d’assassinat du peuple grec par l’union européenne et ses bailleurs de fonds : pire-que-prevu/

Panagiotis Kouroumplis : La crise de la santé publique en Grèce : les droits humains face aux droits de propriété intellectuelle : la-crise-de-la-sante-publique-en-grece-les-droits-humains-face-aux-droits-de-propriete-intellectuelle/

Sonia Mitralias : Grèce : 595 femmes de ménage grecques : 11 mois de lutte acharnée contre le gouvernement et la Troïka : grece-595-femmes-de-menage-grecques-11-mois-de-lutte-acharnee-contre-le-gouvernement-et-la-troika/

Yorgos Mitralias : Quand les villes grecques se transforment en chambres à gaz ! : quand-les-villes-grecques-se-transforment-en-chambres-a-gaz/

Sans oublier les nombreux textes d’ATTAC ou du CADTM sur la dette et la politique de l’Europe ou de la Troïka

LE SYMPTÔMA GREC

Editions Lignes 2014, 228 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

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