Un nom rayé sur une liste signifiait la mort pour celui qui le remplaçait

combe-buchenwaldEn prologue, un récit, celui de Zacharias Zweig, enfant survivant du camp de Buchenwald.

Longtemps après, un juge…

Dans son introduction, Sonia Combe indique : « Nous sommes, nous aussi, dans la situation du second juge : nous n’arrivons pas à comprendre. Pourquoi faire porter le poids de la responsabilité des circonstances de son sauvetage à une personne qui n’y est pour rien ? N’est-ce pas suffisant d’avoir passé sa petite enfance en camp de concentration sans se voir, soudain, comme reprocher la mort d’un autre ? Cette incompréhension est à l’origine de la présente recherche ».

Un fait connu, l’échange de victime dans les camps nazis. Entre les faits et les savoirs, les écritures de l’histoire. L’éclairage mis, en fonction des changements socio-politiques et/ou idéologiques, sur telle ou telle donnée… et des jugements moraux à géométrie variable, dans l’oubli le plus souvent des contradictions internes à toutes les situations sociales.

« Cet essai a un double objectif :

  • évaluer dans quelle mesure la substitution d’une personne à une autre a pu faire partie des modalités de survie dans les camps de concentration ;

  • interroger la réécriture du rôle de la résistance anti-fasciste à laquelle la pratique de l’échange a conduit à la suite de la consultation d’archives accessibles après la réunification de l’Allemagne ».

Je voudrai rappeler que les « alliés », n’hésitant pas à frapper aveuglement les populations civiles, par exemple la destruction de Dresde, n’ont jamais bombardé ni les camps de concentration, ni les camps d’extermination, ni les voies de chemin de fer y arrivant.

A partir de 1942-1943, les prisonniers politiques, le plus souvent membres du parti communiste allemand, ont assuré les fonctions de Kapos, après avoir « supplanté » les prisonniers de droits communs qui les exerçaient antérieurement. Ces fonctions impliquaient la répartition de main d’oeuvre vers les lieux de travail ou les camps extérieurs, la composition des convois destinés à Auschwitz puis à Bergen-Belsen, convois vers les chambres à gaz, vers la mort.

Nous sommes ici dans la « zone crise » du fonctionnement de l’industrialisation de l’enfermement et de la mort, loin des écritures héroïsant les Résistances.

L’auteure parle des sources des historien-ne-s, de la place des récits, ces « sources testimoniales » appréhendées avec méfiance, des hiérarchies entre groupes dans l’univers concentrationnaire, des questions de choix « dans les conditions extrêmes », de la différence entre camp de concentration et camp d’extermination, de la non-homogénéité de cette société concentrationnaire, de ces prisonniers politiques pouvant « être considérés comme les figures paradigmatiques de la « zone grise » de Primo Levi ».

Sommaire :

Première partie : Buchenwald, laboratoire de la « zone grise »

Chapitre I : Les acteurs et les lieux de l’échange

Chapitre II : Stratégies individuelle et collective de survie

Chapitre III : Le sentiment de culpabilité : un « psychomonstre » ?

Chapitre IV : Situations de « choix sous contrainte » et de non-choix

Deuxième partie : Buchenwald dans les usages politiques du passé

Chapitre I : La patrimonialisation de Buchenwald

Chapitre II : Procès de Moscou et d’ailleurs

Chapitre III : La « fin de l’histoire » à Buchenwald

En conclusion, Sonia Combe revient sur la révision de l’histoire, sur la remise en cause de l’antifascisme comme engagement majeur, antifascisme non réductible à son écriture faussaire officialisée en RDA. Les révisions ne sont pas neutres, elles peuvent être critiques des mythifications antérieures et/ou constructions de nouvelles idéalisations ou dénis. L’auteure parle aussi des souvenirs traumatiques à l’origine « d’un sentiment de culpabilité gravé dans la mémoire », d’usurpation d’un combat, de choix inévitable, « Il était impossible de sauver tout le monde. Il n’y avait pas d’autres choix que de procéder à un choix. Le choix n’était justifié que parce qu’inévitable ». Reste que certains présupposés de certains choix restent discutables, comme présupposés, car relevant d’orientation « humaine », « sociale » ou « politique », même dans les conditions les plus extrêmes.

S’il faut combattre les récits mythifiés, il convient de faire une distinction « entre les faits et leur instrumentalisation ». Buchenwald, les camps de concentrations, les camps d’extermination, le travail de deuil n’est pas achevé. Mais peut-il en être autrement ?

« De ce point de vue Buchenwald doit être appréhendé non pas seulement comme un camp de concentration allemand, mais comme un lieu de mémoire européen où se retrouvèrent des combattants du nazisme de tous les pays ».

Contre les idéalisations et les mystifications, un livre important sur les reconfigurations des mémoires, sur les écritures de l’histoire, sur « le regard surplombant du vainqueur de l’histoire », sur les usages politiques du passé. Nous n’en avons fini ni avec la barbarie européenne, ni avec le nazisme ni avec le stalinisme.

Et une invitation à lire ou relire les ouvrages, les témoignages des « survivant-e-s ».

De la même auteure :

Archives interdites, les peurs françaises face à l’histoire contemporaine, Albin Michel 1994

Une société sous surveillance, les intellectuels et la Stasi, Albin Michel 1999

Sous la direction de Sonia Combe : Archives et histoire dans les sociétés post-communistes, BDIC et Musée d’histoire contemporaine, La Découverte 2009, Vérités, masques et mensonges

Sonia Combe : Une vie contre une autre

Echanges de victime et modalités de survie dans le camp de Buchenwald

Editions Fayard, Paris 2014, 336 pages, 19 euros

Didier Epsztajn

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