Une analyse intégrale de l’impérialisme contemporain suppose également une compréhension globale du capitalisme actuel

KatzClaudio Katz propose des analyses sur impérialisme aujourd’hui. Le titre de l’ouvrage « Sous l’empire du capital » souligne « le lien entre les modalités actuelles de l’oppression mondiale et les caractéristiques propre à l’accumulation capitaliste ».

En introduction (publiée avec l’aimable autorisation de M éditeur (Québec) : Introduction : Claudio Katz : Sous l’empire du capital. L’impérialisme aujourd’hui), l’auteur parle, entre autres, de la place du « gendarme états-unien », des privilèges de la première puissance mondiale, de solidarité militaire occidentale, de gestion impériale collective, « Les agressions menées par chaque puissance coexistent avec des incursions mondiales conjointes et permanentes », de rupture avec le vieux scénario des guerres interimpériales.

L’auteur indique que « la dénonciation de l’impérialisme ne doit pas être confondue avec son interprétation », qu’il faut historiciser le caractère oppressif de ce régime, éviter de présenter les États-Unis comme « un guerrier solitaire », analyser les nouvelles situations de multi-polarité et ne pas négliger « la nécessité d’un commandement du capitalisme mondial ».

La notion d’impérialisme a donnée lieu à de multiples débats théoriques, « Ce texte étudie ici les différences qui séparent la coercition extraéconomique, la conquête des territoires et l’établissement de colonies d’avec les mécanismes de la concurrence qui caractérisent le système social actuel ».

J’indique que le livre est bien écrit, lisible par toutes et tous, loin des jargons économistes. L’auteur présente des analyses claires, cite des auteur-e-s en les contextualisant, insiste sur les dimensions politiques et/ou économiques, les divergences et les convergences des positions analysées, les solutions non abouties, les questions en suspens. Il offre un cadre de réflexion élargi. De cet ensemble, je ne choisis que certaines dimensions.

Claudio Katz discute des théories « classiques » des marxistes sur l’impérialisme, en soulignant le contexte de leur élaboration, la première guerre mondiale et ses bouleversements. Karl Kautski, Lénine et la rupture avec la social-démocratie, Rosa Luxembourg, les causes du militarisme, les interprétations économiques, les interprétations politiques. Convergence révolutionnaire entre Rosa Luxembourg et Lénine et divergences sur les analyses économiques. « Les débats économiques sur l’impérialisme classique couvraient, par conséquent, un large spectre de problèmes sans offrir une claire solution ». Il faut garder à l’esprit, l’absence de réseaux capitalistes multinationaux, la prédominance des conflits territoriaux.

Les changements structuraux impliquent d’élaborer de nouvelles interprétations.

Claudio Katz analyse les changements après la seconde guerre mondiale, dont« l’absence de guerres interimpériales », l’aide à la reconstruction économique et la soumission politico-militaire des pays défaits, puis les transformations économiques, une « interpénétration financière, commerciale et économique sans précédent », un nouveau type d’entreprises multinationales…

Si l’auteur insiste à juste titre sur « L’usage du terme impérialiste n’a de sens que pour les puissances qui agissent sous la tutelle du capital », son traitement de la politique de l’Urss demanderait à être approfondi.

Si les principaux flux de placements de fonds étrangers se sont réalisés entre économies développées, il ne faut cependant pas omettre « la permanence de la violence impériale, surtout dans le tiers monde ». L’auteur insiste tout au long de l’ouvrage sur cette violence, sur la barbarie impérialiste.

J’ai notamment apprécié sa critique : « La thèse du super impérialisme faisait l’impasse sur l’inexistence de rapports de subordination entre les économies développées, comparables à celles de la périphérie. L’approche transnationaliste niait la permanence des rivalités entre entreprises, aujourd’hui arbitrées par une autre configuration des classes et des Etats. L’approche de la concurrence interimpérialiste sous-estimait l’absence de confrontations militaires et les progrès enregistrés dans l’intégration des capitaux ».

Années 80, une nouvelle et forte expansion du capital, dans de nouveaux secteurs, vers de nouveaux territoires. « La nouvelle étape a permis d’inverser la tendance à la rétractation des marchés et à la détérioration du taux de profit qui avait prévalu pendant les crises d e1974-1975 et de 1981-1982 ». L’auteur parle de changement radical dans la dynamique du capitalisme. (Voir l’ouvrage de Michel Husson : Un pur capitalisme, Éditions Page2 2008, La crise est certaine, mais la catastrophe ne l’est pas)

Claudio Katz analyse les nouvelles contradictions du régime capitaliste néolibéral, l’hypertrophie financière, la surproduction de marchandises, les disparités et les déséquilibres mondiaux. Il indique « L’absence de conflits militaires directs entre les principales puissances a perduré sous le néolibéralisme » et ajoute que les conflits sont plutôt orientés contre les « nouvelles sous-puissances »

L’auteur analyse particulièrement la place et le rôle des Etats-Unis, « L’intervention militaire des Etats-Unis constitue le principal pilier de l’impérialisme contemporain », le poids des dépenses militaires, la « culture de la violence interne projetée à l’extérieur », les réseaux d’alliances, l’internationalisation du financement de la structure militaire états-unienne, la symbiose entre l’Etat et les organismes nationaux et mondiaux. « La première puissance agrège des intérêts nationaux et mondiaux par le biais d’un complexe structuré d’organismes économiques, géopolitiques et financiers. Ces entités relient l’establishment états-unien à ses collègues des autres régions, en tirant profit de la priorité que donnent les élites du monde à leur relation avec les Etats-Unis ». Une conjugaison inédite de coordination externe et de cohésion interne. Claudio Katz intègre dans son analyse de « l’impact de l’américanisme », les exportations des marchandises culturelles, Hollywood, l’universalisation de l’anglais, l’éloge de l’entreprise combinée à l’individualisme…

Supériorité militaire mais incertitude sur l’efficience de l’hégémonie, atouts militaires mais déclin économique, essor des entreprises mondialisées, délocalisation et internationalisation productive, nouvelles guerres, nouvelles et permanentes « agressions extérieures ». Des tensions et des contradictions, « L’interaction entre suprématie (actions au détriment des adversaires) et hégémonie (initiatives en partenariat) crée constamment des tensions ».

Les analyses de Claudio Katz sur« Gestion collective et partenariat économique » illustrent les modifications structurelles de l’impérialisme du capital. S’il est possible d’utiliser la notion « d’impérialisme collectif », cela ne signifie pas « une administration égalitaire des affaires mondiales. L’auteur parle de guerres préventives, de l’argument de la « sécurité », de transformation d’actions internationales « en incursions pour son propre compte », des nouvelles exigences de la mondialisation, des investissements et des accords d’approvisionnements, du poids des certaines entreprises multinationales…

Sous le néolibéralisme, « l’offensive du capital contre le travail » a renforcé l’association des capitaux dans au moins trois domaines : « la mondialisation financière, l’internationalisation de la production et la libéralisation commerciale ». Mais le degré de coordination reste cependant limité, les Etats-nations restent des piliers indispensables au fonctionnement général du système. « Aucune entité mondiale ne dispose de systèmes légaux, de traditions sociales ou de légitimité politique suffisante pour assurer la discipline de la force de travail ». L’auteur insiste sur « l’absence de processus uniforme de transnationalisation », sur la place des anciens appareils d’Etat et les contradictions engendrées. Que les Etats mènent des politiques favorables à l’insertion mondiale des entreprises est une chose, que des règles territoriales encore incontournables persistent en est une autre. De ce point de vue, il est dommage que l’auteur n’aît pas intégré les négociations autour du TAFTA, (voir par exemple : Stop au « Grand marché transatlantique ». Nouvel outil d’exploitation et de domination des peuples). Quoiqu’il en soit la pression modalisatrice se heure à des limites internes au fonctionnement du système, engendrant des déséquilibres. Ce qui n’empêche pas, au contraire, « la coordination économique, le partenariat politique et la coercition militaire ».

L’auteur parle d’interventionnisme généralisé, du rôle des conflits armés, de brutalité, de violation de la légalité internationale, de privatisation de la guerre, « A mesure que la brutalité extérieure favorise la barbarie à l’intérieur du pays, l’agression impériale sape les traditions démocratiques ». Barbarie, vous avez dit barbarie (voir par exemple, un texte de Joelle Palmieri : AH ! LA BARBARIE !).

Il poursuit avec les zones stratégiques, l’anéantissement de l’Irak, l’extension de la guerre, le rôle de la CIA, la Palestine, les appareils militaro-industriels, le silence sur les crimes perpétrés par les partenaires des grandes puissances, l’Amérique latine, la militarisation et le trafic de drogues, les invasions et les coups d’Etat, les changements en Afrique…

En regard de ces éléments, Claudio Katz montre la faiblesse des interprétations « conventionnelles » et présente les nouvelles approches marxistes, la place de la concurrence, la permanence de la loi de la valeur, la place de la finance, des taux d’intérêts, de l’innovation technique, les cycles, « les processus successif de valorisation et de dévalorisation du capital »…

Dans ses critiques et analyses, il souligne l’importance d’un projet d’émancipation, qu’il nomme projet socialiste, car le capitalisme « n’a pas vocation à se dissoudre sous le poids des ans et n’a pas de date de péremption sur le plan strictement économique ». Il s’agit bien construire « une option permettant son dépassement ». Cette dimension me semble importante, car l’analyse pour vigoureuse qu’elle soit, ne saurait se passer d’un point de vue du coté de l’émancipation.

Claudio Katz propose des analyses sur les « rivalités émoussées », sur les nouvelles relations avec, entre autres, la Russie ou la Chine, les « puissances en voie de constitution », les modifications de la concurrence, le protectionnisme…

Contre les visions linéaires, il insiste sur les contradictions, « les contradictions que le capitalisme transfère à la périphérie tendent à se répercuter par la suite sur le centre lui-même ». Il discute du « déclin des Etats-Unis », des déséquilibres, de l’internationalisation et de la segmentation, de la nouvelle division du travail, de l’innovation, des constantes ou de la nécessité de « ne pas sous-estimer le gendarme ». Un chapitre est consacré à l’idée de « succession des hégémonies ». L’auteur insiste sur l’impossibilité d’analyser un phénomène historique « en terme métahistorique ». Il faut donc souligner ce qui sépare les différents « régimes » à travers l’histoire et non se contenter d’analogies. L’auteur revient aussi sur les débats historiographiques, la « naissance » du capitalisme, et conteste les analyses privilégiant le commerce.

Claudio Katz montre les aspects contradictoires de la mondialisation et critique les thèses d’Antonio Negri et de Michael Hard. Il parle d’hétérogénéités, de hiérarchies, d’inégalités. Il rappelle que « le capital n’a jamais existé comme entité unifié ». L’auteur souligne les surestimations de certains « Le point de vue mondialiste surestime les changements induits par la mondialisation et convertit des tendances potentielles en réalités achevées ; il raisonne par abstractions, indépendamment du cours réel du capitalisme contemporain ». Si certains surestiment les modifications, d’autres les sous-estiment et ne prennent pas en compte le « déjà là ». Tout en partageant les analyses de l’auteur sur le rôle de « médiation » de l’Etat, les asymétrie dues au « caractère qualitativement distinct du capital et de l’Etat », je ne suis pas totalement convaincu par ses propos sur les places des Etats-nations. Je pense notamment aux hypothèses stratégiques d’émancipation qui nécessitent des réponses de coopérations élargies, d’association et de socialisation dépassant le cadre national (Ce point, hors du thème de l’ouvrage, n’est pas abordé).

Claudio Katz invite à ne pas omettre les dimensions coercitives de l’impérialisme et de pas avoir une lecture simpliste du concept d’hégémonie (Antonio Gramsci).

Le dernier chapitre est consacré à « Idéologie, Etat et classes ». L’auteur parle de modification de la situation des classes dominantes sous l’effet de « l’association mondiale des capitaux », souligne que le degré d’intégration varie suivant les secteurs et les régions, rappelle que contrairement à la noblesse, « la bourgeoisie sépare tout en agrégeant ». Il insiste sur la place de la bourgeoisie dans la structure productive, les structures coercitives, le rapport social capitaliste, la puissance étasunienne, les nouvelles structures multinationales « militaires (OTAN), diplomatiques (ONU), économiques (OMC), financières (FMI) et informelles (G8, g20) » et leurs équivalents régionaux (Union européenne, Mercosur, Alena, etc.

Sans oublier la place des inégalités dans les relations entre centre et périphérie, les « semi-périphéries », l’émergence de nouvelles puissances… qui seront l’objet d’un autre ouvrage.

Un livre pour débattre de l’impérialisme aujourd’hui. Claudio Katz nous permet de mieux comprendre les débats antérieurs, de saisir les évolutions et les nouvelles contradictions, d’explorer des hypothèses… Un socle sérieux pour reprendre la discussion…

Claudio Katz : Sous l’empire du capital. L’impérialisme aujourd’hui

Traduit du castillan (Argentine) par Lucile Daumas

M Éditeur, Saint-Joseph-du-Lac 2014, 264 pages

Didier Epsztajn

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