La liberté est donc d’un ordre supérieur à tous les biens du monde

sala-molins_ESCLAVAGE_REPARATIONLa traite et l’esclavage sont aujourd’hui reconnus comme des crimes contre l’humanité, des crimes imprescriptibles. Contrairement à ce qu’énonce l’histoire officielle, des êtres humains, avant-hier, ont à la fois dénoncé ces abominations et exigé des réparations.

Avant-hier, avant la première abolition, avant le rétablissement par le pro-esclavagiste, et, entre autres, assassin de la République, Bonaparte, glorifié par l’histoire nationale, avant la seconde et définitive abolition en 1848 (IIe République), avant Tocqueville, si apprécié des démocrates propriétaires mâles blancs, et son « Si les nègres ont le droit à devenir libres, il est incontestable que les colons ont droit à n’être pas ruinés par la liberté des nègres », avant la Ve République et la loi Taubira amputée, par d’autres républicain-e-s de toute phrase « sur des réparations dues à ceux – et à leurs ayants droit – dont on a volé la liberté, que la loi a éjecté hors du droit, juridiquement donc hors humanité, qu’on a sauvagement saignés et exploités jusqu’à la mort »…

Donc ni indemnisation, ni réparation. Affranchi-e-s. Les voilà libres, « on ne va tout de même pas pousser le zèle jusqu’à lui remplir les poches en vidant celles des maîtres… »

D’ailleurs, pourquoi parler aujourd’hui de réparations, pourquoi introduire de la politique dans l’histoire, pourquoi projeter des pensées « modernes » sur des temps plus anciens, pourquoi professer un tel anachronisme ?

« Car cette question des réparations, saugrenue pour la plupart, essentielle si la justice n’est pas un vain mot, a été traitée maintes et maintes fois depuis que des bateaux négriers faisaient la traversée triangulaire amenant de la pacotille des terres de chrétienté vers l’Afrique païenne, déportant des Noirs de l’Afrique aux Amériques, ramenant des Amériques à l’Europe les produits du travail des Noirs déportés et réduits en esclavage ».

L’anachronisme en histoire est bien « un tapage indécent ». Et pour l’histoire officielle écrite officiellement, « il y a de l’anachronisme à brocarder une pensée communément admise et temporellement datée d’avant-hier en se réclamant, pour ce faire, des critères d’après-demain ».

Communément admise ne signifie pas, seule énoncée. « Quelles que soient les clameurs générales en chaque période, il s’y trouve toujours des grands, ou des petits, des éminents ou des sans-grade qui s’égosillent à s’en faire éclater les poumons en criant à tue-tête leur vérité contre l’opinion régnante ». Sans oublier les refus, les résistances, les luttes des premier-e-s concerné-e-s, celles et ceux qui refusèrent de se laisser, pour en rester au sujet traité, razzié-e-s, déporté-e-s, réduire en esclavage.

Anachronisme avez-vous dit ? « Le temps est venu d’entendre deux pouilleux de rien du tout. Deux capucins qui, au XVIIe siècle finissant, s’échinent à démontrer fondé en droit ce que les sages du XXIe siècle débutant tiennent pour une lubie de quatre benêts ».

Je n’ai pas le talent de Louis Sala-Molins pour animer le début de ma lecture, pour rendre compte de son prologue superbe et percutant (Prologue à l’ouvrage : Esclavage Réparation. Les lumières des capucins et les lueurs des pharisiens).

20 mars 1686, Décret du Saint-Office en « réponse » à la longue lutte menée par deux capucins, Francisco José de Jaca, Epiphane de Moirans.

Louis Sala-Molins analyse les positions de ces deux hommes, les réponses de leurs supérieurs au sein de l’Eglise et donne à lire de longs extraits de leurs textes.

« Trot tôt… est-il jamais temps ? ». Aristote et l’« esclavage naturel », Bartolomé de las Casas et la controverse de Valladolid. « Au lecteur de calibrer la rigueur logique de l’accusation d’anachronisme portée contre celui qui, témoins des violences de son temps exige des puissants de son temps droit et justice pour les victimes de son temps »

Au XVIIe siècle, les capucins exigent « à grands cris, la fin immédiate de la traite et de l’esclavage, le paiement ponctuel de tout ce qui est dû aux Noirs et aux métis pour toute la durée de l’esclavage, dédommagement et réparations intégrales pour tous les maux endurés sous les chaînes ». Avant hier, c’était en quelque sorte trop tôt… Et aujourd’hui ce serait donc trop tard !!!

Pour Francisco José de Jaca et Epiphane de Moirans « les Noirs esclaves sont des hommes libres »… évidence de la « liberté naturelle, juridiquement inentamable » comme l’écrit Louis Sala-Molins.

Francisco José de Jaca écrit, entre autres, « Par conséquent, il n’est pas seulement juridiquement obligatoire de leur restituer leur juste liberté. Il est obligatoire aussi, par la vigueur de la justice, de leur payer tout ce dont leurs ascendants, géniteurs etc. Auraient pu hériter, tout ce qu’ils ont gagné eux-mêmes tout le temps qu’ils ont travaillé, temps perdu pour eux, et de les dédommager de tous les dams et peines qu’ils ont supportés ».

Epiphane de Moirans écrit, entre autres, « Lorsque l’erreur est évidente à la fin, il faut la corriger dès le début, la trancher à sa racine. Si les docteurs, les théologiens, les confesseurs et les religieux n’avaient pas été aux Indes des chiens muets, l’iniquité et l’injustice n’y auraient pas pris de telles irrémédiables proportions»… « Les maîtres sont tenus non seulement de restituer aux Noirs la liberté et le prix de leur travail, mais aussi de leur donner réparation pour les fruits dérobés et les dommages supportés ». Le titre de cette note est extraite d’un texte de ce capucin.

Des textes qui n’ont rien d’anachroniques…

Comme l’indique Louis Sala-Molins en guise de conclusion, « on ne peut pas ne pas comparer la détermination radicale des deux moines aux conclusions mesquines des théologiens de leur temps… » et « Dédommager ? Payer ? Restituer ? Réparer ? Mais qui aurait le front d’opposer pareille « capucinade » à l’éclat de la philosophie et à la majesté des Etats ? »

Toujours la même histoire, dépouillée de celles et ceux qui n’acceptèrent pas, toujours la préférence exacerbée de la majorité des « politiques » pour le droit de propriété contre la liberté et l’égalité…

Louis Sala-Molins : Esclavage Réparation

Les lumières des capucins et les lueurs des pharisiens

Editions Lignes 2014, 124 pages, 16 euros

Didier Epsztajn

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