Introduction : Claudio Katz : Sous l’empire du capital. L’impérialisme aujourd’hui

Avec l’aimable autorisation de M éditeur (Québec)

KatzAu cours des dix dernières années, deux processus d’importance ont remis le débat sur l’impérialisme à l’ordre du jour. D’une part, le renforcement de l’action militaire états-unienne expose les nouveaux mécanismes de guerre déployés par les grandes puissances. D’autre part, le déplacement de l’activité économique vers l’Orient rouvre le débat sur les relations entre le centre et la périphérie.

Le premier invite à reprendre les études classiques du problème et à examiner les transformations enregistrées au cours du 20e siècle, pour définir quelles sont les caractéristiques de l’impérialisme contemporain. Les principales questions théoriques que l’on peut se poser se trouvent réunies là et nous entraînent à examiner les modifications qui ont été introduites dans le fonctionnement du capitalisme mondial durant sa période néolibérale.

Le second conduit à l’étude des économies dites émergentes, à l’observation des nouvelles inégalités internationales et à l’analyse des résistances anti-impérialistes. Cette question a d’importantes implications pour l’Amérique latine et conduit à reconsidérer les points de vue qui ont émané de cette région.

La distinction entre ces deux processus constitue une division utile pour organiser la recherche sur l’impérialisme. Elle nous permet de développer la question en deux livres complémentaires. Le présent livre étudie le premier corpus de problèmes, expose notre point de vue et présente une analyse critique d’autres analyses. Voici une énonciation rapide des thèmes étudiés afin d’orienter et de stimuler la lecture.

Le texte revient d’abord sur l’interprétation marxiste classique de l’impérialisme, en prenant en compte le contexte militaire qui a présidé à l’apparition de cette analyse. Il reprend la polémique qui a opposé Lénine à Kautsky et montre comment les divergences politiques, qui ont différencié les révolutionnaires des réformistes, n’ont pas trouvé un corrélat théorique dans l’analyse du capitalisme de l’époque. Il met également l’accent sur les questions qui sont restées sans réponses.

Ces problèmes ont pris une nouvelle dimension avec le nouveau cadre de solidarité militaire occidentale et d’association multinationale du capital qui a prévalu dans l’après-guerre. Les différentes approches marxistes ont étudié ce tournant, chacune d’elles soulignant surtout le rôle de superpuissance impériale des États-Unis, le maillage ultra-impérialiste des firmes multinationales et le caractère circonscrit de la concurrence interimpérialiste. À nouveau, ces intuitions sont remises en question avec l’irruption de l’étape actuelle de la mondialisation néolibérale.

Une théorie actuelle de l’impérialisme se doit de clarifier cette situation, en précisant la fonction que joue le gendarme états-unien dans la protection des classes dominantes. Ce rôle donne à la première puissance du monde des privilèges dont aucun autre pays ne dispose. Ces avantages lui permettent de combiner, sur les plans national et international, les actions de l’État des gouvernements successifs des États-Unis. Cette politique est en outre fondée sur l’influence significative atteinte par l’idéologie états-unienne sur le plan mondial. Mais, comment mesurer l’impact de cet interventionnisme dans l’actualité ? La volonté, le pouvoir et la capacité d’hégémonie du géant du Nord se consolident-ils ou bien sont-ils en train de s’affaiblir  ?

Les réponses sont à chercher dans les modalités de la gestion impériale collective introduites par la triade constituée par les États-Unis, l’Europe et le Japon. Ce fonctionnement n’implique aucune égalité dans les prises de décisions, mais constitue une rupture radicale avec le vieux scénario des guerres interimpériales. Les agressions menées par chaque puissance coexistent avec des incursions mondiales conjointes et permanentes. Cette coordination géopolitique, qui n’est pas exempte de tensions et de contradictions, exprime à son tour l’importance atteinte par l’interconnexion internationale du capital.

Ces concepts sont développés dans l’ouvrage pour décrire comment les États-Unis élargissent leur réseau de bases militaires, institutionnalisent le terrorisme d’État et envahissent les pays sous des prétextes humanitaires ou dissuasifs. Au cours de la première décennie du 21e siècle, le pouvoir états-unien a essayé de réaffirmer son poids, en supervisant la prolifération nucléaire et en tirant profit du renoncement militaire japonais et de l’impuissance militaire de l’Europe. Il veut surtout bloquer la nouvelle progression des économies à croissance rapide, en combinant la cooptation de certains adversaires et les pressions sur les rivaux potentiels.

Les agressions impériales privilégient les zones traditionnelles du Moyen-Orient, lesquelles abritent les principales réserves de pétrole et occupent des positions stratégiques. En outre, l’agression contre l’Irak a transmis un message général de domination, lequel a été raffermi par l’extension de la guerre à l’Afghanistan et le soutien permanent au colonialisme israélien.

L’Amérique latine continue à occuper la position d’arrière-cour des États-Unis et c’est pourquoi les bases militaires en Colombie ont été renforcées pour harceler les gouvernements anti-impérialistes. La militarisation s’étend sous couvert de lutte contre le trafic de drogue, occultant la complicité de l’Agence centrale de renseignement (Central Intelligence Agency – CIA) et des banques états-uniennes dans cette activité.

Les États-Unis tentent une contre-offensive dans toute la région pour récupérer le terrain perdu avec l’échec de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA1). D’où l’occupation d’Haïti et le coup d’État du Honduras. Cet interventionnisme s’est aussi renforcé en Afrique devant le repli des vieilles puissances coloniales et la présence commerciale croissante de la Chine.

Ce travail part de ces caractéristiques pour évaluer les débats théoriques récents sur l’impérialisme. Il polémique avec les visions traditionnelles des néoconservateurs, qui encensent les vertus civilisatrices du pouvoir états-unien tout comme avec les thèses dites réalistes, qui défendent des politiques d’agression plus pragmatiques. Il réfute aussi les arguments néolibéraux, qui travestissent le militarisme en discours bienveillants et donnent leur aval à l’intervention militaire sélective au moyen de justifications paternalistes.

Ce texte décrit comment ces actions sont menées selon le double mode de la tolérance envers les alliés et de la virulence contre les adversaires. Le droit international mis en avant pour protéger les petits pays instrumentalise les « guerres humanitaires » afin d’entériner l’ordre impérial. De nombreuses réactions critiques, qui proposent de réglementer ces incursions, oublient que l’agressivité des grandes puissances est une nécessité et non un choix du système.

Ce texte expose de façon détaillée les différentes conceptions marxistes qui rejettent l’identification simpliste de l’impérialisme avec l’expansionnisme territorial, l’ambition pour le pouvoir ou le désir de gloire. Ces approches font le lien entre les modalités actuelles de l’oppression mondiale et les caractéristiques propres à l’accumulation capitaliste. Plusieurs chapitres reprennent ces conceptions, les détaillent et les synthétisent.

Ce réexamen a pour but de faire ressortir les difficultés que rencontrent les différentes actualisations de la thèse économique exposée par Lénine. Il met en débat l’opposition du monopole avec la concurrence et la suprématie accordée au capital financier, explorant la cohérence de ces deux points de vue avec l’approche analytique de Marx et leur vérification avec les événements actuels. Cependant, la grande question tourne autour d’un problème méthodologique : les crises du capitalisme découlent-elles du parasitisme rentier ou du dynamisme productif incontrôlé du système ?

De cette appréciation découle un autre questionnement plus traditionnel : l’impérialisme est-il le stade suprême du capitalisme ? Un regard rétrospectif indique que cette analyse a été largement conditionnée par la catastrophe militaire et a correspondu à une étape classique et intermédiaire de l’expansion impériale.

Cet ouvrage part aussi de cette caractérisation pour rappeler que la dénonciation de l’impérialisme ne doit pas être confondue avec son interprétation. Ce critère est décisif pour analyser la signification de la violence actuelle. L’identification habituelle des massacres et des génocides avec le déclin historique du capitalisme oublie que toutes sortes d’atrocités ont accompagné la naissance de ce système. Au lieu d’idéaliser un passé aussi dramatique, il convient d’analyser le caractère oppressif de ce régime social dans toutes ses périodes historiques.

Cependant, l’exploration de l’impérialisme contemporain ouvre un autre éventail de problèmes. Le point de vue des auteurs entrevoyant un retour aux grands chocs économiques entre puissances capitalistes, est particulièrement sujet à controverses. Ces conflits affectent-ils la sphère militaire ? Ou bien les rivalités commerciales ressurgissent-elles dans un cadre strictement délimité par la géopolitique ?

Cet ouvrage se propose d’expliquer les raisons pour lesquelles les pressions protectionnistes ne recréent pas les tensions entre zones douanières, ce qui, dans le passé, a précédé les grandes conflagrations. Il souligne que les affrontements potentiels avec la Russie et la Chine n’ont pour l’instant aucune portée interimpériale et qu’il est aventureux de prévoir la forme qu’ils pourraient prendre dans le futur.

Cependant, quel serait l’effet du déclin états-unien sur la structure impériale ? Ce travail passe en revue les arguments qui mettent en évidence la régression industrielle, l’endettement externe et la crise fiscale états-unienne, mais explique aussi dans quelle mesure cette économie ne doit pas être analysée selon les mêmes paramètres que l’on appliquerait à un autre pays. La perspective comparative nationale perd de sa pertinence dans ce cas.

Étant donné que le cœur du problème se situe aussi sur le plan militaire, il est fondamental d’éviter de présenter les États-Unis comme un guerrier solitaire, qui perd des batailles ou cède du pouvoir. Toute sous-estimation du gendarme constituerait un obstacle pour le vaincre.

Une polémique plus complexe tourne autour des substituts éventuels au pouvoir états-unien. Ce texte analyse l’inaptitude des vieilles puissances coloniales à commander la domination contemporaine et rappelle les pronostics, qui se sont révélés faux, à propos d’une direction menée par le Japon. Il souligne aussi que les nouvelles situations de multipolarité n’éliminent pas la nécessité d’un commandement du capitalisme mondial.

Cependant, c’est un débat théorique sur la dynamique historique qui sous-tend le sens profond de ces problèmes. La montée et le déclin des puissances offrent-ils une grille d’analyse pertinente de l’évolution sociale ? Peut-on comparer les empires qui ont précédé la naissance du capitalisme avec ceux qui lui ont succédé ? Ce texte étudie ici les différences qui séparent la coercition extraéconomique, la conquête des territoires et l’établissement de colonies d’avec les mécanismes de la concurrence qui caractérisent le système social actuel.

Ces réflexions conduisent finalement à d’autres analyses de l’Empire, compris sous l’acception popularisée ces dernières années par le mondialisme conventionnel. Cette approche postule l’existence d’un certain nivellement du capitalisme mondial, ce qui semble contradictoire avec les fractures nationales et régionales évidentes. Elle souligne aussi l’existence d’un haut niveau de mobilité du capital et du travail, ce qui n’est pas vérifié dans les faits. Cependant, plus polémiques encore sont les observations concernant la configuration générale du système. Les classes dominantes se sont-elles transnationalisées ? Les organismes supranationaux se substituent-ils aux États-nations ?

Tout aussi important est le débat sur l’usage du concept d’hégémonie comme substitut à la notion d’impérialisme. Cette substitution inspire l’opposition postulée par certains historiens des modèles militaristes d’Occident avec les systèmes mercantilistes de l’Orient. Ce livre analyse ce point de vue et, de ce fait, pose la question de savoir si l’action armée à grande échelle a constitué un défaut exclusivement européen et si la non-belligérance a été l’un des traits caractéristiques de la Chine. Il fait également l’examen d’un autre antagonisme, entre capitalisme régressif et économies de marché équitables.

Le dernier chapitre présente quelques conclusions sur l’impérialisme actuel en fonction de ses particularités dans trois sphères fondamentales : l’idéologie à la mode, le profil des États et la reconfiguration des classes dominantes.

Nous exposons dans ce livre notre caractérisation de l’impérialisme contemporain, en insistant sur ses traits militaires, géopolitiques et économiques et en soulignant ce qui le distingue de l’impérialisme classique. Nous présentons aussi les changements intervenus dans les relations entre les grandes puissances et dans leurs interventions dans la périphérie. Nous passons en revue les interprétations les plus courantes sur le sujet, présentons nos conclusions et ouvrons quelques pistes de recherche futures.

Après plusieurs années d’un intérêt exclusivement centré sur le néo­libéralisme, l’analyse de l’impérialisme revient à nouveau au premier plan de l’ordre du jour intellectuel et militant. Ce livre offre une piste de réflexion pour clarifier le sujet. C’est en le lisant que l’on saura s’il apporte des réponses satisfaisantes.

Claudio Katz : Sous l’empire du capital. L’impérialisme aujourd’hui

Traduit du castillan (Argentine) par Lucile Daumas

M Éditeur, Saint-Joseph-du-Lac 2014, 264 pages

1 Área de Libre Comercio de las Américas – ALCA en espagnol. NdT.

Voir note de lecture : Une analyse intégrale de l’impérialisme contemporain suppose également une compréhension globale du capitalisme actuel

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