Sa peur est l’organe de perception et d’exploration du monde de ténèbres qui l’environne

jameson-chandler
Je n’aborde pas ici, les dimensions philosophiques développées par
Fredric Jameson. En lisant cet ouvrage je me suis demandé ce qui entrait en résonance avec mes souvenirs, avec mes regards sur les romans noirs (pour Raymond Chandler, les romans, une partie des nouvelles et des lettres). Donc, juste quelques repères, sensations ou réflexions.

« Du point de vue de la curiosité abstraite, on pourrait s’attendre à ce que le lecteur ait une réaction ambivalente : satisfait que lui soit donné la solution de l’énigme, irrité d’avoir été mené en bateau, d’avoir dû traverser tant d’épisodes qui n’avaient aucun rapport réel avec le mystère. Sur le plan esthétique, l’irritation demeure, mais transfigurée ».

Est-il possible de lire quelque chose sur Raymond Chandler sans avoir à l’esprit des adaptations cinématographiques, à commencer par Le grand sommeil, Humphrey Bogard et Lauren Bacall ?

Essayons cependant d’en revenir au texte qui en dit plus et moins, qui dit surtout autrement. Sensations, expériences. Fredric Jameson parle, entre autres, de perception, d’attention, « Tout se passe comme si certains moments de la vie n’étaient en effet accessibles qu’au prix d’un certain manque de focalisation intellectuelle : comme des objets situés dans les marges de mon champ de vision et qui disparaissent quand je tourne le regard pour les fixer directement ». Concernant le cadre de l’histoire policière, ce que je nommerai plutôt le cadre du roman noir, il indique « le moment de violence, apparemment central, n’est rien d’autre qu’une diversion ».

Los Angeles, ville dépourvue de centre, « dans laquelle les différentes classes ont perdu tout contact les unes avec les autres parce que chacune vit isolée dans un compartiment géographique ». Une ville et des lieux, « Marlowe visite soit des lieux que l’on ne voit pas, soit des endroits que l’on ne peut pas voir ».

L’auteur parle des regards, des textures du visage, du glamour photographique, des obsessions et dissociations mentales des étasunien-e-s, de force et d’argent, de résistance des choses, de fragmentation de la société, de « la figure qui contemple, d’un œil distrait ou attentif, ce qui se passe dans un autre monde », de répliques, de linguistique, de nostalgie, des « artéfacts idéologiques », de cinéma, de rapidité des changements, d’obsolescence des produits, des noms de marques, de désirs artificiels…

Il évoque des témoignages sur la vie quotidienne, « une vie assez semblable à la notre pour paraître particulièrement lointaine », les meurtres, les recherches, leurs liaisons littéraires, les déplacements entre réalités sociales, les diversions, les permutations, les combinaisons, « la comparaison entre tous les meurtres secondaires, relativement institutionnalisés (meurtres commis par des gangs, brutalités policières) et le crime privé ou domestique qui constitue l’événement central du roman et se révèle, à sa manière, tout aussi sordide et violent »

Sur les violences et les crimes, les analyses soulignent « la démystification chandlérienne », le « saut abrupt et dénué de justification logique dans le monde réel », l’ancienneté du crime sous-jacent…

J’ai apprécié les développements sur Los Angeles, l’esthétique, « la marque de l’artifice », les temporalités, l’idée de clôture, la culture radiophonique, la présence de la voix off…

Fredric Jameson travaille sur le rythme propre aux événements, « l’éclat momentané de l’ampoule est à la fois un meurtre et une agression sexuelle »…

Ce livre offre beaucoup d’autres perspectives…

Une invitation à relire Raymond Chandler. « Notre distraction formelle atteint enfin son objectif fondamental : en nous détournant du but rituel de l’histoire policière – trouver le coupable, faire de lui l’Autre -, elle nous confronte, sans nous avertir, à la réalité de la mort, de la mort la plus froide, qui rappelle aux vivants ce lieu où leurs restes iront un jour reposer et pourrir ».

Fredric Jameson : Raymond Chandler. Les détections de la totalité

Traduit de l’anglais par Nicolas Vieillescazes

Les Prairies ordinaires, Paris 2014, 120 pages, 10 euros

Didier Epsztajn

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