Violence d’Etat contre les exilés de Calais

A Calais, le 2 juillet, 610 étrangères et étrangers ont été, une nouvelle fois, délogés par les forces de l’ordre du lieu où elles et ils s’abritaient faute de solution alternative. Il en est systématiquement ainsi depuis que, le 5 novembre 2002, le gouvernement français a fermé et détruit le centre d’accueil des « réfugiés » situés sur la commune de Sangatte et géré par la Croix-Rouge.

Le 22 septembre 2009, la jungle de Calais a été évacuée et détruite : 276 migrants, dont 135 mineurs, ont été arrêtés.

Depuis la fermeture du centre de Sangatte, les camps et lieux de vie des migrants se sont multipliés autour des ports et le long des autoroutes A 16, A 25 et A 26 (Angres, Norrent-Fontes, Tatinghem, Grande Synthe, Steenvoorde…). Ils y survivent dans des abris de fortune, dans la promiscuité et l’insalubrité. Ces lieux sont régulièrement détruits.

Ces derniers mois, les événements se sont accélérés. Les évacuations des lieux de vie, les arrestations et les violences policières se sont multipliées.

Le 28 mai, à Calais, les lieux de vie et les biens personnels de plusieurs centaines de migrants sont détruits sur décision préfectorale pour cause d’une épidémie de gale ignorée depuis deux mois par l’administration malgré les appels répétés des associations. Le même jour, en protestation, les exilés occupent l’esplanade grillagée utilisée par les associations lors des distributions de repas.

Le 2 juillet, ce lieu est évacué en même temps que trois squats. Plus de 600 personnes (dont 121 mineurs) font l’objet de contrôles d’identité, sont emmenées dans des bus vers différentes villes et les documents de certaines d’entre elles sont confisqués. 206 personnes sont enfermées dans différents centres de rétention administrative. Ainsi éloignées, elles se retrouvent privées de leurs soutiens militants. Dans les jours suivants, la quasi-totalité des exilés interpellés sont de retour dans les rues de Calais.

Le 12 juillet, une manifestation de soutien réunit plus de 500 personnes. Le même jour, l’ouverture d’un nouveau squat dans une usine désaffectée, soutenu par plus d’une trentaine d’associations locales et nationales, est rendue publique.

Le 22 juillet, cinq personnes – trois migrants et deux militants – sont convoquées au Tribunal d’instance de Calais dans le cadre d’une audience d’urgence à la suite d’une plainte du propriétaire du site occupé. Cette plainte invoque la dangerosité de cet ancien site industriel, alors même que les zones les plus dangereuses ont été interdites d’accès par les occupants eux-mêmes.

Jeudi 24 juillet, le tribunal a statué pour l’expulsion, comme si l’occupation de l’usine relevait d’une envie collective de pur confort. Il n’a pas reconnu l’état de nécessité dans lequel se trouvent les exilés par la faute d’un État qui ne respecte aucune de ses obligations : droit à l’hébergement universel défini comme une « liberté fondamentale », droit au respect de la dignité humaine, droit à des conditions matérielles d’accueil définies par la loi pour les demandeurs d’asile, droit à la protection et à des mesures éducatives pour les mineurs isolés, droit à la santé, etc.

Nous, chercheurs, enseignants-chercheurs et universitaires,

Nous dénonçons le harcèlement policier, la multiplication sans alternative des évacuations des lieux de vie des migrants, et les destructions de leurs abris et effets personnels. Venus d’Afghanistan, d’Érythrée, du Soudan ou de Syrie, ils n’ont pourtant d’autres choix que de fuir la violence, l’injustice, la corruption et la misère.

Nous rappelons que les droits à l’hébergement, à l’accès aux soins, ainsi qu’à la protection des mineurs isolés sont des droits fondamentaux. Nous nous préoccupons du respect de ces droits ainsi que du respect de la dignité humaine sur l’ensemble du territoire français.

Nous constatons que l’assistance à personne en situation de grande précarité est aujourd’hui assurée par les associations et les militants alors qu’il s’agit de compétences de l’État.

Nous soutenons l’ensemble des associations et des militants engagés à Calais et dans les environs.

Nous interpellons le gouvernement et l’ensemble des élus pour qu’une solution de logement adapté et durable soit trouvée pour l’ensemble des migrants.

Liste des premiers signataires

Michel AGIER, anthropologue, directeur d’études à l’EHESS

Karen AKOKA, sociologue, maîtresse de conférences, membre du Gisti

Étienne BALIBAR, professeur émérite de philosophie politique et morale, Paris Ouest Nanterre

Marie-Laure BASILIEN-GAINCHE, professeure de droit public, Université Jean Moulin Lyon 3, membre de l’Iinstitut Universitaire de France

Emmanuel BLANCHARD, maître de conférences en science politique, UVSQ, membre de Migreurop

Luc BOLTANSKI, sociologue, directeur d’études à l’EHESS

Anne BORY, sociologue, maître de conférences, Lille 1

Ahmed BOUBEKER, sociologue, professeur des universités, Saint-Etienne

Isabelle BRUNO, sociologue, Maître de conférences, Lille II

André BURGUIERE, historien, directeur émérite à l’EHESS

Evelyne BURGUIERE, sociologue, INRP

Claude CALAME, helléniste et anthropologue, directeur d’études à l’EHESS

Cécile CANUT, cinéaste et linguiste, professeure des universités, Paris Descartes

Sébastien CHAUVIN, sociologue, maître de conférences à l’Université d’Amsterdam

Olivier CLOCHARD, géographe, chargé de recherches CNRS, président de Migreurop

Marguerite COGNET, sociologue, maître de conférences, Paris 7, membre de l’UMR URMIS

Philippe COULANGEON, sociologue, directeur de recherche CNRS, Sciences Po

Bruno COUSIN, sociologue, maître de conférences, Lille 1

Christophe DAUM, anthropologue, maître de conférences, Université de Rouen

Sonia DAYAN-HERZBRUN, sociologue, professeure émérite, Université Paris Diderot-Paris 7

Jean-Philippe DEDIEU, sociologue, New York University

Nicholas DE GENOVA, reader in Urban Geography, King’s College London

Véronique De RUDDER, sociologue, chargée de recherche CNRS

François-Xavier DEVETTER, économiste, maître de conférences, Télécom Lille 1

Éric FASSIN, sociologue, professeur des universités, Paris 8

Sébastien FLEURIEL, sociologue, professeur des universités, Université Lille 1

Daouda GARY-TOUNKARA, historien, chargé de recherche CNRS, LAM / Sciences Po Bordeaux

Nancy L. GREEN, historienne, directrice d’études à l’EHESS

Jean-Luc GAUTERO, maître de conférences en Épistémologie, Logique et Histoire des Sciences, Université de Nice-Sophia Antipolis

Virginie GUIRAUDON, sociologue du politique, directrice de recherche CNRS, Sciences Po

Abdellali HAJJAT, maître de conférences en science politique, Université de Paris-Ouest Nanterre

Abdelhafid HAMMOUCHE, sociologue, professeur des universités, Université Lille 1

Martine HOVANESSIAN, anthropologue, directrice de recherche CNRS, Paris 7

Liora ISRAËL, sociologue, maîtresse de conférences EHESS

Nicolas JOUNIN, sociologue, maître de conférences, Paris 8

Smaïn LAACHER, sociologue, professeur des universités, Strasbourg

Rose-Marie LAGRAVE, sociologue, directrice d’études EHESS

Sylvains LAURENS, sociologue, maître de conférences à l’EHESS

Frédéric LEBARON, sociologue, professeur des universités, UVSQ

Danièle LOCHAK, professeure émérite de droit public, Paris Ouest Nanterre, présidente honoraire du GISTI

Lilian MATHIEU, sociologue, directeur de recherche CNRS

Alain MORICE, anthropologue, directeur de recherche CNRS, membre de Migreurop

Ugo PALHETA, sociologue, maître de conférences, Lille III

Martyne PERROT, sociologue, chargée de recherche CNRS, section LDH à l’EHESS

Mathilde PETTE, sociologue, postdoctorante, Lille 1

Nicole PHELOUZAT, sociologue, IIAC, EHESS/CNRS, membre de la section EHESS de la LDH

Laure PITTI, sociologue, maîtresse de conférences, Paris 8

Swanie POTOT, sociologue, chargée de recherche CNRS, Université de Nice Sophia Antipolis

Stéphanie PRYEN, sociologue, maîtresse de conférences, Lille III

Romain PUDAL, sociologue, chargé de recherche CNRS

Mirna SAFI, sociologue, chargée de recherche, Sciences Po

Grégory SALLE, sociologue, chargé de recherche CNRS

Camille SCHMOLL, géographe, maîtresse de conférences, Paris 7 Diderot

Johanna SIMEANT, professeure de science politique, Paris 1

Patrick SIMON, socio-démographe, directeur de recherche à l’INED

Maud SIMONET, sociologue, chargée de recherches CNRS

Serge SLAMA, maître de conférences en droit public, Paris Ouest Nanterre

Alexis SPIRE, sociologue, directeur de recherche CNRS

Jocelyne STREIFF-FENART, directrice de recherche au CNRS, Université Nice Sophia Antipolis

Alain TARRIUS, sociologue, professeur émérite, Toulouse le Mirail

Jean-Pierre TERRAIL, sociologue, professeur honoraire, Université de Versailles-Saint-Quentin

Emmanuel TERRAY, anthropologue, EHESS

Sylvie TISSOT, professeure de sciences politiques, Université Vincennes Saint Denis Paris 8

Maryse TRIPIER, sociologue, professeur émérite, Paris Diderot

Sophie WAHNICH, historienne, directrice de recherche CNRS

Laurent WILLEMEZ, sociologue, professeur des universités, UVSQ

Karel YON, sociologue, chargé de recherche CNRS, Lille II

Si vous souhaitez soutenir cette initiative et signer cette tribune, veuillez prendre contact (par mail en simultané) avec : Mathilde Pette : mathilde.pette@gmail.com, 06 03 56 20 86 et Maël Galisson : contact@psmigrants.org, 06 61 97 12 17

Libération, 28 juillet 2014, http://www.liberation.fr/societe/2014/07/27/violence-d-etat-contre-les-exiles-de-calais_1071353

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