Rendre visible l’oppression des femmes à travers la construction même de la différenciation sociale des sexes

1Le premier texte du recueil « Ma vie » est une courte auto-présentation de l’auteure. Comment ne pas en souligner le dernier membre de phrase sur « l’observation hallucinée de l’amplitude de l’oppression des femmes »…

Dans le prologue, Nicole-Claude Mathieu parle, entre autres, d’antiféminisme, du féminisme matérialiste, du sexisme, d’exploitation « concrète, matérielle – par les hommes – du corps, de l’esprit et des activités des femmes, dans le travail professionnel, la sexualité et, ne l’oublions pas, dans le travail familial/ménager/domestique ».

Sommaire

Première partie : Entrées de dictionnaires, pour gens pressés

Chapitre I : Différenciation des sexes (Les représentations du sexe et du genre, La construction sociale de la différence des sexes et de l’inégalité)

Chapitre II : Sexe et genre (Différenciation biologique, différenciation sociale, Autres sexes et autres genres, Différentes analyses du rapport entre sexe et genre, Dérives de la notion de genre, Trois débats autour des catégories de genre et de sexe)

Chapitre III : Études féministes et anthropologie

Chapitre IV : Corps féminin et masculin (Le corps construit et l’appropriation des femmes, Le corps producteur et l’exploitation du travail des femmes, Le corps reproducteur et l’exploitation des capacités procréatives des femmes, Le corps sexuel et l’expropriation d’une sexualité autonome chez les femmes)

Deuxième partie : Lectures critiques sur la domination masculine… au masculin

Chapitre V : Bourdieu ou le pouvoir auto-hypnotique de la domination masculine (Candidat Bourdieu : recalé à l’examen de DEA (1re année de thèse). Aux motifs de : Du symbolique et de sa « révolution », Du lourd fardeau de l’homme, Symbolique, conscience, résistance, De l’a-a-mour)

Chapitre VI : Beauvoir et les « hordes primitives » (Des sociétés « sans institutions », La femme procrée, l’homme crée, La femme met bas, l’homme se bat, Conclusion)

Chapitre VII : Lévi-Strauss et (toujours) l’échange des femmes avec Martine Gestin (Analyses formelles, discours, réalités empiriques, Du genre humain aux femmes : l’articulation culture/nature, Modèles versus réalités statistiques, empiriques, sociologiques, La question des sociétés matrilinéaires et matrilocales, Repenser l’échange matrimonial, Un androcentrisme bien partagé et fort ancien)

Troisième partie : Une Internationale de la violence

Chapitre VIII : Les mutilations du sexe des femmes avec Nicole Échard

Chapitre IX : Relativisme culturel, excision et violences contre les femmes

Chapitre X : Banalité du mal et « consentement » : des non-droits humains des femmes (Parias et parvenues, « Consentement » ou anesthésie de la conscience de Soi ?, L’oppression des femmes en tant que mal politique, Banalité, banalisation, trivialité de la domination masculine)

Chapitre XI : Clair/Voyances lesbiennes

Chapitre XII : « Origines » ou mécanismes de l’oppression des femmes ?

Chapitre XIII : Questions à l’éco-féminisme

Quatrième partie : Autour des « matriarcats »

Chapitre XIV : « Matriarcat » ou résistance ? Mythes et réalités (Les mythes d’un matriarcat primitif, Les mythes modernes d’un matriarcat actuel, Réalités diverses et résistances)

Chapitre XV : Circulation des hommes, permanence des femmes, matriarcats imaginaires et autres curiosités… (Les sociétés matrilinéaires et matrilocales dans le monde, Des matriarcats imaginaires, passés et actuels, La personne et le corps des femmes, La maison, espace dit « domestique » des femmes, mais aussi politique et religieux, Domestications…, Circulation des hommes, uxorilocalité et « puzzle matrilinéaire », La division sexuée du travail, Un « puzzle matrilinéaire » pour les femmes ?, Épilogue en forme de questions)

Cinquième partie : Le sexe social, le genre et la personne

Chapitre XVI : Femmes du Soi, femmes de l’Autre (Frontières externes incluant l’autre-femme, Limites internes excluant l’autre-femme, L’autre-femme et les femmes des autres)

Chapitre XVII : Remarques sur la personne, le sexe et le genre (La nature humaine, La personne humaine, La personne sexuée, La personne en sa qualité, La personne clivée, La personne effacée, La personne dépersonnifiée, La personne éphémère)

Chapitre XVIII : Dérive du genre/stabilité des sexes (Sexualités multiples…, Travestissements, transvestismes, troisièmes genres…)

Chapitre XIX : Les transgressions du sexe et du genre à la lumière de données ethnographiques (Représentations du sexe et du genre, Cadre général de la recherche, Genre ou sexe social ?)

Le livre se termine par un texte lu par Danielle Kergoat lors des obsèques de Nicole-Claude Mathieu « Vendredi 14 mars 2014 »

De cet ensemble de textes, je ne saurai rendre compte, aussi je me contente de souligner certaines analyses et d’en discuter un point.

Nicole-Claude Mathieu s’attache à « rendre visible l’oppression des femmes à travers la construction même de la différence sociale des sexes ». Il ne s’agit pas de simple différenciation « mais de hiérarchisation des sexes, avec affirmation de la prévalence masculine ».

L’auteure analyse « la division sexuelle du travail de reproduction », la relative infertilité des femmes, la dissociation « entre pulsion sexuelle et mécanismes hormonaux de la procréation », l’organisation sociale de la reproduction, la division socio-sexuée du travail (modalités, hiérarchisation, taches interdites aux femmes…). Elle parle de différenciation sociale, d’assignation de fonctions différentes « dans le corps social en entier », de normes hétérosexuelles, de rapports entre sexe et genre, de naturalisation de la catégorie « femme », d’occultation des rapport de pouvoirs. Elle critique aussi les dérives de la notion de genre, l’oubli des femmes, de l’oppression, la survalorisation des dimensions discursives… « l’inversion de sexe n’est pas obligatoirement une subversion du genre » et l’auteure préfère « clarifier l’économie politique du genre que le « troubler » à l’économie ».

Les textes au « croisement » des études féministes et de l’anthropologie sont d’un apport considérable. Nicole-Claude Mathieu critique les biais sexistes des scientifiques, leur andocentrisme, et souligne à la fois les « mécanismes d’invisibilisation des femmes » et « leur sur-visibilisation comme êtres pensés plus naturels que les hommes ». L’auteure revient sur Lévi-Strauss et « L’échange des femmes », les sociétés matrilinéaires et matrilocales, les mythes du matriarcat, leur construction et pour reprendre, comme l’auteure, une formule de Cynthia Eller « Un passé inventé ne donnera pas aux femmes un futur ».

Je souligne l’importance du texte « Circulation des hommes, permanence des femmes, matriarcats imaginaires et autres curiosités… » paru en introduction d’un ouvrage dirigé par l’auteure : « Une maison sans fille est une maison morte. La personne et le genre en sociétés matrilinéaires et/ou uxorilocales ». Nicole-Claude Mathieu y aborde, entre autres, les sociétés matrilinéaires et matrilocales dans le monde, le statut DE Sujet social (la femme en tant que sujet), les matriarcats imaginaires, la personne et le corps des femmes, la maison les espaces domestiques, politique et religieux, le « puzzle matrilinéaire », la division sexuée du travail…

L’auteure parle aussi des corps, « parler des corps féminin ou masculin n’est pas la même chose que de parler de corps de femme ou d’homme ». Elle souligne « la différenciation sociale des sexes », « les traitements asymétriques des corps féminins et masculins ». Nicole-Claude Mathieu analyse le corps reproducteur, son contrôle, l’appropriation des femmes, les mutilations du sexe, « il faut s’élever contre la mise en équivalence des mutilations sexuelles réalisées sur les corps mâles et femelles ». Il n’y a en effet rien de comparable entre circoncision et excision, infibulation. L’auteure souligne la « transformation de la sexualité des femmes en sexualité de service au bénéfice de l’homme » et dénonce le relativisme culturel qui permet de justifier les violences contre les femmes. Relativisme qui conduit certain-e-s à nier la domination et les violences exercées sur les femmes, sans oublier leur manque de soutien aux luttes des femmes pour leur autonomie.

Nicole-Claude Mathieu revient sur la notion de consentement, largement traité dans le volume précédent de ses textes. Elle discute de la « conscience de soi », souligne le travail à la fois continu et dispersé des femmes, leur sous-nutrition, la fatigue physique et mentale liée à la responsabilité des enfants, leur dés-armement, l’entrave à l’utilisation de l’espace public, les sévices physiques et verbaux, les contraintes sexuelles… L’auteure parle de la « banalité, banalisation, trivialité de la domination masculine ».

Je souligne l’intérêt du texte « Remarques sur la personne, le sexe et le genre », les analyses sur la personne humaine, la personne sexuée, la personne en sa qualité, la personne clivée, la personne effacée, la personne dépersonnifiée, la personne éphémère…

J’ai particulièrement apprécié la critique pleine d’humour, que fait l’auteure de Pierre Bourdieu et de sa « Domination masculine », une critique tant de la méthode que des argumentaires. Texte se terminant par deux phrases de Christiane Rochefort : « L’oppresseur n’entend pas ce que dit son opprimé comme un langage mais comme un bruit. C’est dans la définition de l’oppression »

Un point me semble très discutable. Partant de l’organisation sociale de la reproduction, des mécanismes visant à augmenter la fécondité des femmes, Nicole-Claude Mathieu indique que « la reproduction est un travail, socialement organisé comme tout travail ». Je souscrit à la formulation, contre la plupart des lectures « marxistes ». Cependant, je ne pense que l’on puisse en déduire que « l’instrument de production est le corps de la femme, le produit, c’est l’enfant ». Le corps des femmes n’est jamais réductible, séparable de leur être, il n’est donc jamais un outil. Corps et force de travail ne sont pas assimilables. « Engendrer » est toujours une activité sociale, non une simple production d’enfants suite à une « location d’utérus ». L’auteure évacue les contradictions qu’elle souligne ailleurs. Derrière des formulations pour le moins inadéquates, que l’auteure rattache de manière très simplificatrice à des analyses marxistes, il s’agit à mes yeux d’extrapolations plus qu’hasardeuses. Sans oublier que d’autres y trouve des argumentaires pour justifier aujourd’hui la GPA, le système prostitueur, etc…

Au delà du désaccord, il me semble nécessaire de poursuivre les débats sur la « production du vivre », pour utiliser une formule de Danielle Kergoat et répondre à la question posée aussi par l’auteure « pourquoi une apparence de permanence sociale serait-indépassable ? » Dépasser des rapport sociaux, le système de genre et non les entériner en faisant de chacun-e des marchandises.

Et pour finir, une petite histoire et cette question proposée en fin du chapitre « Banalité du mal et « consentement » : des non-droits humains des femmes » : « Dans un café parisien, début 1997. Deux hommes au comptoir ; L’un lance à la ronde une bonne histoire : « Savez-vous la différence entre une femme et une poubelle ? Non ? Eh bien, il n’y en a pas. On les remplit pendant la semaine et on les sort le week-end. » Réaction d’une cliente, qui ne « consentait » pas à ce qu’on place les femmes hors des limites de l’humain : « Oui… et c’est quoi, les ordures ? » Silence stupéfait de l’orateur. Il n’y avait pas pensé… »

Voir aussi :

Nicole-Claude Mathieu : L’anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, iXe 2013, note de lecture : La définition du sexe comporte toujours un aspect stratégique, c’est-à-dire politique, dans la gestion des relations entre les sexes

Jules Falquet : Pour une anatomie des classes de sexe : Nicole-Claude Mathieu ou la conscience des opprimés Jules Falquet NCM Cahiers du Genre

Questions Féministes 1977 1980 : réédition des 8 numéros, Syllepse 2012, note de lecture : Un autre horizon que celui du sexe biologique comme unique destinée ou celui de la résignation à l’oppression

 

Nicole-Claude Mathieu : L’anatomie politique 2

Usage, déréliction et résilience des femmes

La Dispute, legenredumonde, Paris 2014, 386 pages, 26 euros

Didier Epsztajn

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