Le « neutre » apprentissage cache l’éviction des filles et des jeunes issu-e-s de l’immigration

10Le numéro s’ouvre par un texte de Jules Falquet : Nicole-Claude Mathieu ou l’espoir d’une transmission muliéri-linéaire et plurilocale.

L’auteure parle, entre autres, de rapport social global de pouvoir, des liens entre sexisme et racisme, du point de vue situé, des difficultés matérielles de la prise de conscience individuelle et collective des minoritaires, du livre « Une maison sans fille est une maison morte »…

Nicole-Claude Mathieu vient de nous quitter, « A nous, il nous reste les juments indomptées qui nous entraînent vers d’autres mondes possibles ».

Sur Nicole-Claude Mathieu, lire aussi :

Nicole-Claude Mathieu : L’anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, iXe 2013, Voir note de lecture : La définition du sexe comporte toujours un aspect stratégique, c’est-à-dire politique, dans la gestion des relations entre les sexes

Jules Falquet : Pour une anatomie des classes de sexe : Nicole-Claude Mathieu ou la conscience des opprimés : Jules Falquet NCM Cahiers du Genre

Questions Féministes 1977 1980 : réédition des 8 numéros, Éditions Syllepse 2012, Voir note de lecture : Un autre horizon que celui du sexe biologique comme unique destinée ou celui de la résignation à l’oppression

Sommaire

Jules Falquet : Nicole-Claude Mathieu ou l’espoir d’une transmission muliéri-linéaire et plurilocale

Edito 

Nadia Lamamra, Farinaz Fassa et Martine Chaponnière : Formation professionnelle : l’apprentissage des normes de genre

Grand Angle

Prisca Kergoat : Le travail, l’école et la production des normes de genre. Filles et garçons en apprentissage (en France)

Sabrina Dahache : L’enseignement agricole en France : un espace de reconfiguration du genre

Elettra Flamigni et Barbara Pfister-Giauque : La mobilité de genre à l’épreuve du discours enseignant

Lorraine Birr : Le choix de la formation : une affaire de sexe ?

Champ libre

Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée Roy : La banalisation de la prostitution : moteur de la traite des femmes et frein à la lutte féministe pour l’égalité

Parcours

Céline Naef et Farinaz Fassa : De la « Journée des filles » à « Futur en tous genres » : parcours et détours d’une campagne égalitaire

Comptes rendus

Silvia Ricci Lempen : Natacha Chetcuti et Luca Greco (éds) : La face cachée du genre

Clothilde Palazzo-Crettol : Delphine Dulong, Christine Guionnet et Erik Neveu (éds) : Boys Don’t Cry ! Les coûts de la domination masculine

Fenneke Reysoo : Recherches féministes, Vol. 24, N° 2, 2011. Elsa Beaulieu et Stéphanie Rousseau (éds) : Critiques féministes du développement : pouvoir et résistances au sud et au nord

Arnaud Alessandrin : Jean-Yves Tamet (dir.) : Différenciation sexuelle et identité : clinique, art et littérature

Huguette Dagenais : Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée Roy : La traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle : entre le déni et l’invisibilité. (voir aussi ma note de lecture de la synthèse du rapport : Aucun-e être humain ne devrait être «marchandisé-e»)

Mélissa Blais et Fanny Bugnon : Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem : Les féministes blanches et l’empire, A propos du livre : Les féministes blanches et l’empire (article mis en ligne avec l’aimable autorisation des auteures, de la revue NQF et de l’éditeur)

Ghaïss Jasser : Feriel Lalami : Les Algériennes contre le code de la famille

Lucienne Gillioz : Marie France Labrecque : Féminicides et impunité. Le cas de Ciudad Juárez. (voir aussi ma note de lecture : La violence exercée à l’endroit des femmes mexicaines est binationale dans sa forme)

Aurélia Confais : Cahiers du Genre N°53, 2012, Maxime Cervulle, Danièle Kergoat et Armelle Testenoire (coord.) : Subjectivités et rapports sociaux. (voir aussi ma note de lecture : Dimension singulière d’une subjectivité socialement constituée)

Collectifs

Hélène Füger et Nadia Lamamra : Les Reines Prochaines, un collectif d’artistes et musiciennes féministes

Dans « La banalisation de la prostitution : moteur de la traite des femmes et frein à la lutte féministe pour l’égalité », Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée Roy avancent que « la traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle prend place dans un nouvel ordre patriarcal qui, banalisant la marchandisation des corps et de la sexualité, normalise la prostitution ». En partant de la nécessaire solidarité avec les femmes prostituées, les auteures soulignent : « Tout en affirmant notre pleine solidarité avec les femmes et les filles aux prises avec la prostitution, nous estimons que dans une perspective de respect des droits humains et pour atteindre l’égalité de fait entre les sexes, nous devons simultanément participer à la construction d’un monde libéré des pratiques du sexe tarifié ». Elles indiquent aussi la non-dissociabilité de la traite et de la prostitution.

Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée Roy, contre la distinction artificielle entre femmes forcées et « base volontaire » soulignent que cela ne prend pas en compte « les conditions matérielles et idéelles d’exercice de ce choix », « choix » par ailleurs réservé/assigné très majoritairement aux femmes, alors que les clients-prostitueurs sont presque uniquement des hommes.

Les auteures parlent de l’industrie prostitutionnelle prospère, des marchés canadiens de la traite, de la stimulation et de la satisfaction des demandes masculines, du continuum d’appropriation des femmes, des réseaux de traite, des mutations de l’ordre patriarcal, du mythe de « l’égalité-dejà-là », du présumé « droit au sexe » des hommes, de pseudo-libération sexuelle, de cette rauch culture qui « banalise une sexualité de plus en plus pornographique » en y associant « des représentations glamourisant de la prostitution », de contrainte à l’hétérosexualité et d’hypersexualisation.

« Il nous apparaît important de remettre en question tous ces discours qui, défendant « la légitimité du travail du sexe », jugent réactionnaire, misérabiliste, moralisateur, victimisant, voire violent le point de vue de militant.e et chercheur.e féministes qui dénoncent une tendance à la surenchère sexuelle et à la banalisation du sexe tarifié ». Un article percutant.

Dans leur édito, « Formation professionnelle : l’apprentissage des normes de genre », Nadia Lamamra, Farinaz Fassa et Martine Chaponnière parlent, entre autres, des logiques institutionnelles (re)produisant « des inégalités propres aux systèmes scolaires », des processus de socialisation sexuée et de (re)négociation avec les normes de genre, d’orientation professionnelle fortement différenciée. Elles indiquent aussi que l’apprentissage ne peut être abordé seulement depuis le champ de l’éducation car cela « occulte les mécanismes de construction de la ségrégation et la production des inégalités dans le monde professionnel ».

Les auteures analysent la socialisation professionnelle dont la socialisation « aux normes de genre dans les métiers ». Elles présentent les quatre articles du dossier.

Je ne parlerai que de l’article de Prisca Kergoat, tout en soulignant, une fois de plus, l’apport du féminisme dans les analyses sociales, ou, pour le dire autrement l’incomplétude méthodologique lorsque les rapports sociaux de sexe sont omis des analyses.

Prisca Kergoat indique les changements dans l’apprentissage en France depuis le XIXe siècle, tout en soulignant la persistance d’une de ses caractéristiques : le public essentiellement masculin.

L’auteure souligne deux idées : l’impact du marché du travail cloisonné sur la formation différente des garçons et des filles, la nécessaire analyse des « mécanismes objectifs qui concourent, au sein du système éducatif comme sur le marché du travail, à exclure chaque sexe de certaines filières et à l’orienter préférentiellement vers d’autres ».

Une telle analyse implique « de penser l’imbrication des rapports sociaux de sexe et de classe », la place du marché du travail dans « la (co)production des inégalités », les « relations d’interdépendance entre la sphère éducative et la sphère productive », de ne pas parler que des filles mais aussi « d’intégrer le positionnement des garçons dans l’espace de la formation non seulement parce que la division sexuée de l’orientation les impacte également mais aussi parce que l’analyse des formes de domination nécessite de penser les régimes de genre dans lesquels est encastré le système de relation entre les sexes ».

L’auteure montre d’abord que l’apprentissage n’est pas l’école, puis examine les pratiques de sélection des entreprises comme un des aspect de l’apprentissage.

La formation professionnelle est le segment éducatif le plus étroitement lié au monde du travail. Il n’y a pas homogénéité dans le public de l’enseignement professionnel. L’auteure souligne aussi l’invisibilité des filles dans les analyses sociologiques et le constat « l’apprentissage, comme tant d’autres phénomènes sociaux en France, et après quarante ans de féminisme, continue d’être pensé au neutre ».

Les mécanismes de ségrégation se déploient sur plusieurs niveaux : minorisation et cantonnement des filles dans certaines spécialités de formation, préparation à des métiers différents, sur des lieux séparés, situations professionnelles spécifiques. L’auteure parle de ghettos féminins et analyse les inégalités de formations, non réductibles aux inégalités scolaires, les normes de genre, les processus de sélection souvent oubliés, la mise sous responsabilité d’un employeur. Prisca Kergoat indique que « la sélection implique de devoir se conformer aux normes de genre et de s’affranchir de sa classe ». Elle souligne aussi la bi-catégorisation des « qualités féminines » soit disant innées et non acquises et des « qualités masculines » construites et acquises. Les processus de sélection reposent davantage sur « le sexe des candidat-e-s que sur la nature des formations suivies comme des métiers préparés ».

Il y a un certain paradoxe dans les pratiques de sélection : « alors que ce sont les savoirs féminins, qui sont de fait naturalisés et non reconnus comme des savoirs acquis, ce sont cependant les filles qui doivent faire preuve de la qualification acquise par un diplôme, voire une expérience professionnelle de la même spécialité et/ou du même métier. Non seulement elles doivent faire preuve de leur qualification mais elles doivent le faire en amont, avant même d’entrer en formation. Les jeunes hommes devant, inversement, démontrer leurs capacités à atteindre, en aval, grâce à la formation, la qualification requise par l’entreprise ».

En conclusion provisoire, Prisca Kergoat revient sur les apports générés par « l’entrée par le genre », relativise l’idée que la mixité serait acquise au sein du système éducatif français, parle de la constitution des ghettos féminins, la sexuation des qualifications et des compétences, les plafonds de verre.

Elle souligne aussi la nécessité des analyses « en termes de division sexuelle du travail » et invite à « penser les systèmes de domination comme imbriqués » pour « appréhender les processus qui sont au fondement des catégories ».

Je pense que ces analyses permettent aussi de compléter les analyses sur le reste du système éducatif et partage l’idée qu’il faille « intégrer la sphère productive à l’analyse des inégalités scolaires ».

Un dossier et un numéro de grande qualité.

Nouvelles Questions Féministes : Apprentissages entre école et entreprise

Coordination : Martine Chaponnière, Farinaz Fassa, Helène Füger, Nadia Lamamra, Françoise Messant

Vol 33, N°1 / 2014

Editions Antipodes, Lausanne 201, 170 pages

Les articles sont (ou vont être) disponibles sur Cairn (c’est gratuit pour les personnes dont l’institution a pris l’abonnement Cairn, et payant pour les personnes « privées », mais dans les deux cas, cela permet de faire vivre la revue

 

Didier Epsztajn

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