Comme si les lendemains qui chantent imposeraient un présent qui déchante

1Sommaire :

ÉDITO : Francis Sitel, La politique, entre local et global…

Dossier Europe :

Antoine Artous et Francis Sitel : Refaire l’Europe !

Patrick Silberstein : Ukraine. Les contradictions d’un printemps des peuples

Cédric Durand : L’Europe à bras-le-corps

Pierre Khalfa, François Sabado, Stéphanie Treillet : Table ronde: Questions sur l’Europe

Marie-Christine Vergiat : Un autre  regard  sur l’Europe. Entretien

Patrick Chamoiseau : Lampedusa/Ce que nous disent les gouffres

International :

Anne Tristan : Mali. Il y a mieux  à faire  que de regarder passer les avions de chasse

Pierre Salama : Amérique latine. Un autre développement est-il possible dans les pays émergents ?

Samuel Farber : Où va Cuba ? (1)

Un rebond / Débat de la société Louise Michel : Alain Blum, Les archives soviétiques, Entretien

Marxisme : Erik Olin Wright : Comprendre la classe. Vers une approche analytique intégrée

Histoire :

Michel Lequenne, Quel parti pour la révolution ? (2)

Laurent Vogel, Traces de Jacob Israël de Haan

Culture : Gilles Bounoure : Art soumis, art militant, art indépendant. A propos du livre d’Isabelle Garo, L’Or des images. Art, monnaie, capital

Les Cahiers de l’émancipation : Prolétariat, vous avez dit prolétariat ?

Antoine Artous : Retour sur l’analyse marxiste

Antoine Artous : Notes sur Max Weber et Pierre  Bourdieu

Antoine Artous : Oppression des femmes et capitalisme

Tran Hai Hac : Marx et le concept de la force de travail

Sans volonté exhaustive, je me limite à certains textes.

Le numéro s’ouvre sur un dossier Europe, nécessaire pour élaborer « des réponses qui ne peuvent être encloses dans les limites obsolètes des anciennes nations », comme l’écrivent Antoine Artous et Francis Sitel.

Patrick Silberstein présente les positions des gauches russe, ukrainienne ou polonaise sur les événements ukrainiens. A juste titre, il met en cause « ceux qui observent les mouvements populaires du point de vue de Sirius, les amateurs de révolution imaginée qui confondent révolution et coup d’État, les adeptes des théories du complot et ceux qui sont encore englués dans un « campisme » géostratégique aussi désuet que politiquement inepte restent évidemment perplexes devant un tel soulèvement ». Processus révolutionnaire, mouvement démocratique de masse, étranges « alliances », nationalisme radical, droite extrême, nous sommes ici dans la complexité. Ce qui a quelque chose à voir avec l’histoire de l’Ukraine et de ses populations, les crimes du stalinisme, le génocide des années trente, la déportation des Tatars, le despotisme et l’actuel néolibéralisme, etc.

Au delà du ton péremptoire, de l’appréciation étonnante sur les « économies socialistes », le texte de Cédric Durand, et malgré des plages d’accord, ne trace pas de perspectives adéquates à mes yeux. (Voir ma critique d’un texte de l’auteur paru dans la RDL n°14 : Où en sommes-nous aujourd’hui dans certains débats ?). Marteler un mot d’ordre ne suffit pas à en fonder les justifications, même au nom d’une pseudo « ruse de la raison internationaliste », qui pourrait tout autant être rebaptisée, par des esprits mal-intentionnés, en « ruse de la raison nationaliste ». Sont toujours contournées les hypothèses stratégiques et des formes de mobilisation permettant de poser concrètement les questions de la rupture. Sans oublier l’oubli des traités internationaux, l’OMC (voir sur ce sujet Claude Vaillancourt : L’empire du libre échange, Les accords de libre-échange constitutionalisent, en quelque sorte, le capitalisme), la place de l’impérialisme français, le rôle des groupes industriels « nationaux », etc.

A noter que ces sujets sont aussi peu ou pas approfondis dans les autres interventions. Cependant les autres auteur-e-s parlent de l’interconnexion des économies européennes, de mesures unilatérales coopératives, de « stratégie qui articule les ruptures au niveau national et une politique d’extension au niveau européen », d’affrontement avec les institutions européennes et les marchés financiers. Pierre Khalfa rappelle aussi que « les traités européens et autres directives n’ont pas été imposés aux États. Ce sont les gouvernements nationaux qui ont été à la manœuvre pour les mettre en place ».

Elle et ils soulignent la nécessité d’engager « un processus de désobéissance aux traités », sans négliger la constitution d’espaces politiques et économiques pour faire contrepoids aux entreprises transnationales et aux marchés financiers, et pour des politiques de transition écologique.

Une des problématiques, toujours à développer, est d’opposer à la socialisation particulière et anti-démocratique du mode de production capitaliste et des institutions politiques actuelles, des alternatives démocratiques de socialisation élargie et auto-organisée, de coopération inclusive étendue, d’espaces démocratiques aux différents niveaux de territoires.

Le mouvement d’émancipation, le mouvement ouvrier est bien en retard face à la coordination transnationale des entreprises et de la bourgeoise, face à leur « internationalisme » excluant…

Je signale les beaux textes de Patrick Chamoiseau « Lampedusa / Ce que nous disent les gouffres » et de Laurent Vogel « Traces de Jacob Israël de Haan ».

Anne Tristan, « Il y a mieux à faire que de regarder passer les avions de chasse » aborde de manière peu habituelle la situation au Mali. Elle parle des populations « piégées entre, d’une part, des groupes qui tuent et insécurisent le quotidien et, de l’autre, une armée étrangère qui ne peut rien faire d’autre qu’amplifier l’abcès. C’est de cette trappe qu’il faut s’extraire ».

L’auteure parle aussi des citoyen-ne-s français-e-s qui doivent « demander des comptes ; à nous de saper cette insoutenable autosatisfaction du gouvernement qui, en outre, se garde bien de recenser les pertes de l’adversaire et de communiquer sur le nombre de prisonniers », de l’intrigante continuité des services de l’État, de respect du droit de guerre, du droit de sépulture, de traditions coloniales, de démocratie (« la démocratie ne se renforce que lorsque les citoyens la contrôlent »), d’établissement de la vérité comme préalable à une réconciliation, de « l’écheveau des complicités et des responsabilités dans l’installation des groupes terroristes au Sahel », des fabricants d’armes, de liens entre États, entreprises privées de surveillance, d’armement et de contrôle…

Pierre Salama questionne les autres développement possibles en Amérique Latine. Il parle, entre autres, des droits des primo-arrivants, de primarisation des économies (secteurs agricoles et extractifs), des problèmes environnementaux, de l’accaparement des terres, de croissance exclusive. Il critique les politiques « développementalistes ». « ‘L’impératif social’ évoqué passe par la négation de la question sociale présente, comme si les lendemains qui chantent imposeraient un présent qui déchante ». Je souligne ses analyses sur la dynamique de l’État plurinational, sur la domination interne qui n’est pas « la simple reproduction de la domination externe », sur le buen vivir opposé à la marchandisation, sur le respect des droits des populations « natives ». En complément possible voir par exemple, le récent livre d’Alberto Acosta : Le buen vivir – Pour imaginer d’autres mondes, Construire collectivement une autre façon de vivre.

Le numéro précédent incluait un « Cahiers de l’Omos » (Éclairer l’avenir, c’est aussi dissiper les brumes d’un passé encore si présent), celui-ci « Les Cahiers de l’Émancipation », sur le thème du prolétariat.

Antoine Artous fait un retour sur l’analyse marxiste du prolétariat et insiste notamment sur « un rapport d’exploitation est toujours lié à une forme de domination spécifique », sur la société comme « somme de relations, conditions, etc. », sur le rapport salarial dénomination préférable à salariat, « rapport capable de se réorganiser sous l’effet des luttes de classes et de son articulation à des formes spécifiques d’accumulation ». J’aurai ajouté à son articulation avec la « production-reproduction de la force de travail » et plus généralement à « l’économie domestique ». Je reviendrai sur ce sujet.

L’auteur parle de « procès de travail collectif », de forme de domination historiquement nouvelle, de « despotisme d’entreprise », de contradictions traversant le rapport de production capitaliste, de la catégorie de force de travail devenue marchandise. Force de travail qui n’est pas une « vraie » marchandise, « c’est à dire un objet produit par un procès de valorisation capitaliste », dont la valeur d’échange est « déterminée par des rapports de forces sociaux ».

Il parle aussi de l’État, son rôle dans le rapport salarial. Il ajoute « le rapport entre le capitaliste et le salarié en tant que vendeur de sa force de travail n’est pas un rapport privé », du « salarié libre » ou de la dynamique inscrite de la citoyenneté moderne, de la logique d’émancipation.

Antoine Artous développe sur la division du travail et ses effets, le travailleur collectif, l’organisation du travail dépossédant « le producteur des « puissances intellectuelles » de production », la notion de travail productif, le capital commercial et le capital bancaire « partie prenante du procès de valorisation », le procès de prolétarisation, de hiérarchisation et de différenciation sociale. Il poursuit sur la mondialisation néolibérale et « la remise en cause radicale des éléments de démarchandisation de la force de travail », sur le régime d’accumulation à dominante financière, sur l’internationalisation des marchés financiers…

Procès, rapports de production, contradictions. Nous sommes loin des limites des études de la sociologie (Antoine Artous consacre des notes sur Max Weber et Pierre Bourdieu). Prolétariat. Une citation de Daniel Bensaïd reprise par Antoine Artous me semble importante : « Les classes n’étant pas des choses mais des rapports, elles se manifestent dans le conflit qui les façonne ».

Reprenant les fils de la mondialisation et de la citoyenneté, l’auteur souligne que la mondialisation néolibérale a restructuré le rapport salarial et mis en place « une géographie de l’accumulation du capital qui ne chevauche plus celle du système des États ». Se pose alors la question de « l’espace social permettant le déploiement des formes de représentation du salariat – par exemple, quel rôle peuvent jouer les énormes concentrations urbaines qui découpent l’espace mondial ». J’ajoute que le mouvement syndical est quant-à lui confronté à une (re)définition de ses champs d’intervention et une (re)structuration organisationnelle pour répondre à la même question. (Voir par exemple, Les cahiers de l’émancipation. Dominique Mezzi (coordination) : Nouveau siècle – Nouveau syndicalisme, Ne pas tracer de limites a priori à l’action syndicale)

Antoine Artous parle de rapports sociaux de sexe, de processus de racialisation des rapports sociaux. Il indique que « les rapports sociaux de sexe et de « race » sont présents au sein du rapport salarial ». La notion de présence me semble très insuffisante, j’y reviendrai.

L’auteur ajoute « le rapport de production capitaliste se laisse mal résumer par la formule ‘rapport-capital-travail’ ». En effet, il s’agit d’un rapport social « englobant », soumettant, restructurant, reformulant l’ensemble des rapports sociaux préexistants, sans pourtant les annihiler.

Revenant sur les rapports sociaux de sexe, de « race », sur le développement du secteur informel, les contradictions portées par le rapport salarial, Antoine Artous souligne que le prolétariat n’est pas homogène et affirme « le caractère pluriel du procès d’émancipation prenant en compte la diversité des oppressions « internes » à ce rapport ». Je note l’indétermination du « pluriel », de « interne » et de la « diversité »…

Avant de revenir sur les points que j’ai brièvement signalé comme posant problème, je signale que l’auteur, renvoyant à d’autres de ses écrits, propose un court texte sur « oppression des femmes et capitalisme ». Il y met en avant les rapports de parenté « historiquement, le statut des femmes est principalement déterminé par leur place dans les rapports de parenté, donc par la manière dont ces rapports s’articulent avec les rapports de production ». Écrit comme cela, cela me semble discutable. D’une part sur la notion d’articulation, d’autre part sur l’absence de développement sur le statut des hommes. Parler de statut des unes implique de parler du rapport des unes et des uns. Le statut est une construction sociale genrée.

Si je partage les critiques portées par l’auteur sur les lectures réductrices de « tradition marxiste » de l’oppression des femmes, sa présentation me semble rester en deçà des apports des féministes. Antoine Artous indique que les « femmes sont prolétarisées en tant que femmes » mais omet de rappeler que les hommes sont prolétarisés en tant qu’hommes, laissant lire que, comme pour le statut, il y aurait une situation de neutralité axiomatique pour les hommes et une situation particulière pour les femmes. J’appuie sur ce point car il rompt avec la méthode utilisée pour analyser le rapport salarial. D’autant que l’auteur récidive en indiquant que les femmes sont constituée en groupe social par les rapports sociaux de sexe. Et peut-être pas les hommes ? Et plus loin, l’auteur parle d’une « inscription particulière des femmes dans les luttes de classes ». Même question, peut-être pas des hommes ? Les êtres humains, socialement construits comme femmes ou hommes, « entrent » dans le rapports salarié, « libres » des moyens de production dont elles/ils ont été dépossédé-e-s mais, pour les uns, auto-dégagés du travail domestique (et de son souci) au sens le plus large, et pour les unes assignées à effectuer gratuitement ce travail pour les compte des uns. Quelque soit la manière d’aborder le sujet, il s’agit bien d’une extorsion de travail gratuit. Et dans le rapport social qu’est le capitalisme, cela ne peut être considérée comme un hors du champ de la valorisation de force de travail, cette « marchandise très particulière ». Sans oublier que l’expression « oppression des femmes » masque à la fois le rapport social et les opprimeurs/bénéficiaires…

Je souligne que la création de la sphère privée se fait « consubstantiellement » à celle des classes. (Voir par exemple, le beau livre de Leonore Davidoff et Catherine Hall : Family Fortunes. Hommes et femmes de la bourgeoisie anglaise 1780-1850Sur la grande scène de la classe et du genre). La révolution bourgeoise tend à restructurer/ réagencer/recréer l’ensemble des rapports sociaux.

Antoine Artous critique les développements de Daniele Kergoat (voir entre autres, Se battre disent-elles…,Travailleuse n’est pas le féminin de travailleur) sur la consubstantiation et la coextensive des rapports sociaux de classe, de genre et de « race », au nom d’une faible spécification des rapports de production et en même temps, très curieusement, considère « la production du vivre », la production/reproduction de la force de travail, à l’écart, pour ne pas dire, « hors » de rapports de production.

Je termine en notant que Tran hai Hac souligne le caractère spécifique au mode capitaliste de production de la catégorie force de travail, parle de rapport social historiquement constitué. Il souligne que la force de travail « n’est pas le produit d’un procès capitaliste de production », écrit « aussi dira-t-on de la force de travail qu’elle traduit l’existence d’une marchandise imaginaire ; qu’elle est, en ce sens, une marchandise fictive, une pseudo-marchandise ». L’auteur semble considérer que la force de travail a formellement un prix sans avoir une valeur, et qu’il s’agit là de « la catégorie des valeurs d’usage ». Si tout cela souligne le caractère très particulier de la force de travail, rien n’indique d’où « vient » cette valeur d’usage…

Ces débats mériteraient de plus ambles développements. Quoiqu’il en soit, je pense nécessaire de retravailler ces notions sous le double apport des théorisations « marxistes » et de celles des féministes matérialistes. Cela ne permettra peut-être pas d’élaborer une théorisation unifiée mais au moins de mieux faire ressortir les contradictions présentes dans les rapports sociaux.

Contre Temps N°21, 2ème trimestre 2014

Editions Syllepse, http://www.syllepse.net/l-europe-en-questions.html, Paris 2014, 224 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

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