Mais vu de près c’est tout autre chose !

8« Le processus de précarisation qui constitue l’objet de cet ouvrage collectif a des causes, qui sont désormais assez bien connues. Il s’agit principalement de l’offensive concertée et déterminée des milieux d’affaires notamment financiers, mais pas seulement – pour s’arroger une part de plus en plus forte de la richesse produite en commun. Le remplacement des travailleurs directs par des machines et des robots, les délocalisations, la mondialisation des échanges sont quelques-unes de ses composantes. Nous nous intéresserons ici surtout aux conséquences de ce processus de précarisation dans la sphère de l’emploi (première partie), mais aussi dans la vie quotidienne des ménages et des individus (deuxième partie), et aux résistances qu’il rencontre (troisième partie) ».

 

Sommaire :

Introduction générale : Un processus de précarisation généralisée ? (Daniel BertauxCatherine Delcroix et Roland Pfefferkorn)

Première partie : Précarité professionnelle

Introduction générale : L’apparente nouveauté d’un phénomène complexe et multiforme (Roland Pfefferkorn)

Le statut de travailleur précaire assisté : un effet de cycle ? Retour sur la définition simmelienne de la pauvreté (Serge Paugam)

Précarité : une histoire vue du côté syndical et militant (Patrick Cingolani)

Précarité transitoire et avenir de classe : le moratoire et la galère .(Rémy Caveng)

Parcours précaires aéroportuaires. Modèles de représentation du travail précaire (Louis-Marie Barnier)

Deuxième partie : Précarité des modes de vie

Introduction. Ménages et individus en équilibre précaire (Daniel Bertaux)

Le ménage de salariés comme micro-système aux équilibres plus ou moins précaires. Le modèle de la marguerite (Daniel Bertaux)

Horaires atypiques de travail et équilibres familiaux : conflits, médiations et résistances à la précarité (Nicolas Amadio et Élisa Guiraud-Terrier)

Vulnérabilité et inquiétude (Myriam Klinger)

Troisième partie : Précarités et résistances

Introduction. Formes de mobilisation de ressources subjectives contre la précarité (Catherine Delcroix)

« Moi je n’aime pas rester au chômage ». La variation au cours de la vie du degré dactivité face à la précarité (Catherine Delcroix)

L’engagement en formation de demandeurs d’emploi. Au carrefour de dynamiques conflictuelles (Cédric Frétigné)

De la vie au présent. Les logiques d’affirmation de soi des personnes sans abri (Claudia Girola)

Mobilité sociale et socialisation politique des descendants de migrants. Quand la migration des parents est une ressource pour les enfants (Elsa Lagier)

Postface. Deux entretiens avec Robert Castel : « La précarité est devenue un état permanent » (novembre 2009 et février 2013)

Dans leur introduction générale, Daniel BertauxCatherine Delcroix et Roland Pfefferkorn présentent les processus de précarisation du rapport à l’emploi. Les auteur-e-s appellent précarité « un état intermédiaire entre intégration et exclusion ou désaffiliation ». Elle et ils citent Alain Bihr « la précarité gît au cœur du rapport salarial ». En effet la précarité ne peut, non seulement pas être considérée comme extérieure au rapport salarial, mais historiquement elle fut et demeure « la question ouvrière par excellence ». Le chômage et la précarité salariale sont des phénomènes socio-économiques générés et entretenus par le mode de production capitaliste.

Les auteur-e-s présentent aussi les différentes parties du livres. La précarité est aussi celle des modes de vie. Elle et ils montrent que les comparaisons internationales doivent prendre en compte les différents droits sociaux, le contexte sociétal, le degré de développement de « l’État social », etc. Daniel Bertaux, Catherine Delcroix et Roland Pfefferkorn soulignent aussi les facteurs locaux, familiaux, interpersonnels et individuels, les dimensions subjectives, et les résistances aux processus de précarisation.

Par les différents champs étudiés, les exemples donnés, le livre offre de multiples regards sur des aspects souvent négligés. Compte tenu de la richesse de l’ouvrage, je ne saurai présenter l’ensemble des analyses. Je me contente donc de souligner, subjectivement, quelques points de certains textes

Serge Paugam parle de « l’interpénétration croissante de l’assistance et de l’emploi précaire », la gestion socio-économique de la « flexibilité » et la gestion publique du chômage, de institutionnalisation d’un sous-salariat, d’emplois dégradants. « Ce brouillage entre le travail et l’assistance participe de ce processus de recomposition des statuts sociaux au bas de la hiérarchie sociale ».

Pierre Cingolani interroge les notions de travail précaire et de précarité de l’emploi, d’emploi hors statut et de travail mobile. Il revient sur le Mouvement des chômeurs, Agir contre le Chômage (AC !), les intermittent-e-s du spectacle, la « sécurité sociale professionnelle », le mouvement des sans-papier-e-s et la « délocalisation sur place » et l’infra-légalité…

Louis-Marie Barnier analyse les emplois précarisés dans l’aéroportuaire, les salarié-e-s précaires stabilisé-e-s, « les salariés rencontrés ont l’impression d’être en transition entre ces deux catégories de la stabilité et de la précarité, dans une insertion de longue, de très longue durée, une précarité stabilisée », l’invisibilisation de certains groupes, la différence entre travailleurs/travailleuses précaires et travailleurs/travailleuses supplétifs/ives, l’hypocrisie sociale dans le non comptage de ces salarié-e-s. J’ai particulièrement été intéressé par ses analyses de la (re)configuration professionnelle aéroportuaire, du travail sous contrôle, des normes ou de la réglementation du travail, « C’est finalement l’activité procédurale, et le contrôle du geste individuel qu’elle implique, qui sont au centre de ce nouveau modèle ».

Daniel Bertaux rappelle que la précarisation n’est pas un « processus sans sujet », que les prestations dites sociales correspondent à des droits. Il discute de l’employabilité (voir sur ce sujet le récent ouvrage de Louis-Marie Barnier, Jean-Marie Canu, Francis Vergne : La fabrique de l’employabilité. Quelle alternative à la formation professionnelle néolibérale ?, Institut de Recherche de la FSU- Editions Syllepse, La formation n’est pas une marchandise) et propose un modèle de compréhension intégrant six domaines de l’existence quotidienne.

Nicolas Amadio et Élisa Guiraud-Terrier insistent sur les conséquences des horaires atypiques (dont les modes de garde des enfants, la disqualification de parents, etc.). Elle et il soulignent les résistances sous forme de « modes de garde informels » et sur la nécessité de service d’accueil de la petite enfance, « Pour ne pas faire reposer la précarité des uns sur celle des autres (les employés de la petite enfance), la nécessité apparaît clairement de professionnaliser ces derniers avec une meilleure rémunération, et de dynamiser les réseaux sociaux ». J’ajoute que les solutions passent par une réduction radicale du temps de travail pour toutes et tous, le strict encadrement des horaires atypiques à certains secteurs, comme les hôpitaux, la création de lieux d’accueil des petit-e-s enfants dans ces lieux de travail et plus généralement dans les quartiers d’habitation avec du personnel qualifié et mixte.

Myriam Klinger introduit les notions d’inquiétude, de vulnérabilité, dont celles liées à l’âge, de déni de reconnaissance, de perte de confiance. Elle analyse particulièrement « les négociations identitaires et processus de socialisation » dans la question du logement en résidence sociale, « Les déplier permet de faire apparaître les ajustements biographiques des narrateurs et leurs manières de donner sens aux bouleversements de la vie et aux inquiétudes de ce dernier tournant du parcours de vie ».

« Nous prenons ici « résistances » dans le sens le plus large : chercher des façons de faire qui, même dans la situation la plus désespérée, permettent de ne pas se soumettre entièrement, de garder sa dignité, de conserver une lueur d’espoir, c’est déjà résiste». Catherine Delcroix analyses les « formes de mobilisation de ressources subjectives », les possibles parcours d’activité. Elle rappelle les droits liés aux cotisations sociales, interroge la « construction de soi et lien social » dans les récits de vie… Le titre de cette note est extraite d’un de ses textes.

Claudia Girola souligne que les personnes sans abri sont « catégorisées politico-administrativement comme sans domicile fixe (SDF) ». J’ai notamment apprécié ses développement sur les routines, les souvenirs déracinés, la reconstruction du « bon vieux temps ».

Elsa Lagier traite de mobilité sociale, de socialisation politique des enfants de migrant-e-s. Elle parle, ce qui est plutôt rare, des ressources tirées de la migration des parent-e-s.

Un ouvrage qui fait suite à la publication d’un dossier « Migrations, racismes et résistances » dans le n° 133 de janvier-février 2011 de Migrations Société.

Sous la direction de Daniel BertauxCatherine Delcroix et Roland Pfefferkorn : Précarités : contraintes et résistances

Editions L’Harmattan – Logiques sociales, Paris 2014, 263 pages, 28 euros

Didier Epsztajn

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