La construction de la et du proche en ennemi-e, en animal, à exterminer

1Comme le rappelle Stéphane Audouin-Pouzeau dans sa préface : « Il y a vingt ans, entre le 7 avril et le début du mois de juillet 1994, huit cent mille à un million de Tutsi rwandais sont morts assassinés. Assassinés parce qu’ils étaient tutsi et, pour la plupart, assassinés dès les toutes premières semaines du génocide tant furent grandes l’efficacité et l’imagination meurtrières des tueurs. A l’issue des trois mois de l’immense massacre, on ne comptait que trois cent mille survivants ». Le préfacier parle, entre autres, de « déficit cognitif de grande ampleur », de l’étrange terminologie de « génocide rwandais » qui escamote et les victimes et les assassins, des questionnements sur les politiques de l’État français, des « formes rampantes de négationnisme », de « radicalité meurtrière intrinsèque », de « massacre sans exemple, sans précédent, sans équivalence », des tribunaux « gacaca », des voisin-es devenu-es assassins (« le mystère de cette vicinité retournée pour mieux tuer »). Il termine par « un tel livre explique ce qui ne peut tout à fait se comprendre ; il fait comprendre ce qui ne peut tout à fait s’expliquer ».

Expliquer les contextes ne suffit pas. Il faut aussi approcher les faits au quotidien, les massacres par les voisins, le « génocide de proximité », comprendre les formes sociales construites de la haine, de l’animalisation de l’autre, de la désintégration des barrières morales. « La violence atteint l’intimité des liens sociaux et affectifs ; elle se déploie dans les lieux sacrés, comme les églises et les temples ; elle engendre des pratiques de cruautés inouïes, au sens plain du terme ».

Analyser les logiques meurtrières, la radicalité des massacres du printemps 1994, lire conjointement la guerre et les tueries, « l’enjeu de cette enquête est de saisir, à l’échelle d’une commune, les dynamiques d’exécutions des tueries qui pourraient revêtir quelque valeur d’exemplarité pour une histoire plus globale du génocide : il s’agit de présenter une « modulation locale de la grande histoire ». »

L’auteure précise : « Shyorongi permet de penser l’interrelation entre guerre et génocide, mais aussi l’inscription des massacres au sein des voisinages, le rôle des miliciens ou encore l’implication des « intellectuels », dévoilant tout le spectre des acteurs et de leurs adaptations différenciées au nouveau contexte ouvert par le déclenchement de l’extermination ».

Le livre repose sur les matériaux issus des audiences gacaca, forme particulière de procès, permettant, entre autres, la libération des paroles ou du savoir commun. L’auteure insiste sur l’importance des mots, de la gestuelle, de la langue.

Dans la dernière partie de l’introduction, « Les discours et les pratiques reconstitués », Hélène Dumas pose des questions et trace des pistes de réflexion essentielles, dont : « comment le proche devient-il un ennemi, un animal, un gibier, une ordure ? », « Les tueurs ne demeurent pas extérieurs à la construction idéologique d’un « monde d’ennemis » satanisés, animalisés, « chosifiés ». », « les souffrances raffinées qui furent infligés aux victimes étaient chargées de sens », le « retournement féroce du voisinage », la place de la topographie, de l’espace…

Sommaire :

Chapitre I : Repérer

Chapitre II : Voisiner

Chapitre III : Ordonner

Chapitre IV : Tuer ses voisins

La lecture du livre est éprouvante, non à cause des analyses, mais de la violence même des actes, des paroles… Elle reste cependant nécessaire pour comprendre ce qui n’est pas une « lointaine barbarie » mais bien un fait social inscrit « dans notre contemporain ». Comment ne pas revenir sur une phrase de Grégoire Chamayou, sur les contradictions de la civilisation, du contemporain « En posant l’extériorité de la barbarie à la civilisation sur le mode d’un évolutionnisme horloger, on s’empêche en fait de saisir ce que la barbarie peut avoir de contemporain, la façon dont elle peut continuer d’habiter la  »civilisation » même comme sa condition cachée. » (Grégoire Chamayou : Les chasses à l’homme, La fabrique 2010, L’homme inscrit comme possible proie)

Je souligne la question des temporalités individuelles dans les descriptions du génocide. Deux phrases de l’auteure me semblent particulièrement significatives :

  • « Loin d’apparaître comme une difficulté insurmontable, la confusion chronologique, pour peu qu’on la prenne au sérieux, révèle des éléments essentiels de l’histoire du génocide, notamment son inscription dans la profondeur de l’intimité sociale »

  • « Mais, loin d’inscrire les violences du passé dans une perspective téléologique, les récits font au contraire ressortir la singularité radicale du génocide, précisément marquée par le retournement des liens anciens »

Parmi les multiples points traités, je n’en indique que quelques uns.

L’auteure parle de « géographie de la disparition », de l’éradication de l’espace antérieur. Une dimension qui existe aussi dans d’autres processus historiques, comme, par exemple, l’expulsion des palestinien-ne-s de leurs maisons, terrains, villages par l’armée d’Israël en 1948. Il s’agit d’effacer les lieux, les noms, d’acter un « impossible » retour.

Hélène Dumas montre comment « l’expérience des tueries est venue recouvrir la totalités des autobiographies ». Elle revient sur la sociabilité, les échanges « la bière, les vaches et les mariages », la « hiérarchisation raciale de la société rwandaise par le discours missionnaire catholique et colonial ». Elle analyse « la construction d’un antagonisme d’ordre quasiment civilisationnel et la porosité des frontières entre les mondes civils et militaire », l’utilisation des imaginaires religieux, les réécritures du passé, les processus d’homogénéisation de l’hostilité…

L’auteure décrit « la présence de l’État au cœur des massacres », le rôle de « l’autodéfense » civile, les formes de porosités entre civils et militaires, les clivages de classe, le génocide comme « guerre totale », la punition des « traîtres », les nouveaux centres de pouvoir, la participation des femmes aux violences, dont des violences sexuelles. Elle analyse particulièrement l’inversion des valeurs, « l’univers mental victimaire qui avait servi à justifier le génocide », la proximité extrême entre bourreaux et victimes, le « tuer dans l’intimité du voisinage », « l’autonomie meurtrière des voisins », l’atteinte radicale à la filiation.

Sans oublier, le sentiment d’une « menace toujours présente de l’anéantissement » et la question : « pourquoi ? ».

Compléments possibles :

Eric Toussaint : Rwanda : les bailleurs de fonds de Habyarimana et des génocidaires, Rwanda : les bailleurs de fonds de Habyarimana et des génocidaires

Renaud Duterme : Rwanda : une histoire volée, Editions Tribord et CADTM 2013, De la responsabilité du FMI, de la Belgique, de la France ou de l’Église catholique…

Survie : Rwanda : 20 ans après, la France peine à poursuivre et condamner les génocidaires et leurs complices, Rwanda : 20 ans après, la France peine à poursuivre et condamner les génocidaires et leurs complices

Communiqué MMF :Anniversaire Génocide Rwanda, Anniversaire Génocide Rwanda : Communiqué MMF

Sandrine Ricci : La parole mémorielle de rescapée du génocide des Tutsi au Rwanda : vers une (re)construction du sens, Le récit comme un arc-en-ciel en devenir

Hélène Dumas : Le génocide au village

Le massacre des Tutsi au Rwanda

L’univers Historique – Seuil, Paris 2014, 268 pages, 23 euros

Didier Epsztajn

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