Éclairer l’avenir, c’est aussi dissiper les brumes d’un passé encore si présent

3Premier numéro d’une nouvelle formule en collaboration avec les « Cahiers de l’émancipation » et les « Cahiers de l’OMOS ». Mettre du commun dans les capacités d’élaboration, d’échanges. « Ce rapprochement entre nos équipes et nos lectorats nous voulons en faire le signe de la capacité à surmonter, à notre modeste échelle, des divisions nées du passé et qui n’ont plus de justifications réelles au regard du futur dans lequel nous voulons nous projeter, que nous voudrions aider à construire autour de la défense des valeurs et projets qui sont les nôtres, ceux de l’émancipation humaine ». Le comité de rédaction est élargi, la pagination augmentée…

Sommaire :

Édito de Francis Sitel : Rien de va plus !

Dossier Révolutions arabes :

Gilbert Achcar : le monde arabe entre nouvelle étape révolutionnaire et risque de régression

Farouk Mardam Bey : Révolution et contre-révolution en Syrie

Salah Mosbah : La révolution tunisienne dans l’horizon de la mondialisation capitaliste

Francis Sitel : La gauche française confrontée à la crise syrienne

Laurence Pecqueux-Binet : Lettres du camp Al Zaatari

Dossier : Penser la création d’emploi :

Jacques Rigaudiat : Emploi : pour des « mesures de transition et de compromis »

Michel Husson et Stéphanie Treillet : La réduction du temps de travail. Un combat central et d’actualité

Louis Marie Barnier : Création d’emploi : sous contrôle des salariés !

Laurent Garrouste : Des activités nouvelles pour de l’emploi utile socialement et écologiquement

Actualité :

Alain Rebours : Les « bonnets rouges ». Un mouvement ! Quel mouvement ?

Marxisme :

Antoine Artous : A propos du livre de Nikos Poulantzas « L’État, le pouvoir, le socialisme »

Jacques Bidet : Objections adressées à Jean-Marie Harribey

Culture

Gilles Bounoure : Surréalisme à l’affiche ou non

Commentaires/Livres :

Thomas Mordant : Surréalisme, révolution et civilisation

Mohamed Moulfi : Robespierre. Une politique de la philosophie de Georges Labica

CAHIER OMOS : AlternativeS alternative

Bénédicte Goussault : Alternative(S) au pluriel ou au singulier ?

Christian Vermeulin : AlternativeS, cela veut-il seulement dire plusieurs alternatives ?

Pierre Zarka : Alternative : Comment faire système ?

Samy Johsua : Alternatives locales et État central 

Maurice Decaillot : Activer l’émergence de l’économie solidaire et démocratique

Benoit Borrits : Dividendes capitalistes contre coopération ouvrière

Josiane Zarka : Alternative et vision d’ensemble

Bruno Della Sudda, Arthur Leduc et Romain Testoris : Alternative(s), autogestion et émancipation(s)

Patrick Le Tréhondat et Patrick Silberstein : Alternatives et Autogestion

Gustave Massiah : Sortir du néolibéralisme

Sans aborder tous les articles, quelques éléments sur le dossier « Révolutions arabes ».

Il me semble important de revenir sur les révolutions arabes, confronter les situations aux analyses précédemment émises et comprendre en quoi les évolutions éclairent les coordonnées générales ou les possibles émancipateurs. D’autant qu’un certain « campisme » imprègne certain-ne-s et les conduit à relativiser la guerre contre les populations menée par le pouvoir dictatorial, comme en Syrie, à « préférer » les dictatures militaires comme « moindre mal » face aux forces « islamiques ». Il y a parfois oubli des réalités politiques, sociales et économiques passées et présentes et de leurs contradictions, sous-estimation des raisons des soulèvements, voir incompréhension des processus révolutionnaires, confrontés à des réactions contre-révolutionnaires, dans des situations de grande complexité. Comme le rappelle, Gilbert Achcar, dans un processus somme toute classique : « Ce qui l’est moins et qui fait la complexité, c’est que, dans le processus révolutionnaire régional lui-même, se sont engouffrées des forces réactionnaires qui se sont construites, des décennies durant, dans l’opposition aux régimes en place, et qui ont occupé l’espace vacant par la faillite des courants progressistes ».

Les courants réactionnaires en question, dont ceux qui ont accédé au pouvoir par des élections, « adhérent à des perspectives de même nature que celles des régimes antérieurs ». Les courants progressistes ont tout à perdre à chercher des alliances avec les uns ou les autres, ou à osciller entre les deux. Gilbert Achcar précise : « Une situation qui peut s’avérer fatale si n’émergent pas à terme une stratégie et des forces politiques capables de rejeter les deux contre-révolutions, qui en fait partagent les mêmes réponses à la question sociale et ne se distinguent que par des modalités différentes de mainmise sur l’État ».

L’entretien de Farouk Mardam Bey sur la Syrie est très instructif. Celui-ci resitue le présent dans l’histoire, la Syrie dans la région et détaille les différentes forces intervenantes. Il souligne, entre autres, l’absence d’armement lourds nécessaires pour résister aux bombardements des avions et des canons à longue portée, pour protéger les zones hors de contrôle de la dictature. Sans partager son opinion sur la possible intervention militaire des « grandes » puissances, je souligne sa conclusion qui devrait faire large accord : « face à toutes les manœuvres de la contre-révolution et plus que jamais, il incombe aux démocrates syriens, par fidélité aux souffrances et aux espérances de leur peuple, de s’unir sur des bases claires et de faire entendre leur voix sans la moindre concession à quiconque ».

Je partage ce qu’écrit Francis Sitel sur la gauche française. Nous n’avons ni droit à l’indifférence ni à partager la désespérance sur le futur de la révolution syrienne. J’ajoute que l’incapacité à créer des cadres unitaires pour porter secours, pour aider les populations laisse le champ libre aux forces réactionnaires qui combattent, à leur façon, la dictature de Bachar al-Assad. « Ne faut-il pas s’interroger sur notre part de responsabilité dans le fait que les composantes démocratiques de la rébellion n’ont pas reçu l’aide financière et en armes qui leur aurait permis d’équilibrer celle dont profitent les groupes djihadistes ? »

Un dossier de très bonne qualité.

En complément possible, sur les révolutions arabes :

Gilbert Achcar : Le peuple veut. Un exploration radicale du soulèvement arabe, Sindbad – Actes Sud 2013, Le soulèvement arabe n’en est encore qu’à ses débuts 

Benjamin Stora : Le 89 arabe. Réflexions sur les révolutions en cours, Dialogue avec Edwy Plenel, Un ordre d’idées Stock 2011, Être sur une frontière imaginaire, au croisement de plusieurs mondes du Sud et du Nord, reste cependant un atout pour la connaissance comme pour l’action

ContreTemps N°11, troisième trimestre 2011, Editions Syllepse 2011,La réduction de la révolution au phénomène Facebook et à sa dimension démocratique est une lecture impressionniste

Solidaires International, N°7, novembre 2011, Dossier Égypte 

Solidaires International, N°8, automne 2012, N’oublier ni les luttes de salarié-e-s ni leurs organisations contre le néo-libéralisme, y compris dans ses versions islamiques

Sur l’Égypte : Sous la direction de Vincent Battesti et François Ireton : L’Égypte au présent. Inventaire d’une société avant une révolution,  Editions Sindbad 2011, Un présent réel, loin d’un monolithique orient euro-construit

Quelques indications sur le dossier « Emploi ». « Les textes présentés ici partent d’un présupposé commun : l’emploi est une question de volonté, et d’abord volonté politique de remettre en cause le partage actuel ds richesses. Le renoncement à propos de l’emploi trouve ses racines dans l’idée qu’on ne pourrait réduire les profits des entreprises ni toucher à la rémunération des actionnaires. Créer de l’emploi oblige à repenser les équilibres (ou plutôt les déséquilibres) de la société et à les remettre en cause ». Les différent-e-s auteur-e-s parlent de la satisfaction des besoins sociaux, de la finitude de la planète, de l’exploitation, de l’émancipation, « La possibilité de s’émanciper du travail contraint ne peut-être dissociée de la possibilité de faire reculer l’exploitation dans le travail contraint », des coopérations productives, de la réduction du temps de travail, « la durée du travail est un enjeu central dans l’affrontement entre le capital et le travail », « nous travaillons à mi-temps par rapport à nos arrière-grands-parents », de autogestion, des droits individuels, « la permanence et le caractère irréfragable des droits individuels doivent permettre de dépasser la précarité et les aléas du contrat de travail », de la prise en compte des reculs et les défaites des trente dernières années, de l’unité du salariat à construire, de la nécessité d’obtenir des résultats tangibles, crédibles, pour conforter les possibles, des liens entre évolution des gains de productivité et chômage, du partage libéral et inégalitaire du travail et en particulier du temps partiel imposé aux femmes, de la division sexuelle du travail, du lien entre réduction du temps de travail et répartition des revenus, du contrôle des créations d’emploi par les salarié-e-s, des transformations écologiques de la production de biens et de services, de l’appropriation publique et sociale des secteurs de l’énergie, des tensions entre logiques de la planification écologique et de l’autogestion…

Des débats à poursuivre autour de choix politiques émancipateurs. Ne pas perdre sa vie à la gagner…

Et toujours sans aborder la totalité des analyses et des articles, quelques éléments sur le « Cahier de l’OMOS ».

Christian Vermeulin souligne, entre autres, le « bassin d’attraction énorme » du système capitaliste. Il faudrait approfondir et en particulier essayer de tirer des pistes de réflexion et d’action sur/contre le fétichisme de la marchandise (voir Antoine Artous : Le fétichisme chez Marx – Le marxisme comme théorie critique, Editions Syllepse 2006, Marchandise, objectivité, rapports sociaux et fétichisme). L’auteur propose de rechercher des solutions « permettant une bifurcation radicale ».

La question soulevée par Pierre Zarka me semble incontournable « Alternative : Comment faire système ? ». En effet, au delà des nécessaires expérimentations (indispensables pour asseoir la crédibilité des propositions et se construire comme force sociale hégémonique), des alternatives en défense des licenciements, des fermetures d’usines par exemple, reste toujours la question de l’État, du pouvoir politique cristallisé. Comme le rappelle l’auteur, les conquêtes, mêmes les plus fortes, ne font pas automatiquement système. Il critique aussi le « concret » : « Idéologiquement, le règne de ce qu’on appelle le « concret », entendez ce qui est perçu mais pas interprété, va de pair avec la dictature de l’urgence et la culture du bref, du simple ». L’urgent enferme « la pensée dans le sauvetage plus que dans l’alternative ». Pierre Zarka pose aussi la question de l’échec du « soviétisme » en soulignant la nécessité de questionner « échec de quoi précisément ».

De nombreuses indications sur l’économie solidaire et démocratique dans le texte de Maurice Decaillot, des propositions sur le financement d’un secteur socialisé par Benoît Borrits, sur la nécessité de prendre en compte la logique même du système et non d’en rester à ses excès ou « la responsabilité des forces alternatives est de savoir entendre ce qui ne parvient à s’expliciter et à se formuler une proposition d’interprétations et de débouchés » dans celui de Josiane Zarka.

Bruno Della Sudda, Arthur Leduc et Romain Testoris élargissent les questionnements à la lutte contre la domination masculine, contre toutes les discriminations et pour l’égalité des droits. Ils parlent d’autogestion, de l’apport des mouvements altermondialistes, des pratiques d’autonomie vis à vis de l’État, de parti-mouvement.

Patrick Le Tréhondat et Patrick Silberstein insistent sur un « possible inscrit dans les faits », la notion de dualité de pouvoir, la transition se manifestant « déjà dans les pores mêmes de la dynamique révolutionnaire », le poids toujours existant du passé stalinien (voir le titre de cette note), les éléments d’une critique pratique du capitalisme… « Contre-pouvoirs et démarche propositionnelle permettent de construire certaine des conditions matérielles, organisationnelles et politiques de la rupture »

Un cahier soulevant de multiples questions, proposant des analyses en partie contradictoires, ou au moins en tension, comme invitation aux débats approfondis.

Au total un numéro et une nouvelle formule de très bonne tenue. Un regret cependant, une place toujours aussi restreinte aux rapports sociaux de genre, aux processus de racialisation et plus généralement à l’ensemble des dominations, qui ne sont pas réductibles au système capitaliste.

Contre Temps N°20, 1er trimestre 2014

Editions Syllepse, http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_94_iprod_599-ou-vont-les-revolutions-arabes-tunisie-egypte-syrie.html, Paris 2014, 224 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

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