Renoncer à mes rangements imaginaires

2Une femme Eda, sa petite fille Kadri narratrice.

Un récit dans une très belle langue. Le récit d’une famille, de l’exil, de cette Estonie sous domination russe. Puis plus tard, l’ébranlement après la chute du mur de la honte, les restitutions de biens, les nouvelles dépossessions.

En contrepoint des lettres de 1945 à 1947 de Lisbeth déportée de l’autre coté de l’Oural à sa chère Eda.

Les paroles d’Eda, « J’ai l’impression qu’elle vient de laisser échapper quelque chose qui dépasse le sens qu’ont ses paroles pour moi ».

Des descriptions du mal-être, des situations matérielles, des lieux, « Les murs et les plafonds craquent ; les tuyauteries font circuler dans les étages, sous les planchers, au-dessus et en dessous de moi, les déchets issus des hommes et, avec ceux-ci, les humeurs noires, les murmures des esprits, les mauvais sorts, les vengeances non encore consommées ».

L’intime d’une petite fille. Puis les allers et retours d’une femme, France – Estonie, « Nous ne retournions pas dans le même pays », les attachements et les détachements. Les angoisses, les questions…

La mère qui rompt avec les lieux, le regard permanent d’Eda, la grisaille d’un quotidien, la dépossession du piano. Paris, les logements, la précarité, le désordre comme liberté « Ce désordre était la manifestation de la vie, la preuve qu’elle était parvenue à échapper aux forces de pétrification en œuvre dans les manies de rangement de son mari, dans les catégories de pensées d’Eda, et de manière plus générale dans la classification de Mendeleïev qu’était le système social d’URSS, subdivisé en bons et mauvais, en intellectuels et ouvriers, en ruraux et citadins, en éléments utiles et inutiles, obéissants et indociles ».

La langue toujours si belle, si précise, se réchauffe aux remémorations, aux incertitudes. « J’étais soudain emplie d’une grande tristesse, non de la tristesse profonde du deuil, mais de celle, large, vague, sans limites, ni véritable objet, des chagrins d’enfant ; l’intuition de l’abandon et de la solitude, de l’absence de sol ferme et de repères, de l’impossibilité des certitudes, de la faiblesse inavouée des adultes car chacun est seul face à la mort et à la vie, aux catastrophes, aux déceptions, aux renoncements ». La force des mots pour entrevoir la dureté de situations.

La construction de sens et du questionnement, cet enfant, « Il me semblait qu’on me murmurait à l’oreille un secret que je n’étais pas capable d’entendre », ce garçon…

Le contrepoint devient intelligible, la construction s’impose.

L’histoire diffractée de relations, d’une famille et des pouvoirs. Tattlin, la guerre, l’histoire toujours réécrite par les vainqueurs.

Avec les doutes, les silences, l’ouverture au possible, enfin, « Je regarde la nuit et une phrase curieuse me vient : à partir d’aujourd’hui, me dis-je, je vais vivre ma propre vie ».

De beaux portraits de femmes au siècle des désastres.

Juin 41, l’Estonie est occupée par l’armée soviétique, des milliers d’arrestations, d’envoi en camp de prisonniers, de relégation en Sibérie.

Décembre 1944, l’Estonie est occupée par l’armée allemande, des milliers de personnes assassinées ou mortes en camps de concentration.

1945, retour de l’armée rouge, deuxième vague d’arrestations

Mars 1949, troisième vague de déportations…

Katrina Kalda : Arithmétique des dieux

Gallimard, Paris 2013, 214 pages, 16,90 euros

Didier Epsztajn

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