Ne venez pas. Nous nous sommes trompés

10« Au début du livre, elle n’existe pas. C’est comme si elle n’avait jamais existé du tout. Écrire sur elle est vertigineux pour cette raison ».

Un nom et un anonymat. « Hier l’anonymat était la règle et désormais il étonne. La liste de toutes les identités répertoriés est sans fin. On oublie que dans l’histoire, les femmes si souvent sont muettes, et invisibles ». Bâillonnées, non écoutées et invisibilisées.

Manya Schwartzman, née à Kichinev, Bessarabie.

Roumanie, Ukraine, Syldavie. Le Yiddisland, « C’est bien plus tard que du Yiddisland exterminé surgira la nostalgie de ces mondes étroits. Le shtetl est pour ces jeunes gens un territoire familier mais aussi un lieu d’enfermement, l’autre nom de la bigoterie, de la pauvreté et du danger ». Le pogrom de Kichinev, les journaux antisémites, le Bund…

Sergei Melnikov, Ester, Nukhim ou Nehemia, le yiddish, le russe, l’hiver, l’éloignement des traditions, « Pour Rosh Hashanah et Yom kippour, on se rend en famille à la synagogue. C’est le minimum ». La religion comme une hypothèse et non une obligation.

Sandrine Treiner parle aussi de cette puissance du refus, de cette révolte, de la force des idéaux révolutionnaires et de notre incapacité aujourd’hui à (nous) les représenter. « Je mesure que nous ne savons plus rien de la puissance d’une conviction qui soulevait les montagnes, de la force d’un idéal qui n’était pas un rêve mais une résolution vitale ». Je souligne, non pas seulement les engagements sincères mais cette résolution vitale.

Odessa, la mer Noire, l’histoire de républiques socialistes soviétiques. Moldavie. Des jeunesses juives et socialistes. Les désirs d’émancipation, « Manya Schwartzman refusait la soumission, la méfiance, la peur, la lâcheté, l’ignorance, la bêtise, la violence et c’est pourquoi il faut une tombe à son nom ».

L’enquête, les traces et les vides, les supputations et les probabilités.

Les politiques et les effets du stalinisme. Le NKVD, les arrestations, les déportations, les exécutions, les responsabilités devenues familiales, collectives.

Les mort-e-s, les cimetières juifs ou non. « En vérité, où sont les morts ? Comment retrouver la trace d’une personne disparue en Union soviétique dans les années trente ? Et pourquoi s’obstiner quand personne ne sait plus où, ni quand, ni comment ? Qui saura comprendre pourquoi une histoire comme celle de Manya est survenue, dans un pays qui n’existe plus, dans une capitale dont le nom a changé, comme une histoire tombée dans un trou noir, dont la mer dite Noire est l’épicentre et le poumon vital ; que rien n’existe plus de ce qui a fait la vie et la mort de la femme disparue, ni les idées, ni les conflits et que néanmoins, à la vue de la photographie, mes émotions s’emballent ? »

Révolution et contre-révolution. Nous n’en avons toujours pas fini avec les crimes du stalinisme. Un livre sur une inconnue, brisée, comme ses espérances, par la dictature. Une recherche sur une de ces héroïnes dérobées par l’écriture de l’Histoire par les vainqueurs, les dominants. « Les cendres recouvrent les vies, et même la mémoire. Voilà que l’on comprend tout, mais on n’y voit plus rien. On ne voit plus personne ». Pour que : la tombe ne reste plus vide et Manya Schwartzman invisible.

Dans la même collection : Michelle Perrot : Mélancolie ouvrière, Lucie est sortie du rang où sa condition de femme, de mère, de veuve aurait dû la garder

Sandrine Treiner : L’idée d’une tombe sans nom

Nos héroïnes – Grasset, Paris 2013, 363 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

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