Le sceau est arbitraire et pourtant le groupe est réel 

9Dans leur présentation, Sonia Dayan-Herzbrun et Maurice Goldring rappellent « Qu’elles soient ethniques ou nationales,les appartenances collectives sont construites ». Cette construction d’imaginaires collectifs est le fruit de processus historiques, de rapports institués et/ou fantasmés, de lois, de réglementations, etc.

Une chose est de prendre en compte les effets matériels de ces imaginaires, ou de leurs sédimentations historiques, « les désignations ethnico-nationales sont fortement ressenties », autre chose est naturaliser des appartenances dites nationales ou ethniques, ou d’assigner des identités à celles et ceux qui sont né-e-s, dans des contextes socio-économiques particuliers, quelque-part. De plus, il convient de faire une différence entre auto-désignation, retournement d’un stigmate et nomination par un groupe social dominant.

Présentation : Sonia Dayan-Herzbrun et Maurice Goldring

1. Appartenance ethnique et appartenance nationale

  • Pierre Ansart : Nation et ethnie : archéologie du problème

  • Virgínia Fontes : Le Brésil, nation hiérarchique

  • Maurice Goldring : Se sentir irlandais

  • Christophe Delclitte : Tsigane en France au tournant du siècle : création d’une catégorie

2. Genre et nation

  • Eléni Varikas : Sentiment national, genre et ethnicité

  • Anette Goldberg Salinas : Frontières de race et de genre au Brésil

  • Isabelle Lacoue-Labarthe : Nation, genre et mythes : le cas d’Israël

3. La langue comme vecteur d’identité

  • André-Marcel d’Ans : Langue et politique nationale

  • Tassadit Yacine : Conflits linguistiques et identitaires : la berbérité

4. Appartenir en immigration

  • Nathalie Clavel : Venir d’un pays qui n’existe plus : les immigrés de l’ex-Yougoslavie en France

  • Fabienne Rio : Immigrés franco-algériens et conflits identitaires

Je ne commente que deux des articles.

« Sentiment national, genre et ethnicité »

Eléni Varikas pose « la question de l’influence du « sentiment national » dans l’élaboration des catégories dominantes par lesquelles on pense le monde et la société… » dans une mise en perspective des catégories et des outils d’analyse en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis.

L’auteure nous rappelle que « les catégorisations de sexe ne sont pas seulement des constructions sociales, mais qu’elles sont construites et reconstruites dans et par des rapports sociaux de pouvoir » ; que le genre (au singulier) n’est pas une autre façon de désigner un groupe, « les femmes », « les hommes » mais « une catégorie d’analyse des rapports antagoniques qui produisent ces groupes ».

Et, contrairement aux mauvaises habitudes de nomination des un-e-s, aux choix idéologiques d’invention d’une « nature sexuelle » pour les autres (mal-nommée « manif pour tous », opposant-e-s à l’enseignement du genre à l’école, formalisations religieuses de la complémentarité des sexes, etc.) ce « qu’est un homme ou une femme dans une société et une époque donnée, est le produit d’une organisation sociale hiérarchique qui différencie les tâches, les fonctions, les richesses, etc. ».

L’idée est d’importance tant elle bouscule les « évidences », masques fantasmatiques de rapports de pouvoir.

L’auteure poursuit en soulignant que le genre est « également une grille de lecture, une manière de penser le monde et le politique, et donc de les reconstruire, à travers le prisme de la différence des sexes ».

Si le genre permet l’étude de la constitution des femmes comme groupe social dominé, il n’en est pas « l’unique principe d’ordre ». Il se construit en relation, « à d’autres rapports sociaux, qu’il contribue à façonner tout en étant façonné par eux ». Il y a co-extensivité, simultanéité, intersection, des oppressions. L’auteure parle de « l’irréductibilité des ordres multiples de domination à une hiérarchie unique ».

Classe, genre. Qu’en est-il de l’appartenance ethnique ou nationale ? Les rapports de pouvoir dans lesquelles ces « catégories » se construisent sont le plus souvent invisibilisés. L’auteure indique « en s’ajoutant à la race (ou à la couleur), l’ethnicité (avec un contenu prétendument culturel) a été considérée comme un critère distinct de stratification sociale masquant le fait que ces deux catégories faisaient le plus souvent partie d’un même système de domination ». L’appartenance nationale se transforme en identité nationale comme fantasme d’un « nous » figé opposé aux « autres ». Nous sommes loin de l’égalité des citoyen-ne-s résident-e-s mais bien plus près d’une stigmatisation sur la base d’un droit du sang, aussi invraisemblable que non définissable.

Eléni Varikas parle aussi des élaborations des « intellectuels noirs américains » autour de la race comme catégorie d’analyse de pouvoir. (Voir par exemple, C. L. R. James : Sur la question noire. Sur la question noire aux États-Unis 1935-1967, note de lecture : Qui sommes-nous, ici, pour nous lever – ou plutôt rester assis – et leur dire ce qu’ils doivent faire ou ne doivent pas faire ?)

Il est important de reconnaître la dénomination, l’identification délibérée par un groupe opprimé de son oppression (et de ses oppresseurs). Et reconnaître la pertinence de cette nomination dans des rapports asymétriques.

Si l’auteure s’interroge sur l’utilisation des catégories ethnie ou race, elle souligne que « quelles que soient les catégories qu’on utilise, on ne saurait faire abstraction des rapports de force dans lesquels elles émergent, des enjeux politiques et théoriques auxquels elles renvoient, des présupposés et du sens commun qui tendent à les rendre transparentes et autoréférentielles ».

Elle termine son article par la critique d’un certain universalisme, « Une réalité qui défie la logique de l’un d’un prétendu universalisme construit sur le refoulement symbolique et matériel du multiple, tout comme la logique dichotomique du culturalisme identitaire qui n’est que son alter ego » et sur la complaisante exception française, « expression d’un particularisme culturel qui se prend pour l’universel : l’expression d’une « ethnicité » qui ne dit pas son nom ». (Sur ce sujet voir aussi Christine Delphy : Un universalisme particulier. Féminisme et exception française (1980-2010), Editions Syllepse 2010, Accaparement de la totalité de l’humanité par une partie de l’humanité ou la rhétorique républicaine comme arme terrible contre l’égalité substantielle)

L’insistance mise sur les rapports de pouvoir, sur les rapports sociaux, sur leur co-extensivité me semble toujours nécessaire. Un article de 10 pages à lire et à discuter.

« Frontières de race et de genre au Brésil »

« Je me propose dans ce texte de développer, à l’aide du cas concret brésilien, l’idée selon laquelle la race et la racialisation (ou l’ethnicité et l’éthnicisation), en liaison avec deux autres divisions ou catégorisations – la classe sociale et le genre – sont des éléments qui structurent les frontières de la nation et la constitution d’une « identité nationale ». »

Anette Goldberg Salinas précise quelques définitions.

Race. « Le mot ‘race’ est utilisé ici dans le sens suggéré par F. Anrhias et N. Yuval-Davis, comme l’une des manières par lesquelles on établit des frontières (boundaries) entre ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas appartenir à une construction spécifique d’une collectivité ou d’une population ». Le titre de cette note est extraite de ce paragraphe sur la race. Je souligne les termes : frontières et construction spécifique.

Ethnicité. « En ce qui concerne le terme ‘ethnicité’, il est utilisé dans ce texte pour désigner une forme d’interaction basée sur un système de marques, une autre manière d’établir des frontières entre groupes spécifiques (en général un groupe dominant et des groupes dominés ou minoritaires) existant à l’intérieur du même contexte social, par des mécanismes d’inclusion et d’exclusion ». Je souligne les termes : même contexte social.

Anette Goldberg Salinas ajoute : « Les termes ‘racisation’ et ‘ethnicisation’ nous servent par conséquent à mettre l’accent sur l’idée de processus dans l’émergence de ces frontières, de processus d’interaction entre individus qui se développent de manière dynamique et qui conduisent à la production sociale de catégories et groupes dont l’existence devient pertinente pour des hommes et des femmes à une période particulière de leur vie, à un moment historique déterminé, dans un contexte relationnel précis ». Les idées de processus et d’historicité me semblent très importantes. La naturalisation des phénomènes sociaux commence toujours par la négation de l’histoire.

Genre. « Le genre est défini comme la manière par laquelle la différence sexuelle émerge, se présente, s’organise et se transforme en tant que produit de relations sociales spécifiques dans un contexte donné ».

Les différences sociales, toujours construites, ne peuvent être considérées indépendamment les unes des autres.

Anette Goldberg Salinas analyse les rapports entre esclavage et métissage, les relations de race et de genre, les liens opaques entre genre et ethnicité, le mouvement féministe blanc et le mouvement noir masculin.

Le Brésil n’est pas une société d’apartheid, les statistiques montrent, dans leur imprécision même, l’absence de frontières rigides entre groupes, qu’ils soient raciaux ou ethniques. L’auteure souligne l’importance des situations socio-économique dans l’assignation à une catégorie, comme celle par exemple de « Métis à la peau claire », sans oublier les effets de l’auto-désignation, des auto-inclusions.

Anette Goldberg Salinas parle, entre autres, de l’histoire du métissage, de la double morale, des violences des hommes blancs contre les femmes noires, des processus de « blanchiment ». « L’idéal du « blanchiment », largement diffusé au Brésil entre 1910 et 1930, qui prône la récupération des « races inférieures » y compris par le métissage, devient partie intégrante du projet que forment les élites dominantes pour surmonter la situation de développement ». Elle souligne aussi les politiques d’ouverture des frontières. En 50 ans, entre la fin des années 1880 et 1933, il y aura près de 4 millions de migrant-e-s. D’où la formation d’îlots communautaires qui pourront perdurer jusqu’à aujourd’hui. Migrant-e-s dont certains, par exemple japonais-e-s, seront « concernés par des processus de racisation et d’ethnicisation ».

Il y aura des « comportements » institutionnels différenciés envers les migrant-e-s et les esclaves libéré-e-s. Et « plus d’un siècle plus tard, les Noirs et les Métis brésiliens, de façon globale, occupent toujours des positions inférieures dans la structure de classe de la société brésilienne ». La mobilité sociale est « directement liée à la plus ou moins grande négritude de peau ». Rapports de domination, développement économique et géographique différencié, les inégalités sont très importantes au Brésil.

L’auteure étudie aussi les représentations des femmes dans l’imaginaire social, la prégnance particulière de l’ascension sociale par le blanchiment, la stigmatisation des femmes noires. « La prise en compte du genre, de la racialisation/ethnicisation (et de l’âge également), nous donnent des clés pour comprendre le phénomène de construction médiatique et de commercialisation de l’image et du corps des deux personnages féminins mis en avant comme des valeurs authentiques prétendument représentatives d’une identité nationale (métisse) brésilienne : la mulâtresses (« mulata globeleza ») des shows télévisés et des salles de spectacles nocturnes très courues de Rio et de Sao Pauloet la brunette foncée (« morena-jambo ») du tourisme sexuel internationalisé de Bahia ».

L’auteure poursuit sur « L’impossible sentiment national au Brésil », le mythe de la « démocratie raciale », le leurre de la « nation » pour les groupes discriminés, racisés, ethnicisés…

Anette Goldberg Salinas traite « l’opacité des liens entre genre et ethnicité », les avancées de féministes, leur plus grande visibilité politique, et leur gommage des femmes noires ou métisses. D’un coté « une sororité » universelle revendiquée et de l’autre des femmes réduites à la question « de couleur ». L’oubli de l’entrecroisement des dominations induit la construction d’une catégorie abstraite ne tenant pas compte les discriminations raciales, les inégalités de classe… En parallèle, « le genre n’a pas été pris en compte par le mouvement noir ». Elle montre aussi l’insuffisance des politiques d’affirmative action, surtout avec le développement de politiques néo-libérales, de retrait des interventions de l’État, qui pourraient se mener « au détriment des groupes les plus racisés et donc, au détriment des femmes qui y sont incluses ».

Un numéro pour réfléchir aux différentes formes de naturalisation des imaginaires et des constructions sociales, aux créations de frontières, de délimitations, aux impacts sur les analyses des rapports sociaux. Sans oublier la catégorisation figée et réduite des êtres humains qu’elles entraînent et les rapports de pouvoir dont elles sont une des manifestations.

Tumultes N°11 : Appartenances et ethnicité

Sous la direction de Sonia Dayan-Herzbrun et Maurice Golring

Editions Kimé, Paris 1998, 200 pages

Didier Epsztajn

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