Diversité et renouvellement des formes de l’inégalité

11Trois remarques préalables.

Sylvie Tissot parle à la première personne, elle ne s’abstrait pas de son enquête, ce qui permet des éclairages spécifiques et rend concret certaines relations tissées ou situations particulières.

En ne négligeant pas les situations quotidiennes, les « détails », l’auteure donne à voir des tensions, des singularités, des gestes et des attitudes qui balisent ou colorent les points de vue exprimés.

Ses analyses ne sont pas statiques, elles sont mises en perspectives, inscrites dans l’histoire. Ce qui permet de saisir les actions comme construction de possibles et non comme inéluctabilités. Bref de rompre avec un déterminisme social, encore présent dans certaines analyses.

Les comportements des couches sociales privilégiées ne sont pas homogènes. Les rapports de domination ne sont ni statiques, ni imperméables aux mobilisations sociales. Contre une vision catégorielle des groupes sociaux, des classes ou fractions de classe, il convient de rappeler que ces groupes n’existent qu’en rapport les uns aux autres. Il s’agit donc toujours de rapports sociaux, de rapports asymétriques, de rapports de domination.

« Le regard sociologique, souvent enclin à se porter vers les plus démunis, se tourne ici en direction du sommet de la hiérarchie sociale, pour comprendre les transformations qui la travaillent ».

Sylvie Tissot analyse l’organisation et les modifications d’un quartier de Boston. Elle souligne que « la hiérarchie des espaces désirables semble ainsi se réorganiser à partir de critères recomposés : non plus seulement l’exclusivité et la respectabilité bourgeoise, mais aussi la coexistence de populations « différentes », de par leur revenus, leurs origines ethniques ou encore leur orientation sexuelle ».

L’auteure interroge à la fois la proximité spatiale, les distances sociales, les combinaisons d’inclusion et d’exclusion, les limites de la tolérance, les modifications de la reproduction sociale, les transformations de la ségrégation socio-spaciale, les formes de distinctions particulières, la « mixité sociale » induisant « une attitude singulière exigeant une certaine ouverture, tout en l’organisant de façon prudente ».

Voyage chez les élites de la diversité. « Ce livre propose un voyage dans une ville des États-Unis pour comprendre comment cette valorisation de la diversité se traduit aujourd’hui. Quels types de relations fait-elle émerger entre une élite naguère exclusivement blanche et protestante, fermement accrochée à l’institution conjugale et familiale, et des groupes sociaux occupant des places subordonnées dans la société étasunienne ? »

Sylvie Tissot propose donc une enquête sur la revalorisation d’un quartier, « son appropriation par un groupe très particulier d’habitants, une élite locale », le rôle du secteur associatif, les relations avec les institutions municipales, ce mélange « d’investissement moral et d’exclusions sociales, de bohème affichée et de surveillance constante de ses voisins », l’auto-célébration d’un groupe de privilégié-e-s autour de la diversité, d’un positionnement de « pionniers »…

Elle souligne, entre autres, le poids des propriétaires, les modifications de l’habitat et des populations, l’intensité de la sociabilité choisie, la légitimité particulière « profondément marquée par les mouvements sociaux des années 1960 ».

L’auteure analyse en détail « les formes concrètes de rapport aux autres que donne à voir l’engagement des résidents aisés ». Elle indique que « Leur rapport à la mixité sociale incarne ces ambiguïtés : maître mot de leur engagement, au cœur de leur discours sur le quartier et de la manière dont ils se définissent, la diversité est en même temps un objet de crainte et de surveillance. Il s’agit autant d’apprendre aux nouveaux venus à l’apprécier et la respecter que de la contrôler. Ils en sont les porte-parole mais aussi les gardiens vigilants ».

Elle aborde aussi la génération du baby-boom, les luttes pour les droits civiques, le déplacement des frontières (thématique étasunienne traditionnelle), les attitudes gay friendly (mais prévenant la formation d’un « quartier gay », les ruptures de l’entre-soi mais en maintenant à l’écart les Afro-Américain-e-s et les Hispaniques, les reformes en réaction à la radicalité de certains mouvements sociaux… Les nouvelles formes de reproduction sociale sont inclusives, au moins dans certaines dimensions. Se forme une nouvelle légitimité sur la base de la « diversité glorifiée ».

J’ai particulièrement apprécié les paragraphes sur le nouveau credo « diversity », la prise en compte des minorités en lieu et place des politiques d’affirmative action, l’euphémisation des préjugés… « Cette diversité, conçue comme un bien commun qui serait favorable à tous sans impliquer une redistribution des places et des rapports de pouvoir, en tout cas dans le South End, s’impose comme un mode de légitimation et marqueur identitaire dans les années 1990 ».

Sur l’euphémisation, Sylvie Tissot précise « De fait, il n’y a pas seulement euphémisation sur la base d’une rhétorique occultant tous les rapports sociaux inégalitaires ou relations de domination. Cette rhétorique implique la reconnaissance de l’autre, l’autre étant toutefois invité à faire de même et adhérer à ce cadre pacifié de l’échange ». Faire de même, nous ne sommes pas très loin des injonctions à l’assimilation à la française.

Dans le chapitre « Créer un patrimoine historique », Sylvie Tissot articule, l’histoire, les ressources, les engagements culturels distingués, « la brique et le fer forgé », la distinction culturelle contre le logement social, l’artiste contre le squatteur, la « coexistence sans redistribution locale des positions de pouvoir ».

Un des points soulevés, « une forme de résistance à l’ébranlement provoqué par les revendications sociales des années 1960 » me semble significatif de certaines évolutions, non limitées, au cas traité. « L’engagement pour la diversité se présente comme un héritage – certes largement reformulé, et en parti délestée de sa charge contestatrice – des mouvements protestataires des années 1960 ; la disposition philanthropique des plus riches s’y trouve fondamentalement retravaillée ». Reste qu’il faudrait analyser les conséquences en retour pour les luttes sociales.

« A la conquête des petits espaces », Sylvie Tissot analyse, avec grand humour, les contrôles et les marquages des espaces publics, « le mélange dans l’assiette » et la distinction « française », les omnivores et l’élargissement des cuisines à partager, mais « la nourriture du Sud (dite soul food), associée aux Afro-Américains, constitue un repoussoir fort », la … mixité animale.

J’ai trouvé, très plaisantes, les analyses de la « socialisation canine », des animaux domestiques (pet) devenus companion animals, de la mobilisation autour du dog run. Des « détails » significatifs de l’ordre/désordre, des agencements des rapports sociaux.

L’auteure en conclut : « L ‘évolution des espaces publics étasuniens ne se réduit donc pas à des logiques de répression et de « guerre aux pauvres » ; cette enquête met plutôt au jour la manière subtile dont se recomposent, dans la célébration de la diversity, de micro-ségrégation ».

Un livre pour penser la complexité de la « gentrification », des recompositions territoriales urbaines, y compris dans leurs dimensions d’opérations immobilières lucratives, les émergences « d’un mode de gestion particulier des relations à « l’autre » qui se cristallise dans le mot d’ordre de la diversité », les couches sociales « gagnantes des transformations du capitalisme financier et des réformes néo-libérales », la place du genre et de l’orientation sexuelle dans les nouveaux clivages de classe…

Derrière la valorisation de la diversité, les dominations reformulées, les refus toujours remodelés de l’égalité réelle.

Extraits sur le site Les Mots Sont Importants :

Les bons voisins et la mixité sociale : Ce que l’amour de la diversité veut dire (Partie 1)

Les bons voisins et la mixité sociale : Les entrepreneurs de diversité (Partie 2)

Les bons voisins et la mixité sociale : La diversité au quotidien (Partie 3)

De la même auteure : L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Liber Éditions Seuil 2007, La création des quartiers sensibles

Sylvie Tissot : De bons voisins

Enquête dans un quartier de la bourgeoisie progressiste

Raisons d’agir – Cours & travaux, Paris 2011, 318 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

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