La violence de base d’un acte sexuel non désiré

Cette note ne présente pas l’ensemble de la thèse de Judith Trinquart. Je ne suis pas médecin et mes « références » en psychanalyse/psychiatrie ne sont pas celles de l’auteure.

Néanmoins, il me semble que certains points et en particulier la notion de « décorporalisation » sont d’un apport important pour la compréhension de situations dans le système prostitueur. Ils participent de l’éclairage fourni par des professionnel-le-s au débat démocratique. J’utilise mon vocabulaire habituel sur ce sujet, qui n’est pas celui de l’auteure, comme chacun-e pourra le lire dans les citations. Exceptionnellement, j’userai de notes pour les termes médicaux.

Je ne souligne donc que quelques éléments en les commentant. (Ces commentaires n’engagent bien évidemment pas l’auteure de la thèse)

Le travail présenté dans cette thèse de doctorat « vient d’une réflexion de terrain élaborée lors de mon stage au Bus des femmes en 1998 et 1999 dans le cadre du diplôme de Maîtrise de Sciences Sanitaires et sociales mention santé publique au CHU de Bicêtre ».

Judith Trinquart indique que c’est « l’aspect « propagation des maladies vénériennes » qui prédomine dans les approches médicales et de santé publique ». Il conviendrait d’ajouter aujourd’hui la propagation du VIH. Tout serait « comme si la seule population digne d’être prise en compte et d’être protégée était celle des acheteurs de services sexuels ». (Le terme service ne me semble pas adéquat. Il conviendrait de s’interroger sur l’acte prostitutionnel en le resituant dans les rapports sociaux, dont ceux de genre). Son travail est lui consacré à la protection et la santé des personnes prostituées.

La première notion que l’auteure met en avant est celle de « ambivalence », de comportements paradoxaux, des « distorsions dans l’identification des facteurs de causalités ou des étiologies1 » des problèmes rencontrés par les personnes prostituées.

La seconde est celle de « décorporalisation » : « Il s’agit de l’ensemble des atteintes du schéma corporel, conséquence directe de la pratique professionnelle, associée à une dissociation de l’image corporelle en deux parties, que nous appellerons dans ce travail la décorporalisation (qui nous semble différente de la décorporéisation2) et qui finit par entraîner une négligence extrême vis-à vis du corps des personnes prostituées, expliquant leur faible recours effectif aux soins qui leur sont pourtant matériellement et techniquement accessibles ».

L’auteure souligne la légitimation du recours à la prostitution dans la société. Il suffit de voir les prises de positions récentes banalisant ou valorisant la marchandisation du corps (du sexe) des personnes prostituées. Cette « légitimisation » sociale a des effets matériels sur le comportement des un-e-s et des autres.

Le troisième point, que Judith Trinquart indique, renvoyant à de multiples études, c’est « le lien avec les effractions corporelles à caractère sexuel, c’est à dire l’inceste, la pédophilie et le viol ».

L’auteure revient et définit la décorporalisation « comme un processus de modification physique et psychique correspondant au développement de troubles sensitifs affectant le schéma corporel et engendrant simultanément un clivage de l’image corporelle, dont le résultat final est une perte de l’investissement plein et entier de son propre corps par une personne, avec pour conséquences la perte du soin de son corps et de sa santé. Ce processus est provoqué par la nécessité de s’adapter à un contexte d’effractions corporelles répétées et régulières, ou imposant un vécu d’instrumentalisation extrême du corps de l’individu. »

J’ai aussi été intéressé par les paragraphes sur le « nom de guerre », ses sens et ses conséquences. La personne prostituée est alors désigné par un nom, qui se détache de son histoire antérieure, un nom « qui la désigne dans une relation d’objet vendu et achetée à l’autre ».

Au delà des formulations utilisées sur la sexualité, il est clair que l’acte prostitutionnel n’a que peu à voir avec la sexualité des femmes. Il est réduit à la pénétration (buccale, vaginale ou anale). Il s’agit même pour le client/prostitueur d’une sexualité morcelée ou incomplète.

Pénétrations, effractions sexuelles, nous sommes dans la sphère corporelle intime, « accès direct à l’identité profonde de la personne ». D’où la réification, le dédoublement, le morcellement de soi. Je rappelle que ce procès ne concernent pas seulement la prostitution (voir mon commentaire dans la note On ne naît pas client/prostitueur, on le devient…). Judith Trinquart le souligne à plusieurs reprises « prostitution sans clivage n’existe pas ».

L’auteure fait une distinction entre « vouloir et désirer » et rappelle « la violence de base de l’acte sexuel non désiré ». Elle ajoute « que ce soit dans un bordel luxueux, dans un misérable lupanar, dans une triste rue ou un magnifique appartement, c’est l’acte sexuel non désiré en lui même qui produit cet effet » et « la violence essentielle et fondamentale de la prostitution se situe dans l’absence de désir de la personne prostituée ». Violence essentielle et fondamentale.

Le texte de cette thèse étant librement accessible (http://ecvf.online.fr/IMG/pdf/Trinquart.pdf.pdf), chacun-e pourra étendre les quelques éléments soulignés.

Sommaire

1- Méthodologie – Terminologie

2- La décorporalisation dans la pratique prostitutionnelle

Manifestations dissociatives

Conséquences de la schizoïdie prostitutionnelle

3- Liens avec les autres types d’effractions corporelles à caractère sexuel. Faut-il être « chère » pour redevenir « chair » ?

L’inceste et la pédophilie

Le viol

Effraction sexuelle et conséquences pour l’image corporelle

Masochisme ou compulsion à répétition ?

4- La spoliation de la parole : le redoublement de la violence originelle

La spoliation par le corps médical, les soignants et les intervenants

La spoliation par les « représentants » de la population partenaire dans la santé communautaire : un problème émergent

5- Décorporalisation et santé : un obstacle majeur à l’accès aux soins

État des lieux des problèmes et besoins de santé des personnes prostituées

Obstacles à l’accès aux soins. Importance du phénomène de décorporalisation, importance de son occultation

6- Restauration de la parole, dévictimation, recorporalisation : un processus thérapeutique incontournable

Restauration de la parole

Dévictimisation

Recorporalisation

Annexes et Bibliographie

Voir aussi le site ECVF (Elu-es Contre les Violences faites aux Femmes) http://ecvf.online.fr/

Sur les violences sexuelles et les violences contre les femmes :

Dr Muriel Salmona : Le livre noir des violences sexuelles, Editions Dunot 2013, La liberté ne s’épanouit que dans des espaces où les droits de toutes et tous sont garantis et sont universels

Patrizia Romito : Un silence de mortes, Editions Syllepse 2006, Un silence de mortes

Collectif national pour les droits des femmes : Contre les violences faites aux femmes –Une loi cadre ! Editions Syllepse 2006,

Nouvelles Questions Féministes : Violences contre les femmesEditions Antipodes 2013, Les violences sexuelles sont un problème politique

Sur la prostitution : voir les notes de lectures et les textes repris en annexe de la note On ne naît pas client/prostitueur, on le devient…

Julie Trinquart : La décorporalisation dans la pratique prostitutionnelle : un obstacle aux soins   http://ecvf.online.fr/IMG/pdf/Trinquart.pdf.pdf

Thèse de Doctorat d’État de Médecine Générale, année universitaire 2001 – 2002

Didier Epsztajn

1 Étude des causes et des facteurs d’une maladie

2 « Si les deux manifestations ont en commun un sentiment d’atteinte de l’intégrité corporelle par la sensation d’une séparation entre la personne et son enveloppe corporelle, la décorporalisation se distingue de la décorporéisation par le fait d’une absence de prédominance de l’éprouvé, avec au contraire présence d’une asymbolie à la douleur, en rapport avec une anesthésie de conversion que nous détaillerons ultérieurement. »

(L’asymbolie à la douleur (dite aussi analgognosie ou apractognosie algique) est un trouble neurologique qui se caractérise par le fait que les patients qui en sont atteints ne ressentent plus la douleurcomme pénible)

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