Grade : stagiaire, fonction : cireur de pompes ?

1Quelques éléments autour de certains articles du dossier « L’humour au travail ». Sans oublier, en contrepoint, les cartoons de Pat Carra.

L’humour au travail est à la fois source d’intégration, constitutive de collectif et risque de stigmatisation. Ambivalent et contradictoire, l’humour ne peut-être appréhendé simplement et hors contexte, sans oublier les dimensions de plaisir attachées aux rires et aux plaisanteries.

Marc Loriol souligne, entre autres, que « les blagues ou plaisanteries peuvent être un vecteur d’humiliation ou de domination ». Renforcement des « normalités », blagues racistes ou sexistes, il s’agit de « formes de violence latente ou explicite », quelquefois de harcèlement moral ou sexuel. Les connivences crées, par exemple, entre hommes au détriment des femmes, ne relèvent pas à mes yeux de l’humour, mais du mépris social. Il en est de même des propos racistes, homophobes, etc.

Mais l’humour peut aussi être une forme de contestation sociale envers l’encadrement, les directions de l’entreprise.

« Si les plaisanteries sont d’abord une manifestation de l’entre-soi, elles contribuent aussi à reconfigurer les rapports sociaux hiérarchiques ou de genre ».

Eliane Le Port indique : « Exutoire à l’effort physique, à la tension nerveuse due au rendement, les plaisanteries, les cris, les jeux permettent de décharger ces tensions. Manifestation de leur liberté, l’humour et l’amusement auxquels se livrent les ouvriers illustrent aussi leur capacité à transformer en plaisir une énergie qui leur permet de faire face aux contraintes de la production et à des conditions de travail difficiles ». Il s’agit, en quelque sorte d’un détournement de l’environnement, une redéfinition du temps et/ou des espaces, une soustraction provisoire aux contraintes du travail.

L’auteure insiste sur les rapports de genre et leurs violences, l’homo-sociabilité, les transformations des ouvrières en objets à travers les blagues sexistes.

Mais l’humour peut-être aussi manifestation d’une transgression, d’une déviance de l’ordre établi.

« L’analyse des configurations apparaît toujours révélatrice de certaines dimensions de la pratique et des situations de travail »

Emmanuelle Zolesio analyse trois enjeux de l’humour professionnel à l’hôpital : « l’humour sur les autres spécialités est une façon de se distinguer et de se positionner face aux autres ; l’humour grivois peut-être tour à tour une façon de dominer les femmes ou de pratiquer la badinerie dans un contexte d’homosociabilité masculine ; l’humour noir peut aussi être une façon de se dominer soi et de dominer le regard des autres sur soi dans la gestion de situations délicates ».

J’ai particulièrement apprécié le paragraphe « l’humour comme rappel de la domination masculine ». Cette analyse peut être étendue à bien des professions. Au delà des déclarations sur l’égalité, les pratiques, les propos des hommes entre eux, relèvent d’une dévalorisation des capacités professionnelles des femmes, d’une banalisation ou d’un renforcement des assignations genrées, d’une survalorisation de leur sexualité, ou du moins de ce qu’ils considèrent comme telle, oublieuse ou en négation des désirs de l’autre. « L’humour sexuel ou grivois joue aussi de façon efficace un rôle d’éviction de potentielles candidates au métier qui ne seraient pas suffisamment « aguerries » et jugées aptes à partager la sociabilité masculine, puisque la plupart des jeunes externes qui disent écarter la chirurgie de leur choix de spécialité à l’internat invoquent comme raison l’humour par trop grivois des opérateurs (ainsi que que le surinvestissement professionnel exigé par la profession et la faible attention portée à la relation au patient) ».

L’article de Dorina Coste, richement illustré, montre, que derrière les consensus peu interrogés, les regards sur les fonctions peuvent être corrosifs. Le choix « d’une rhétorique en signes et en mots, basé sur l’humour et la dérision » montre un réel recul, des interrogations en profondeur, sur les stages ou les fonctions professionnelles. Le titre de cette note est extrait d’une des illustrations.

L’utilisation des dessins, des caricatures et plus globalement des moqueries et de l’humour, peut contribuer, dans le matériel syndical, à briser les faux-semblants du sérieux au travail, les règles bureaucratiques, des pratiques de petits-chefs, etc…

L’humour peut être un moyen d’échapper à l’ennui des travaux répétitifs, une forme de résistance à la routine et aux rapports professionnels qui sont toujours des rapports de domination.

Concernant l’homo-sociabilité et les blagues sexistes, il convient de rompre la « solidarité masculine », et en tant qu’homme, refuser d’y participer. (Idem pour le racisme, l’homophobie, etc).

Les autres articles, non évoqués, offrent de multiples pistes de réflexion sur le travail.

Sommaire :

Grand entretien

Sociologie et documentaire : retour sur une expérience de coopération Entretien avec Marie-Anne Dujarier réalisé par Gaëtan Flocco

Dossier : L’humour au travail :

Dépasser les lectures fonctionnalistes et critiques introduction (Marc Loriol)

Fabriquer du rire à l’usine : L’humour au travail dans les témoignages écrits ouvriers des années 1960 à nos jours (Eliane Le Port)

L’humour entre professionnels à l’hôpital. Distinction, domination et gestion de la situation (Emmanuelle Zolesio)

Les stages en entreprise à l’épreuve des cours d’art graphique dans une école de management (Dorina Coste)

Drôle de Finance ! Les financiers analysés par ce dont ils rient (Valérie Boussard)

La rengaine du mal être au travail. Quand l’humour subvertit l’ordre dans deux centres d’appels (Phil Taylor et Peter Bain)

D’ici et d’ailleurs :

Une récession sans conséquences sur l’emploi au Québec ? (Philippe Barré et Mélanie Laroche)

Contre-champ :

Apports et limites d’une démarche de concertation sociale : exemple d’un accompagnement à la constitution d’un dispositif de prévention des risques psychosociaux dans six structures hospitalières (Philippe Anton et Gérard Valléry)

In memoriam Robert Castel par Françoise Piotet

Notes de lecture

Les Mondes du Travail n°13

Evry, juin 2013, 170 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

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