De l’invisibilisation : parce que ce travail est toujours présent

16« Mobilisant des savoirs, des dispositifs d’aide et de contrôle, ainsi que des normes et des valeurs morales en vue de réguler des comportements et des situations jugés problématiques, les pratiques du travail social comportent nécessairement, et sans doute prioritairement, un aspect de (re)production normative »

Hélène Martin, Marianne Modak et Véréna Kellerproposent « de mettre au jour la dynamique de l’émancipation et de la normalisation qui caractérise le travail social ».

La professionnalisation du travail social ne peut être analysée hors de « l’imbrication des rapports de domination », d’autant que la valorisation de l’individu-e, dans la société néo-libérale, tend à la/le rendre responsable de sa situation socio-économique.

L’analyse féministe du travail social permet de spécifier les fonctionnements concrets et les contradictions à l’œuvre dans les « politiques d’activation », de « responsabilisation ». Les éditorialistes nous rappellent que « les présupposés des politiques d’activation posent que les individus sont, individuellement et égalitairement, soumis à un devoir d’autonomie et de responsabilité. Or, l’autonomie, entendue ici sous l’angle économique, est plus aisément accessible à un individu déchargé d’obligations pour autrui et, surtout, du travail domestique ». Il faut donc continuer à critiquer la prétention universaliste et l’androcentrisme de cette norme.

L’oubli des rapports sociaux réellement existants, de leurs asymétries, des relations de pouvoirs, invisibilise des conséquences de politiques d’activation qui renforcent de fait « la division sexuelle du travail puisqu’elle repose sur la négation des inégalités entre hommes et femmes dans l’emploi et dans la famille ».

Comment ne pas souligner aussi « l’indisponibilité » socialement construite et acceptée des pères, les processus d’individualisation et de psychologisation des problèmes sociaux.

« De fait, lorsque ces professionnel·le·s sont confronté·e·s aux normes d’activation et aux inégalités réelles, cette marge de manœuvre peut les conduire à l’alternative suivante : soit viser l’autonomie économique de la personne par sa réinsertion sur le marché de l’emploi, tout en sachant que celui-ci est discriminant pour les femmes notamment au plan salarial et que, chez celles qui sont également mères, l’insertion se traduit par une double journée de travail en raison de leur assignation au travail domestique ; soit prendre en compte l’appartenance sociale de sexe, considérer les usagères et usagers à partir de leur statut familial et alors « protéger » les mères de jeunes enfants contre le marché du travail, au prix de leur autonomie. On est là face à une impasse car, quelque soit le choix opéré, il renforce les inégalités de genre et contrevient à la norme constitutionnelle d’égalité, sans être pour autant réellement satisfaisant au plan de l’autonomie économique ».

Et les auteures ajoutent en présentation des textes du Grand angle : « Comme tout autre espace de pratiques, l’action sociale se constitue au travers de postures diversifiées, parfois conflictuelles, réactives, résistantes,transgressives ou innovantes, ce que l’ensemble des articles montre également ».

Quelques éléments choisis subjectivement dans certains articles.

Marion Manier dans « Les missions de « proximité » en question : places et postures des intervenantes sociales minoritaires » se propose de « montrer comment se manifestent empiriquement les ambivalences de ces fonctions de proximité ethnique et de genre dans le secteur de l’intégration destiné aux femmes ». L’auteure analyse cette proximité fondée sur des « représentations traditionnelles de genre », sur une ressemblance liée à la caractérisation de « femmes minoritaires », sur des « représentations ethnicisantes attribuant à ces intervenantes des qualités intrinsèques à ce qu’elles sont ou représentent ».

Marion Manier met en avant la proximité partagée entre ces professionnelles et les publics (exil, migration, isolement, etc.), bref « au vécu de la différences ou des discriminations en tant que femmes minoritaires ». Elle montre que les postures des intervenantes sont hétérogènes, « les assignations, qu’elles partagent en partie avec les publics, les conduisent à se positionner (y compris par l’indifférenciation), à réagir à certaines représentations qui les impliquent elles aussi, voire, en dernière limite, à « choisir un camp ». » L’auteure conclut sur certaines formes d’accompagnement alternatives, de déplacement des frontières « lorsque la mission de proximité laisse place à une résistance commune à l’altérisation », soulignant ainsi les possibles de l’action collective brisant les impératifs contradictoires du domaine professionnel, et permettant l’élaboration de réponses communes à la minorisation partagée.

J’ai particulièrement apprécié l’article d’Isabelle Courcy et Catherine des Rivières-Pigeon sur « Intervention intensive et travail invisible de femmes : le cas de mères de jeunes enfants autistes et de leurs intervenantes ». Les auteures analysent les problèmes de gestion quotidienne, la lutte pour obtenir des services, le travail invisible, la co-thérapie, l’absence des pères, l’assignation dans les rôles de mère, la disponibilité de chaque instant, le sentiment d’urgence, la confrontation « à des modèles de maternité qui se révèlent souvent irréalistes ou contradictoires », le travail d’accompagnement, la non reconnaissance du poids de l’émotionnel, sans oublier les effets sur la situation de l’emploi ou les regards, les jugements d’autrui. Elles indiquent : « Le caractère invisible du travail des mères et des intervenantes dans le contexte de l’autisme soulève ainsi la nécessité de le faire connaître tout en faisant également apparaître la division sexuelle du travail sur laquelle repose son invisibilité au sein des familles et dans la pratique du travail social ».

Louise Boivin, dans « Réorganisation des services d’aide à domicile au Québec et droits syndicaux : de la qualification à la disponibilité permanente juste-à-temps » analyse, entre autres, la structuration du champ professionnel par les rapports sociaux de classe, de sexe, de « race » et d’age. Elle souligne aussi que l’expérience acquise (de ce qui est nommé care) dans la sphère familiale, dont l’apport est très apprécié, n’est néanmoins non reconnu comme une qualification professionnelle, que les emplois précaires sont majoritairement occupés par des travailleuses immigrées racialisées et que leur diplômes acquis à l’étranger ne sont pas reconnus. Il y a une double négation de la qualification, par la naturalisation des taches assignées aux femmes, lorsqu’elles ne sont pas invisibilisées, et par la non reconnaissance des diplômes. Sans oublier la fragmentation des taches, « la disponibilité permanente juste-à-temps » et des horaires par l’externalisation et la sous-traitance d’une partie des services publics d’aide.

Marianne Modak, Françoise Messant et Véréna Keller, avec la collaboration de Myriam Girardin présentent les résultats d’une recherche sur l’aide sociale en Suisse romande dans « Les normes d’une famille « juste » dans les interventions des assistants et assistantes sociales de l’aide sociale publique »

Elles nous rappellent que « l’autonomie financière du groupe familial n’exige aucunement que l’homme et la femme dans le couple possèdent tous les deux leur indépendance financière ». Je ne sais pour la Suisse, mais en France le maintien de l’imposition familiale et le refus de l’imposition unipersonnelle contribue, sous couvert de la valorisation de la famille, à dénier aux femmes leur autonomie fiscale, leur autonomie financière.

Les interventions de l’État concerne des individu-e-s formellement égales/égaux, niant la division sexuelle travail, les rapports sociaux de sexe asymétriques. La confusion existe en permanence entre femme/épouse/mère et homme/époux/père, une confusion naturalisant les assignations genrées et les rapports de domination.

La famille, ce lieu des invisibilisations, de la violence, du travail domestique et familial, du souci de ceux-ci, (très majoritairement à la charge des femmes, les hommes se dispensant et de les effectuer et de s’en soucier), est « l’univers par excellence de reproduction du système de genre ».

Les auteures analysent « cinq registres d’intervention de l’aide sociale publique » : légalisme, responsabilité individuelle, complémentarité des rôles de sexe, saisie des opportunités, promotion du père. Je souligne l’intérêt de ces recherches. En conclusion, elles articulent, entre autres, la nécessaire prise en compte de « l’interdépendance entre les univers privé et professionnel » et les conditions pour que « les lois en faveur des pères ne participent pas d’une défense des privilèges masculins ». (Sur de récentes revendications masculinistes, voir par exemple : Geneviève ROY : Des hommes qui résistent, Zéromacho Des hommes sur des grues : et alors ? ou Patric Jean : L’amendement sur la garde des enfants donne raison aux « pères perchés »)

L’action sociale ne saurait être abordée seulement du coté des politiques publiques. L’apport des analyses féministes est, ici aussi, indispensable à la compréhension du travail des professionnel-le-s et de leurs relations avec les usager-e-s.

J’ai aussi été très intéressé par l’entretien avec Geneviève Cresson, son exigence de « pouvoir affirmer sa personnalité en dehors des obligations liées à la socialisation reçue ». Le titre de cette note est inspirée d’une de ses phrases.

Sommaire

Edito

Hélène Martin, Marianne Modak et Véréna Keller : Le travail social entre émancipation et normalisation : une voie étroite pour les approches féministes,

http://www.unil.ch/webdav/site/liege/shared/NQF/32_2/NQF_Edito_32_n2.pdf

Grand angle

Marion Manier : Les missions de « proximité » en question : places et postures des intervenantes sociales minoritaires

Isabelle Courcy et Catherine des Rivières-Pigeon : Intervention intensive et travail invisible de femmes : le cas de mères de jeunes enfants autistes et de leurs intervenantes

Louise Boivin : Réorganisation des services d’aide à domicile au Québec et droits syndicaux : de la qualification à la disponibilité permanente juste-à-temps

Marianne Modak, Françoise Messant et Véréna Keller, avec la collaboration de Myriam Girardin : Les normes d’une famille « juste » dans les interventions des assistants et assistantes sociales de l’aide sociale publique

Champ Libre

Pilar Godayol : Censure, féminisme et traduction : Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir en catalan

Parcours

Geneviève Cresson, sociologue féministe : Santé, familles et professionnel·le·s
Réalisé par Marianne Modak et Hélène Martin

Comptes rendus

Juliette Cleuziou : Cahiers Genre et Développement N° 7, 2010. Christine Verschuur (dir.), Genre, postcolonialisme et diversité des mouvements de femmes

Danielle Haase-Dubosc : Les Cahiers du CEDREF N° 18, 2011. Paola Bacchetta et Jules Falquet, avec Norma Alarcón (Eds.), Théories féministes et queers décoloniales : interventions Chicanas et Latinas états-uniennes (voir aussi ma note de lecture : Ce n’est pas nier, mais affronter les différences entre femmes qui peut nous rendre plus fortes)

Ellen Hertz : Tania Angeloff et al., Chinoises au XXIe siècle : Ruptures et continuités (2012) et Traditions et ruptures chinoises (2010) (voir aussi ma note de lecture : L’espace, le temps et le corps des dagongmei sont strictement limités )

Stéphanie Condon : Cahiers du Genre, N° 51, 2012. Miranda, Adelina, Nouria Ouali et Danièle Kergoat (coord.), Migrantes et mobilisées

Clothilde Palazzo-Crettol : Cahiers du genre, hors-série, 2011. Marques-Pereira, Bérengère et Roland Pfefferkorn (coord.), Genre, politiques sociales et citoyenneté

Edmée Ballif : Arlette Gautier, Genre et biopolitiques. L’enjeu de la liberté

Collectifs

Nesrine Bessaïh : L’R des centres de femmes du Québec

Nouvelles Questions Féministes : Travail social

Coordination : Hélène Martin, Marianne Modak

Vol 32, N°2 / 2013

Editions Antipodes, Lausanne 2013, 168 pages

Didier Epsztajn

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